‹ La médecine des passions, ou les passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religionChapitre 98 sur 128 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

DE LA PASSION DU JEU

Le jeu est un gouffre qui n’a ni fond ni rivage.

Thomas.

Ra définition , son ancienneté , son universalité , ses progrès en

France.

La passion du jeu est un besoin habituel de livrer son bien aux chances du hasard , ou à des combinaisons incertaines , dans lesquelles l’habileté a plus ou moins de part. C’est le plus souvent une lutte où l'homme ne voit dans son semblable qu’une proie dont il faut qu’il s’empare pour n’en être pas lui-même dévoré, où il se réjouit en proportion du mal qu’il fait, et où le revers enfante presque toujours la haine , sans que le succès amène l’affection.

La soif de l’or, l’espoir outré d’un gain facile, l’oisiveté, et la recherche d’émotions variées , tels sont les éléments que l’analyse découvre dans cette maladie morale , l’une des plus contagieuses et des plus funestes. Ce n’est pas que par lui-mcmc le jeu ne soit un passe-temps aussi innocent qu’agréable, quand on s’y livre avec modération et dans le seul but de donner quelque délassement à l’esprit; mais, du moment où l’on s’y sent porté avec trop d’ardeur, on doit prudemment y renoncer ; sinon, l’habitude en fait bientôt un besoin aussi impérieux que coupable.

11 y a des jeux de pur hasard , il y en a d’autres où le hasard est joint à l’habileté ; il y en a aussi que l’on considère comme dépendant uniquement de l’esprit on de l’adresse; le hasard, toutefois, entre encore poiir quelque chose dans ces derniers , en ce que souvent on ne connaît pas la force de son adversaire , qu’il peut survenir des coups qu’on ne saurait prévoir , et qu’enfin l’esprit comme le corps ne se trouvent pas toujours bien disposés. Quoi qu’il en soit , il est à remarquer que la plupart des joueurs se livrent de préférence aux jeux dans lesquels leur talent ne leur donne aucune supériorité : un gain certain et journalier a moins d’attrait pour eux que la chance d’une grande fortune dont le sort peut un jour les favoriser ; c’est sans doute parce que, dans les jeux de hasard, où tous les coups sont décisifs, l’àme

DE LA PASSION DU Jltü.

est tenue continuellement dans une sorte d’exaltation extatique, sans qu’elle contribueàson plaisir par une contention dont la paresseaimeà sc dispenser.

Dans cet article, consacré à la passion des jeux de hasard, je crois devoir simplement mentionner la Bourse , loterie politique tout aussi immorale que l’ancienne lotçrie royale de France; le commerce, loterie industrielle (1), qui, chez les païens , avait pour patron le dieu des voleurs; enfin la guerre, cette loterie sanglante, qu’un de nos écrivains a appelée un jeu de héros.

La manie du jeu remonte à la plus haute antiquité , et l’on en trouve des traces chez tous les peuples. Les Juifs, il est vrai, paraissent en avoir été exempts avant leur dispersion; mais elle les gagna dès qu'ils eurent fréquenté les Grecs, qui jouaient déjà avant le siégé de Troie (2), et les Romains, qui devinrent joueurs longtemps avant la destruction de leur république. En vain les lois romaines défendirent de jouer au delà d’une certaine somme ; en vain Juvénal s’attacha à flétrir ces hommes qui apportaient au jeu des cassettes pleines d’or pour les risquer en un seul coup de dés , la passion des jeux de hasard fit de tels progrès à Rome , que , vers le temps où Constantin abandonna celte ville pour n’y plus revenir, tout le monde, et jusqu’à la populace , s’y livrait avec fureur : en détruisant Corinthe, les Romains ne s’enrichirent guère que de scs vices.

Suivant le témoignage de Tacite , les Germains furent aussi en proie a oc funeste penchant, et le poussèrent même jusqu à un tel exces, quapiès avoir tout perdu au jeu de dés, il se jouaient eux-mêmes en un seul coup. Alors le vaincu , quoique plus jeune et plus fort que son adversaire , se mettait à sa merci, et se laissait garotlcr et vendre aux étrangers. Le préjugé qui regarde les dettes du jeu comme les plus sacrées de toutes, comme des dettes d'honneur , nous est probablement venu de 1 exactitude rigoureuse des Germains à remplir ces sortes d'engagements.

