IV. Orgueil et vanité d’un Anglais blessé dans ses chevaux
Deux chevaux anglais emportaient à Longchamps lord G*” dans un brillant landeau. Le meilleur et le plus fidèle des cochers , Georges , fier sur son siège, laissait loin derrière lui tous les autres équipages, et ce petit triomphe, où milord place toute son ambition, le rend en ce moment le plus heureux des hommes. Tandis qu’il promène autour de lui ses regards satisfaits, il s’aperçoit qu’une mauvaise voilure de place ose le suivre à une distance peu respectueuse. Choqué de cette insolence, qui n excite d abord que sa pitié, lord G*‘* ordonne à Georges de le débarrasser de cette vue importune : Georges presse aussitôt ses chevaux, qui redoublent de vitesse; le fiacre accepte la lutte, et serre de près le superbe landeau. Alors la colère de l'anglais s’allume; son mépris se change en une violente indignation ; il tire à grands coups le cordon, il s’agite, il trépigne, il vocifère. En vain Georges secoue les rênes, et presse ses chevaux de la voix et du fouet, leur ardeur épuisée ne sent plus cette main si sûre et toujours si bien obéie. Cependant le fiacre gagne de plus en plus du terrain : la tête de ses rosses est au niveau de la portière de milord, qu’elles semblent narguer; déjà les deux voitures sont de front, et bientôt l’impertinent sapin, devançant l’équipage du puissant gentilhomme, le précède de quelques secondes à la barrière de l’Etoile. « A l’hôtel 1 à l’hôtel 1 » s’écrie lord G*’* , pâle de fureur ; et Georges , qui a compris toute l’énormité de sa foute , s’en revient abattu moins par l’attente des reproches que par un véritable chagrin de voir son maître profondément blessé dans ce qu’il a de plus cher au monde.
De retour chez lui, lord G*** fait bientôt appeler Georges, qui arrive tout tremblant. Milord ne s’emporte pas; mais, lançant à son vieux cocher un regard froidement dédaigneux : « Sortez , lui dit-il , sortez à l’instant même de ma maison , pour n’y jamais remettre le pied ; vous êtes un misérable , qui venez de me déshonorer. » Atterré par ces paroles, Georges balbutie quelques excuses, allègue surtout que les chevaux ont été horriblement fait) Vers 1824, un élève interne de l’Hôtel-Dieu s’ouvrit l’artère crurale , par désespoir de sa laideur. Ce fait a dû être consigné sur le cahier d’observalions qu’il tenait dans le service du professeur Dupuytren.
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tigués la veille, et qu’il a voulu les ménager. « J’avais dit : Crève les chevaux, reprend sévèrement lord G*** ; il fallait m’obéir, et non me déshonorer. Partez 1 » Le malheureux cocher se retire tout consterné dans sa chambre, où milord ne tarde pas à lui envoyer ses gages avec quinze cents francs de gratification pour ses services d'autrefois.
Jusque-là le vieux serviteur n’avait pas cru l’arrêt sans appel : il comptait encore sur l'affection de son maître, qu’il pensait avoir acquise par vingt années d’une conduite irréprochable et par de fréquentes victoires dans lts courses royales; mais à présent que tout espoir est détruit, il quitte tristement l’hôtel, et va annoncer à sa femme 1a nouvelle de son malheur. A peine la disgrâce de Georges est-elle connue, qu’on lui fait proposer plusieurs places avantageuses; mais aucune de ces places ne saurait lui rendre son ancien maître ni ses pauvres chevaux ; il les refuse toutes. D’ailleurs, le coup inattendu qu’il vient d’éprouver a trop fortement ébranlé sa santé pour qu’elle n’ait pas besoin de quelques soins. Cependant deux mois s’elaienl écoulés, et Georges restait toujours triste et silencieux; il avait perdu l’appétit et le sommeil; il maigrissait à vue d’œil, enfin il tomba dangereusement malade. Quand ses économies furent à peu près épuisées, il annonça à sa femme qu’il était décidé à entrer à l’hôpital de la Charité, et il y entra, en effet , quelqes jours après.
L’interne de la salle, dans les visites fréquentes qu’il faisait à ce nouveau malade, soupçonna qu’il était miné par une vive affection morale; et Georges, dont il gagna bientôt la confiance, lui raconta la cause de son désespoir et de ses souffrances. Touché de compassion , cet excellent jeune homme résolut de tenter une démarche auprès du vaniteux et sévère Anglais, espérant encore obtenir le pardon de son ancien serviteur, et peutêtre lui conserver la vie. 11 se présenta donc à l'hôtel de lord G’**. Introduit dans son cabinet : « Milord, lui dit-il, j’ai pris la liberté de venir vous entretenir d’un malade auquel je porte un vif intérêt, et qui a été bien des années à votre serviçe. Consumé par le chagrin d avoir déplu à votre seigneurie, l’infortuné Georges se meurt à l’hôpital de la Charité. — Georges à l’hôpital I interrompit brusquement l’orgueilleux Anglais; mais ce misérable veut donc toujours me déshonorer 1 Qu’il en sorte tout de suite; je veux qu’il soit traité à mes frais, et qu’on lui donne tout ce dont il a besoin.— La générosité de milord n’a rien qui m’étonne, répliqua l’interne; mais le pauvre Georges ne peut plus être transporté ; il ne demande qu une seule chose pour mourir en paix , c’est que milord le voie une dernière fois, et qu’il vienne lui pardonner. — Moi, voir Georges et lui pardonner! Mais, monsieur, vous ne savez donc pas que c’est le dernier des misérables, qu’il m’a déshonoré en se laissant dépasser par un fiacre ! » L’interne insista en vain; il ne put obtenir d’autre réponse, et sortit indigné. Le vieux cocher s'était bien attendu à ce triste résultat; il savait jusqu’où peut aller
ET DE LA VANITÉ. ddd
la vanité d'un Anglais blessé dans ses chevaux , et avait même prié 1 interne de lui épargner une nouvelle preuve du ressentiment de son maître.
Cependant milord envoyait tous les jours savoir des nouvelles de son ancien cocher, lui faisant offrir de l’argent cl tout ce qui pouvait lui être nécessaire ; le moribond repoussait ces offres, répétant d’une voix presque éteinte : « Le pardon de milord pouvait seul me sauver la vicl »
« Que fait Georges ? » demanda un matin lord G*** à son valet de chambre qui revenait de l’hôpital plus triste que de coutume. « Georges n’est plus, répondit celui-ci : il est mort pendant la nuit. — J’en suis vraiment bien fâché , reprit milord , avec son flegme impitoyable ; c’était un brave homme que j’aimais beaucoup autrefois. »
Et lord G*** crut avoir satisfait à sa conscience en envoyant de l’or à la veuve de celui qui avait eu le malheur de se laisser devancer par un fiacre.
ue l’ambition.