II. Jalousie maternelle , suvie de la mort
De tous les sentiments qui animent le cœur d’une femme, il n’en est pas d’aussi profond , d’aussi constant , que celui quelle porte à l’enfant qui lui doit le jour. C’est dans ce sentiment surtout quelle fait une plus complète abnégation d’elle-même; c’est là qu’elle nous montre tous les trésors de tendresse dont la nature a rempli son âme, et que les actes de son dévouement et de son courage vont quelquefois jusqu'au sublime. Non , après la bonté de Dieu , il n’y a rien de si parfait que la bonté d’une mère; et , de toutes les affections louables, celle-ci est, sans contredit, la plus digne de notre admiration et de nos respects.
Cependant, quelque généreux que soit l’amour maternel chez la plupart des femmes, il ne faut pas se le figurer exempt de toute exigence : ainsi que la passion de l’amour, il a ses faiblesses, sa jalousie; et comme, généralement, il donne bien plus qu’il ne reçoit , il peut conduire à la douleur , au désespoir, à la mort même, quand il ne se croit pas assez payé de retour. Voici un exemple remarquable de cette jalousie maternelle, beaucoup plus commune qu’on ne le pense.
Madame F***, femme d’un âge déjà avancé, et d’une santé très-faible, s’était consacrée tout entière à l’éducation d’une fille tendrement aimée, dont elle ne pouvait rester éloignée un seul instant sans éprouver un vide affreux. Celte vive affection , ce besoin continuel de voir son Emilie, la fit songer à lui choisir un mari qui consentît à ne pas les séparer. Ayant étudié, à ce sujet, les dispositions de sa fille, et s’étant assurée qu’elle partageait son vœu le plus cher, elle mit tous ses soins à trouver l’homme qui pouvait le mieux l’accomplir. La Providence la servit à souhait : un jeune homme, dont les vertus égalaient l’instruction, rechercha avec empressement la main d’Emilie; il réussit à lui plaire, et gagna en même temps la confiance et l’amitié de madame F***.
Trop timide pour oser demander à celle qu’il aimait l’aveu d’une préférence que, d’ailleurs, il croyait lire dans ses yeux, le jeune homme fut plus hardi auprès de la mère, et ce fut de sa bouche qu’il reçut cet aveu si désiré. La noble franchise dont elle usa, la générosité, la sollicitude toute materternelle quelle apporta dans les arrangements dont ils eurent à traiter, inspira au jeune homme tant de reconnaissance et d’attachement, qu’il lui semblait que son bonheur serait moins complet, si elle ne devait pas toujours y présider.
A dater de ce moment, tout devint commun entre ces trois personnes. Heureuse de la confiance de deux amants, madame F*** était comme l’intermédiaire des sentiments qu’ils n’osaient encore se communiquer, et se plaisait à leur servir d’interprète. Oubliant , à la vue de leur mutuelle ten-
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dresse, les longues souffrances qui avaient abreuvé sa vie, et jusqu aux tristes pensées inséparables de la vieillesse, elle souriait à 1 avenir comme on y sourit dans l’âge des illusions; elle se sentait revivre d’une existence nouvelle et toute pleine de charmes.
Bientôt elle mit le comble au bonheur de ses enfants en les conduisant à l’autel ; et ce jour , à son aurore, lui parut le plus beau de sa vie. Mais le soir, quand il fallut livrer sa fille à une autorité nouvelle, son cœur se remplit d’amertume; les illusions disparurent pour faire place à mille pensées qui ne s’étaient pas encore présentées à son esprit. Elle eut toutefois assez de force pour les renfermer en elle-même; et, le lendemain, lorsque les jeunes époux vinrent se jeter dans ses bras , elle bannit de sa pensée les pénibles réflexions qui l’avaient assaillie la veille.
Pendant plusieurs jours encore, la joie qu’elle vit régner autour d elle la fit s’étourdir sur sa nouvelle situation; car cette situation n’était plus celle qui la charmait naguère. Un changement immense , et qu’elle n’avait pas eu la sagesse de prévoir, venait de s’opérer au milieu d’elle et de ses enfants : hier encore ils l’accablaient de prévenances, de tendres caresses, ils l’associaient à leurs pensées les plus intimes, et semblaient ne pouvoir être heureux sans elle; aujourd’hui, loin de leur être encore nécessaire, on dirait que sa présence leur impose une sorte de contrainte; ils comptent, avec une impatience mal déguisée, les moments qu’ils lui donnent; ils n’ont plus de secrets à confier à son amour ; à part les affaires matérielles, ils ne trouvent plus rien à lui dire quand ils sont seuls avec elle, et ils la laissent des journées entières livrée à ses tristes réflexions, sans qu’un témoignage d’intérêt vienne la dédommager de ce soudain abandon.
On ne saurait se figurer ce qu’un pareil désenchantement fit souffrir à la pauvre mère. Ayant peu étudié le cœur humain, elle avait cru que l’amour filial ne devait le céder à nul autre amour; aussi son cœur maternel ne s’étant préparé à aucune concession sous ce rapport, l’indifférence apparente d’Emilie fut pour elle la plus amère de toutes les déceptions.
Bientôt, une sombre jalousie, dont elle ne fut pas maîtresse, l'anima contre son gendre, qu’intérieurement elle .accusait de lui ravir l’affection de sa fille ; cependant , ne voulant pas troubler par ses reproches une union qui était son ouvrage , elle renferma tout ce qu’elle éprouvait , mais dès lors sa vie fut brisée.
Par malheur, les deux époux, trop occupés l’un de l’autre, ne la devinèrent pas ; sous le charme des premiers épanchements de l’amour , ils s’y abandonnaient avec ivresse, sans s’apercevoir du changement de leur conduite envers leur mère, qu’ils aimaient d’ailleurs sincèrement. Lorsque enfin, devenus un peu plus calmes, ils en reconnurent les funestes effets, ils mirent tous leurs soins à réparer une faute involontaire; mais le mal était sans remède ; la jalousie dont madame F*** était minée avait fait sur
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elle de profonds ravages. Une maladie du cœur cl une bépatile aiguë étaient venues se joindre à une affection catarrhale des bronches, dont elle était atteinte depuis plusieurs années, et bientôt elle s’éteignit dans les bras de sa fille éplorce, en bénissant le ciel d’avoir acheté, même au prix de sa vie, les tardifs témoignages de tendresse qu’elle en recevait.