(1) D’après le relevé des cahiers d’enregistrement, les faillites déclarées au

tribunal de commerce de la Seine, depuis le 1er janvier 1840 jusqu’au 5 1 décembre de la même année , sont au nombre de 826, représentant en résultat un passif de 49,595,986 lr. 15 c., et un actif de 52,886,075 fr. 98 c.; mais on sait que ce dernier chiffre en pareille circonstance, n’est qu’idéal. Du reste, le nombre des faillites déclarées en France de 1817 à 1826 était, année moyenne, de l,2o/ ; et il s’est élevé en 1840 à 2,618. Cette dernière année, le dividende moyen de toutes les faillites prises ensemble a été de 2o pour 100. , . ,

La plus avantageuse des souscriptions avec primes n’était, en definitive, qu une loterie déguisée, à laquelle les joueurs exposaient l’excédant de la valeur de l’ouvrage mis en souscription. Les emprunts avec primes , contractes par divers gouvernements, ne sont également autre chose qu’une loterie, où les porteurs d’obligations jouent la portion d’intérôts qu’ils ne reçoivent pas. Heureux si le

vent des révolutions ne leur enlève pas intérêts et capital !

(2) Les Lacédémoniens seuls bannirent pendant longtemps le jeu de leur république. On rapporte que Chilon, ayant été envoyé pour conclure un traite d alliance avec les Corinthiens , fut tellement indigné de trouver les magistrats , les femmes et les généraux occupés au jeu , qu’il s’en retourna sur-le-champ, en leur disant que Lacédémone , qui venait de fonder Byzance, ne voulait pas ternir sg gloire en s’alliant avec un peuple de joueurs.

DK LA PASSION DU JEU. O/O

Les Huns allaient plus loin encore : saint Ambroise rapporte qu après avoir mis au jeu ce qu’ils avaient de plus cher, leurs armes, ils y exposaient leur vie, et se donnaient quelquefois la morl malgré le gagnant. Des excès à peu près analogues se sont renouvelés dans les temps modernes. A Naples , et dans plusieurs autres villes de l’Italie, des hommes du peuple jouaient leur liberté pour un certain temps. On assure qu’un Vénitien joua sa femme; un Chinois, sa femme et ses enfants. A Moscou , à Pétersbourg , on joue non-seulement son or, ses meubles, ses terres, mais encore ceux qui les cultivent, en sorte que des familles entières passent successivement à plusieurs maîtres en un seul jour.

On ferait.du reste, un livre fort curieux, si l’on voulait rassemblerions les traits de folie que cette passion a produits parmi les hommes. C’est une maladie universelle, dont la perpétuité ne peut se révoquer en doute. Quels que soient le culte et les lois qui régissent les diverses nations, quel que soit le climat quelles habitent , il se trouve parmi elles des joueurs effrénés ; on en rencontre même chez presque tous les peuples sauvages, qui, au dire des voyageurs, poussent plus loin que nous encore la passion des jeux de hasard. Cette passion , cependant, ne s’exerçant chez eux qu’en proportion de leurs moyens et de leurs rapports, ne peut avoir ni la même influence, ni les mêmes résultats que chez les hommes civilisés. L’appât du gain peut bien les pousser, comme ceux-ci, à risquer tout ce qu’ils possèdent, dans l’espoir d’obtenir un surcroît de richesses, et ils y apportent sans doute la même avidité; mais l’enjeu se bornant d’ordinaire à la peau d’un animal, ou à quelque autre objet de peu de valeur , leurs pertes sont presque toujours réparables , et ils échappent ainsi aux funestes conséquences que ce vice amène parmi nous.

