‹ La médecine des passions, ou les passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religionChapitre 93 sur 128 · DE L’ENVIE · texte numérisé non relu

DE L’ENVIE

sait à lui donner des témoignages de bienveillance , qui ne tardèrent pas à lui fairede son aînée une véritable ennemie. Celte inimitié, qui ne fit. qu'accroître avec le temps, datait de la naissance d’Elise ; car Rose, dont le nom même semblait une injure , n’avait pu voir une autre enfant devenir avec elle l’objet des soins maternels, sans en éprouver une profonde jalousie. La préférence que sa mère parut toujours lui accorder sur sa jeune sœur , quoiqu’elle la méritât si peu , ne put pas modifier ce sentiment invétéré, dont la petite Elise en grandissant eut à subir toutes les tristes conséquences. Chaque compliment , chaque marque d’amitié reçue par elle de la part des personnes étrangères , était pour son impitoyable sœur un motif de la maltraiter. Un jour, entre autres, elle lui meurtrit le visage et l’accabla de coups, parce que quelqu’un, en passant, s’était récrié sur sa gentillesse. La mère, par une faiblesse impardonnable, souffrait les mauvais traitements de Rose envers sa sœur , et y ajoutait quelquefois les siens lorsque la jeune victime osait venir se plaindre et réclamer son appui.

Cependant Elise , arrivée à l’âge de dix-huit ans, se maria , et échappa alors à l’autorité d’une mère injuste , ainsi qu’aux brutalités de sa sœur ; mais si la jeune femme eut à se réjouir de son affranchissement, elle ne put échapper à son propre cœur, qui bientôt la ramena à toute la dépendance d’un amour filial profondément senti. Sa mère perdit la petite fortune qu’elle avait amassée, et dès lors la bonne Elise ne songea plus qu’à soulager par son travail la misère de celle qui lui avait donné le jour. Soins , prévenances, dévouement absolu , tout lui fut prodigué; et, chose admirable , tout fut prodigué aussi à la méchante sœur , sans que jamais un seul mot , ni même un regard sévère , vînt lui reprocher ses torts. Une conduite si généreuse, et qui dura un très-grand nombre d’années, était assurément bien propre à désarmer la malheureuse jalouse; chaque jour cependant sa passion sembla puiser un nouvel aliment dans les bontés mêmes de celle qui en était l’objet : c’était pour elle un vrai supplice de la voir approcher de sa mère; elle exigeait que celle-ci ne payât jamais par une parole affectueuse ou par un sourire de bienveillance les soins journaliers de la piété filiale; et , quelle que fût à cet égard la condescendance de la trop faible mère , Rose tombait dans des accès de fureur , de désespoir , quand le moindre signe venait contrarier ses coupables exigences.

Une lutte si longue et si continuelle finit par déterminer chez cette fille une tumeur cancéreuse au sein. Pendant plusieurs mois , son excellente sœur n’épargna rien pour soulager les souffrances qu’elle endurait ; mais , au milieu des plus cruelles angoisses, Rose ne perdait pas de vue son idée dominante. Forcée , en 1838, de se rendre dans un hôpital pour y subir l’opération , elle y souffrit moins encore de ses douleurs physiques que de la jalousie et de l’envie dont son âme était dévorée. Bientôt elle étendit ce double sentiment sur les malades , scs compagnes de salle : aux unes , elle

ET DE LA JALOUSIE. '»u 1

enviait les témoignages d’intérêt quelles avaient obtenues, soit pendant la visite du médecin , soit pendant la distribution que faisaient les sœuis hospitalières; aux autres, elle reprochait amèrement la bénignité de leur maladie , et presque toutes enfin devinrent pour elle les objets d’une inimitié si profonde, qu’elle prit l’hôpital en horreur, et voulut être ramenée dans sa famille, où peu de temps après, sentant sa fin approcher, elle exigea de sa mère la promesse solennelle de ne jamais aller demeurer avec Elise.

Malgré toute l’habileté et toute la patience de M. Robert pendant l’ablation de la tumeur cancéreuse dont la malade était affectée , des ganglions qu’il avait été impossible d’enlever prirent bientôt , dans le creux de laisselle, un développement considérable , engorgèrent le bras , et entraînèrent la mort de cette fille, qui succomba à l'àgc de quarante et un ans , le 28 mars 1838.

Si j’eusse connu davantage cette infortunée , et que je me fusse aperçu du mal moral dont elle était minée , je lui aurais conseillé de ne pas courir les fiances d’une opération presque toujours suivie d’une récidive funeste , quand les humeurs sont depuis longtemps viciées par des affections tristes, notamment par la haine, le chagrin, la jalousie et l’envie.

DK l'aVARICE.

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