C’est surtout quand il prend sa source dans les sommités sociales , qu’il devient plus profond et plus général. L’amour des jeux de hasard ne se manifesta d’abord en France que parmi la noblesse; longtemps le peuple ne connut d’autres amusements que l’arc, l’arbalète, le palet, la boule et les quilles. Le jeu de cartes , qui devint en usage à la cour sous Charles VI (1),

(1) Tlusieurs historiens ont prétendu que les cartes à jouer furent inventées pour amuser la mélancolie de ce prince : MM. Boissonnade et Eloy Johanneau sont d’un avis contraire. Selon eux, les cartes étaient connues sous Charles V. On les trouve en Espagne vers 1550, et, d’après le Dictionnaire de l’Académie de Madrid, leur inventeur se nommait Nicolas Pépin. « Ce qu’il y a de certain , disent les auteurs du Dictionnaire des Origines, c’est que, si les caries étaient connues sous Charles V, elles ne devaient pas être communes, ù cause de la dépense qu’occasionnait alors leur peinture, puisque l’art de graver sur bois était encore ignoré à cette époque; l’on sait d’ailleurs que la chambre des comptes passa une somme considérable pour le jeu de cartes qui fut apporté en France pour amuser Charles VI, alors en démence. » Ces cartes , dans leur origine , avaient, dit-on, sept à huit pouces de longueur. Ce fut sous le règne de Charles VU qu’un peintre français, nommé Jacquemin Gringonneur, en inventa de particulières à la France.

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se répandit dans la suite parmi les classes inferieures. Ainsi, ce fut du palais des rois et des salons des grands que descendit ce goût qui depuis infesta Paris et les provinces. A diverses époques , avant François Lr , des ordonnances émanées de la cour interdirent au peuple les jeux de hasard ; mais, l’essor étant donné, la contagion finit par se répandre. Sous Henri 11 , François II, Charles IX et Henri III , les joueurs ne furent presque pas inquiétés; ils curent une entière liberté sous Henri IV. On n’avait pas encore joué en France avec autant d’acharnement qu’à la cour de ce prince : de toutes parts des académies de jeu se formèrent , les dupes s’y précipitèrent en foule; l’usure, cette plaie des familles, osa se montrer dans toute sa turpitude; les procès se multiplièrent, et le mal devint général. Il fut réprimé sous Louis XIII. Ce prince, qui eut une véritable passion pour le jeu d’échecs, se montra l’ennemi juré des jeux de hasard, et les interdit sévèrement. Le cardinal Mazarin en rétablit l’usage à la cour de Louis XIV , d’où cette épidémie se répandit une seconde fois sur tous les points de la France, et s’v naturalisa si bien , que depuis elle ne cessa plus d’y faire ses ravages, selon qu’elle fut plus ou moius favorisée par les circonstances. Chose scandaleuse! pendant le xvn” et le xvui0 siècle , c’était un état que d’être joueur, et ce titre tenait lieu de naissance, de fortune et de probité. On voyait alors assis indistinctement à la même table , et soupant ensemble , le prince et l’aventurier , la duchesse et la courtisane , l’honnête homme et le fripon ; à cette époque , le jeu seul avait le privilège de niveler toutes les conditions.

Ce fut surtout lorsque les jeux domestiques eurent enfanté les jeux d’Etat , que la plaie devint plus sensible dans tous les rangs de la société. Sous prétexte de réprimer la passion du jeu , on établit en France, à l’exemple de l’étranger, des loteries publiques où le pauvre artisan put aller chaque jour engloutir le fruit de ses labeurs. Déjà l’un de ces établissements avait été projeté sous François Ior ; mais alors le peuple n’était pas assez joueur pour se laisser prendre à ce dangereux appât : il en fit le premier essai sous Louis XIV, et s’y abandonna avec une telle fureur sous Louis XV, qu’il ne fut plus possible d’arrêter les effets de ce fléau, qui s’est perpétué jusqu’à nos jours (1).

(I) La loterie royale de France, qui succéda, en 1776, à toutes celles qui pullulèrent sous le règne de Louis XV, fut supprimée en 1795. Rétablie en 1797 , elle a existé sans interruption jusqu’en 1856, époque de sa nouvelle suppression. D’après le Rapport de la Gourdes comptes, on estime que les mises, durant cet espace de temps, c’est-à-dire pendant trcnlc-buit années , se sont élevées à près de deux millards , et les lots gagnants à quatorze cents millions de francs environ. En déduisant les remises aux receveurs, les frais administratifs , et la perte sur 1814 , le bénéfice net pour le gouvernement s’est élevé à trois cent quatre-vingt-cinq millions (dix millions environ par année.)

CE U. TASSION Dü J1.Ü.

Couses.

Si la passion du jeu s’est manifestée dans 1 enfance des peuples comme dans leur vieillesse ; si elle a persisté malgré les nombreux exemples des maux qu’elle entraîne , malgré les législateurs , qui , à certaines époques , cherchèrent à la détruire (1); si elle est surtout aussi répandue qu’on le dit chez les sauvages, il faut en conclure quelle est malheureusement naturelle à l'homme; mais il ne s’ensuit pas qu’elle doive exercer le même empire chez tous les individus, ni même que le plus grand nombre ne puisse s y soustraire.

Chez l’homme civilisé, les causes de ce penchant sont si multipliées, qu’il serait difficile de les énumérer toutes. Il prend communément sa source dans diverses autres passions dont il reçoit l'impulsion , et la leur rend à son tour. Ainsi , la paresse , la curiosité , le luxe , la vanité , 1 ambition , la soif des richesses jointe à une espérance immodérée de les obtenir, le besoin d’émotions dans des cceurs vides ou déjà blases , telles sont les causes les plus ordinaires de son développement. S’il prend souvent sa source dans le désœuvrement de l’opulence, il naît aussi de la misère et des chagrins , de la fréquentation des chevaliers d’industrie, du mauvais exemple, de l’occasion enfin ; et si , par malheur , le succès vient lui sourire dès son début , alors il n’a plus de frein ; l’habitude le rend presque incurable , parce qu’il devient une source perpétuelle d illusions et de vicissitudes qui l’animent tour h tour , sans jamais l’assouvir (2).

Mais, comme je l’ai déjà dit , une des plus grandes causes de ce funeste besoin , ce qui contribue surtout à l’étendre dans une nation , c’est lorsque les gouvernants viennent à le fomenter par leur propre exemple , ou qu’ils tentent la cupidité des hommes, en leur offrant des chances de richesses qui n’ont trop souvent d’autre résultat que leur ruine. Qui ne sait les maux causés en France par le système de Law 2 Ce célèbre aventurier ouvrit un gouffre où la moitié de la nation s'empressa de verser son argent ; et six cent mille familles, qui avaient pris du papier sur la foi du gouvernement , furent à peu près ruinées de fond en comble. L’établissement de la loterie , ainsi que nous l’avons vu plus haut, n’eut pas des résultats moins funestes; car c’est principalement le peuple qui se laisse prendre à ce leurre dange-

(!) Les jeux de hasard sont expressément défendus par la loi de Mahomet. Au Japon , un homme qui hasarde de l’argent au jeu est puni de mort.

(2) «Le jeu nous plaît, dit Montesquieu, parce qu’il attache notre avarice , c’est-à-dire l’espérance d’avoir plus; il Halte notre vanité par l’idée de la préférence que la fortune nous donne, et de l’attention que les autres ont sur notre bonheur ; il satisfait notre curiosité en nous procurant un spectacle ; entin , il nous donne les différents plaisirs de la surprise. » [Essai sur le Goût.)

DE LA PASSION Dü JEU.

reux. N'a-t-on pas vu des femmes, surtout celles des classes inférieures , vendre jusqu’à leurs derniers effets , et même ceux de leurs enfants , pour s alisfairc celle misérable passion , qui semblait étouffer en elles les plus doux sentimenls de la nature ?

Quoique 1 amour des jeux de hasard ail toujours été commun aux deux sexes , il ne se répandit en F rance , parmi les femmes , que longtemps après 1 invention des cartes; et si beaucoup se dégradèrent alors en poussant jusqu à la fureur le goût de cette espèce de jeu, on peut remarquer que le nombre en fut toujours infiniment plus petit que celui des hommes ; ce ne lut que parmi lesfemmes opulentes ou de mœurs dissolues qu’il domina (1). ('elles de la classe bourgeoise ne jouent guère que par imitation , et l’économie forcée qui préside à leurs jeux en exclut ordinairement la passion , et par conséquent le danger. Quant aux femmes de peuple , les dés et les cartes ont presque toujours été sans attrait pour elles ; les joueuses donnaient la préférence à la loterie.

Aujourd’hui que cet établissement ainsi que les maisons de jeu sont supprimés , et que les préoccupations politiques absorbent nos pensées avec la plupart de nos goûts, celui du jeu est beaucoup moins répandu en France; aussi les joueurs de profession de l’un eide l’autre sexe y sont infiniment p'us rares.

Les climats ne semblent pas exercer une influence spéciale sur le développement de celte fatale passion ; toutefois , un ancien joueur , devenu depuis sa guérison l’un des premiers employés de la ferme des jeux de Paris , m’a assuré que , d’après les observations qu’il avait été à même de faire pendant douze ans, on pouvait classer les joueurs passionnés dans l’ordre suivant ; Chinois , Anglais et Anglo-Américains, Italiens, Espagnols, Russes, Allemands , Polonais, Belges et Hollandais, enfin les Français, les moins acharnes de tous. Il est à remarquer que les deux tiers des sommes englouties dans les maisousdejeu ouvertes à Paris (2) provenaient des étran-

(0 «Les femmes, dit encore fauteur des Lettres persanes , ne s’y livrent guère dans leur jeunesse que pour favoriser une passion plus chère ; mais à mesure qu’elles vieillissent, leur passion pour le jeu semble rajeunir, et cette passion remplit tout le vide des autres. »

(’’) Depuis le 1er janvier 1858, les sept maisons de jeu autorisées à Paris ont été fermées , au grand désespoir des joueurs et des employés de la ferme, envers lesquels, soit dit on passant, on aurait dû être moins injuste. Ces maisons , placées sous la surveillance de l’autorité municipale, étaient Frascati , le Salon . Marivaux , et les numéros 9 , 115 , 129 et 154 au Palais-Royal. Les jeux les plus en vogue étaient le trente et un ou rouge et noir , la roulette, le kraps et le krep.i , jeux de dés favoris des Anglais. Le grand nombre d’ouvriers qui accouraient au numéro 115 , où l’on faisait jouer petit jeu pour mieux les allécher, et oh ces malheureux perdaient néanmoins en quelques instants le gain de leur quinzaine, fut l’une des principales causes de la suppression de la ferme-régie, qui avait été conservée , disait-on, comme un mal nécessaire , sous le consulat , l’empire et la restauration. Celte suppression éminemment morale, quoi qu’on en dise, a enlevé au gouvernement un revenu annuel de 5,500,000 francs, que

DU IA PA»#IO !» VU A Kl,'. 0/

nom, qui ne manquaient pa» <Je noua payer le tribut de l"ur séjour au

milieu <le m»u». ,

Quant à la punition sociale et aux diverse* profeMiOW , le même observateur a vu jouer de» individu» de toute» le# condition» et de tou» le# état*. Cependant le» joueur* le» plu* ardent», et comparativement le-# plu» nombreux, lui ont paru être : J’ le» gen» riche» et *an» profession; 2" b-* individu# pauvres et sait* profession; 8* le* banquier» et b-* négociant# ; 4" le» médecin»; o" b» étudiant» de* diverse* faculté»; G" le# ouvriers de touti» classe».

Caractère et portrait «lu Joueur.

Stoïque en apparence, mai* toujours plein d illusions, le vrai joueur , malgré le» sentiments qui l’agitent, supporte ordinairement sans changer d'attitude ni de visage toutes les chance* de la fortune qu’il se plaît a braver. Prodigue du temps, insouciant et tout a la fois inquiet de ) avenir , incapable de réflexion parce qu’il se ferait peur a lui-même, il fuit la solitude comme son ennemie mortelle; mai» ce n’est pas au sein des plaisirs ordinaires qu’il va chercher de» distraction* ; celles-ci lui paraîtraient insipides; il lui faut une agitation fiévreuse et continue, qu'il ne trouve qu’en face de» monceaux d’or offert* à sa cupidité : c’est la son bonheur, son idole; c’est là que. l'attendent toute* le» vicissitudes qu’il veut savourer, et que, successivement dépouillé ou comblé par la fortune, il va chaque jour porter à celte idole un nouvel encens et de nouvelles etpérances.

Voyez ce maniaque assis immobile a une table de jeu dans laquelle on dirait que ses membres vont s'incruster (1) : son teint est pâle, son regard fixe et impatient; une triste sévérité règne sur se$ traits; vous le prendriez pour un des juges infernaux; sa bouche, habituellement muette, ne fait

la ville de Paris était tenue de verser au trésor pour la concession de-# jeux . < t à celle-ci une somme approximative de 1 ,500,000 francs, provenant de ce qui lui était abandonné sur Je prix fixe de» baux (le premier a été «le 6,520.000 franc* ; le second, de 6,055, 1 OO franc#) et de ce qui lui revenait pour »a partde# trois quart» dans les bénéfices annuels du fermier. Ainsi , depuis la coneessio ci de# jeux faite à la ville de Paris par ordonnance de Louis XVIII , en date du 5 août les deux baux , qui ont compris une série de dix-neuf année* , ont rapporté au gouvernement 104,500.000 francs , et a la ville de Paris 30,000,000 au moins. Eri doublant la première somme pour une vingtaine d'année» antérieures aux baux donnés par la ville, et dont le chiffre n’est pas connu exactement, on arrive a une somme de plus de 200,000,000 , que les sept maisons de jeu ont fait entrer dans les caisses de l’Etat.

(I) L’immobilité et la roideur presque tétanique qu’on observe chez la plupart des joueurs proviennent de l’impatience concentrée qui les dévore C’est qu’en effet les décisions du jeu, quelque promptes qu'elles soient, leur paraissent d’une lenteur insupportable. Le temps qui leur semble le plus long est bien certainement celui qui s’écoule entre le tomber <.-t le relever d’une carte ou d’un dé. (Voir te traité de la Passion du jeu, par Dusaulx.)

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entendre à de longs intervalles que quelques mots mal articulés. Par moment il fait rouler ses yeux d’une manière étrange; sa physionomie prend alors quelque chose de terrible : le dépit, la fureur, une joie maligne mêlée d’inquiétude, viennent s’y peindre tour à tour; mais, comme s’il avait honte de laisser entrevoir les sentiments qu’il éprouve, il reprend bientôt son apparente impassibilité. Cependant, depuis plus de douze heures il a alternativement gagné et perdu ce qui suffirait pour le bonheur de vingt familles; vous le croyez sans doute saturé des émotions dont il se nourrit? Loin de là : ces chances tour à tour favorables et contraires, la fièvre qu’elles ont allumée dans son sang et dans son cerveau , l’heure avancée de la nuit, l'heure surtout, l’heure maudite fixée pour la fermeture, tout ne sert qu'à exciter davantage la passion qui le dévore et qui tient ses autres besoins comme suspendus. En ce moment plus que jamais son cœur, son esprit, ses sens, tout son être est au jeu ; la maison ébranlée menacerait ruine, la foudre tomberait à ses pieds, sans le distraire : le bruit de l’or peut seul l’émouvoir. Et cependant, bien différent de l’avare, dont il a toute la cupidité, le joueur ne thésaurise jamais; il ne s’anime à la vue de ce métal que parce qu'il le regarde comme un moyen de contenter sa passion; dès qu’il l’a en sa possession, il l’expose de nouveau aux mêmes chances; car ces dons du hasard ne sauraient ni lui profiter , ni le satisfaire ; ils ne sont pour lui que l'emblème des maux qu’il vient chercher et braver. Jouer est son but, son élément, sa vie; il ne voit rien au delà. Que lui importent sa ruine, son honneur, ses devoirs les plus sacrés, pourvu qu’il joue? Qu’il lui reste seulement un écu pour tenter la fortune, il ne perd rien de son audace : l'or étalé devant ses yeux lui dit encore d’espérer.

— Il serait aussi long que difficile de peindre toutes les nuances de cette déplorable manie. Sa physionomie morale varie selon les differentes espèces de joueurs; et , d’un autre côté , les sensations contraires qui les agitent , se détruisant réciproquement, ne présentent que des traits confus et presque insaisissables. Ainsi, il y a des joueurs audacieux pour qui la perle aiguillonne le désir ; il y en a de pusillanimes , qui tremblent même lorsqu ils sont en veine; de superstitieux, qui, voulant se délivrer de leurs perplexités , s’attachent à des chimères, tels que les songes, les pressentiments, les jours malencontreux , les mauvaises places , les voisins de sinistre augure , etc., etc.; il y en a aussi de systématiques , qui ne s’adonnent au jeu que par spéculation ; il v a de beaux joueurs , qui s’exécutent promptement et de bonne grâce; des joueurs fastueux, qui sacrifient l’avidité à l’orgueil; il y a , dit-on , des joueurs bienfaisants , qui n’envisagent le gain que comme un moyen de faire des largesses (si ce dernier caractère existe, il doit être fort rare) ; enfin , on voit des individus qui mènent de front la passion du jeu avec celle du vin et des femmes; c'est surtout alors un abîme sans fond , où viennent bientôt s’engloutir les fortunes les plus considérables. La réunion

DE LA PASSION DU JEÜ

de ces trois vices ne tarde pas non plus à abrutir 1 esprit , a pervertir entièrement le coeur , et à produire dans la santé les altérations les plus graves. Cette dernière classe forme celle des joueurs débauchés , qui n’est pas la moins nombreuse : elle pullule dans nos grandes cités ; c est elle qui peuple les prisons et les bagnes , parce que les désordres auxquels elle se livre la conduisent presque toujours au crime.

Marche «le la passion du jeu 5 ne» cITctn, «a tcrmiiiniMOii.

Ce n'est pas toujours dès son début que celle passion ote à 1 homme la réflexion. Souvent poussé au jeu par un accident fortuit , par un sentiment de vanité qui lui fait craindre d’èlre taxé de pauvreté on d’avarice, par le désœuvrement, par une lâche complaisance, ou enfin par un simple mouvement de curiosité , celui qui n’a pas encore éprouvé cette déplorable frénésie en est d’abord épouvanté. 11 frémit en voyant l’abîme ouvert sous ses pas , et se sent disposé à fuir ; mais s’il ne suit pas à l’instant même cet heureuse inspiration, peu à peu le métal étincelant lui fascine les yeux , bientôt il ne voit plus qu’à travers le prisme d’une espérance cupide , sa raison l'abandonne, et il finit par céder au mouvement irrésistible qui l’entraîne à sa perte. Combien arrivèrent au jeu comme simples spectateurs, qui en sortirent joueurs effrénésl « De deux regardeurs, dit un vieux proverbe, il y en a toujours un qui devient joueur.» N’est-ce pas ainsi que Courville, joueur trop fameux sous le règne de Louis XIV, fut saisi tout à coup , a 1 âge de quarante ans, de ce vertige , qui le rendit ensuite le fléau de ses contemporains !

Quiconque ne sait pas résister aux premières amorces de ce dangereux passe-temps attise donc un feu que peut-être il ne pourra plus éteindre. Beaucoup d’individus n'y consacrent d’abord que de courts instants; mais bientôt ils y donnent des heures , puis des jours , puis des nuits entières , et deviennent inscnsiblementjoueurs passionnés. Alors la corruption deceux avec lesquels ils se rassemblent ne tarde pas à les gagner ; car les joueurs de profession ne sc rapprochent guère que pour trafiquer de leurs vices, et l'homme qui se hasarde dans leur compagnie est bien près de leur ressembler : aussi madame Deshouillères a-t-elle dit , avec autant de vérité que de grâce :

Le désir de gagner, qui nuit et jour occupe ,

Est un dangereux aiguillon :

Souvent, quoique l’esprit, quoique le cœur soit bon,

On commence par être dupe,

On finit par être fripon.

L’infamie n’est pas la seule terminaison de celle passion funeste; on la

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voit encore très-communément finir par la misère et la mélancolie , quelquefois par la folie , le meurlre et le suicide (1). M. 15. Levrault a remarqué que les joueurs élaienl fort sujets aux engorgements des viscèresabdominaux, ainsi qu’aux affections anévrysmales du cœur ou de la crosse de l’aorte.

— Du reste, le jeu, si nuisible aux individus, ne l’est pas moins à la société entière, en opérant un déplacement improductif de capitaux, et en contribuant à entretenir l'oisiveté, si justement appelée la mère de tous les vices.

« La condition des joueurs, dit M. Frégier, est sujette à tant de vicissitudes et à tant d’egarements , qu’il n’est pas étonnant que la société , et que l’autorité publique préposée à sa garde , les considèrent comme des hommes dangereux. Le jeu est l’une des passions auxquelles la classe vicieuse se livre avec le plus d’ardeur. Les individus de cette classe qui sont dominés par l’amour du jeu deviennent, tôt ou lard, l’effroi de tous les gens de bien; car ceux-ci travaillent pour économiser leur superflu, tandis que les premiers ne travaillent que pour assouvir leur passion.

«Parmi les joueurs de profession, il en est qui ne sont préoccupés que du besoin de jouer (ie parle des joueurs de bas étage, ou de ceux qui appartiennent à la classe lettrée, mais nécessiteuse). On dirait que l’activité de ce besoin absorbe en eux tous les autres besoins, même les plus impérieux ; ils retranchent, le plus qu’il est possible, sur leur nourriture, sur leurs vêtements, sur leur coucher, afin de fournir à leur terrible passion ; ils fréquentent les mauvais garnis , ils emploient la plus forte partie du produit de leur travail à tenter les hasards du tapis vert , et ils dépensent à regret une pièce de deux sous pour reposer leur tète sur de la paille pourrie ou sur des chiffons souillés de fange. Telle est pourtant leur destinée de chaque jour , destinée qui les ravale au niveau des vagabonds et des voleurs , familiers des mêmes repaires.

«Cette communautéd’habitation , ces rapports avec le rebut de la société, secondent puissamment les pernicieuses influences de la passion qui les subjugue. Privés souvent de leur dernier écu par les coups du sort, et sollicités par la passion , cause de leur infortune, ils se jettent dans la carrière du crime , à la suite des voleurs qui habitent avec eux sous le même toit, ou qui éprouvent comme eux les tourments de l’amour du jeu. Cette extrémité est, à la longue, le partage de la plupart des joueurs. Aussi les préposés de

(t) On connaît cette inscription faite pour une maison de jeu :

Ici deux portes à cet antre :

L’une s’ouvre à l'espoir, l'autre au crime , à la mort;

C’est par la première qu’on entre,

Et par la seconde qu’on sort.

DU LA PASSION DÛ JEÜ. «JOI

la police sonl-ils lous enclins à mal augurer de celte classe d hommes, dont ils ne parlent qu’avec une profonde commisération , et comme de gens voués au crime.

»Le jeu est l’une des passions les plus tenaces chez les malfaiteurs. Ces hommes, qui vivent de si peu lorsqu’ils ne trouvent pas l’occasion de dépouiller les honnêtes gens, sont emportés par la fureur de dépenser, lorsque quelque rapine inattendue les a mis en possession d’une somme un peu élevée.

«Poursuivis sans cesse par la crainte d’èlrc découverts et arrêtés par la police, ils se hâtent de jouir. Les émotions brûlantes du jeu sont une de leurs plus chères délices; la débauche et la gloutonnerie viennent ensuite. Voilà pourquoi la police, malgré toute sa diligence et tous ses efforts, ne parvient que très-rarement à saisir intact le fruit de leurs méfaits. Cette cruelle passion du jeu les obsède jusque dans les prisons, et les entraîne quelquefois à des excès qui tiennent de la démence. On cite des prisonniers qui , après avoir perdu en un instant le produit d'une semaine de travail , n'ont pas craint, pour assouvir leur passion , de jouer par avance le pain qui devait les nourrir pendant un mois , deux mois , et même trois mois; et, ce qu’il y a de plus surprenant, il s’est rencontré des hommes assez féroces pour guetter , pendant la distribution des vivres , ceux dont ils avaient ainsi gagné la nourriture, et ne les quitter qu’après leur avoir arraché le morceau de pain dont ils ne pouvaient se passer sans souffrir. J’ajouterai un dernier trait qui montrera jusqu’à quel point le délire de l’amour du jeu peut aveugler un être raisonnable.

«Les médecins delà maison centrale du mont Saint-Michel ont observé un condamné qui jouait avec une telle ardeur, qu’à l’infirmerie, tout malade qu’il était, il livrait aux chances du jeu la ration de bouillon ou de vin qui lui eût été si nécessaire pour rétablir ses forces épuisées. Ce malheureux est mort d’inanition. » [Des Classes dangereuses de la population.)

— On dit communément : Qui a joué jouera ; et , en effet , il est rare de voir les joueurs se corriger. Le temps, qui use quelques-unes de nos passions , donne à celle-ci une ardeur qu’elle n’a pas toujours à son début; ainsi , le vieillard qui en a contracté une longue habitude s’y livre avec plus d’acharnement encore que le jeune homme. Ce dernier peut en être distrait par quelque autre penchant , ou même par un sentiment d’honneur; il n’y a guère, pour le vieux joueur, de guérison possible que dans la religion ; elle seule, en ouvrant son cœur à d’immortelles espérances, peut le consoler de la pci te des illusions qu’il poursuivait.

— D après les Comptes rendus de la justice criminelle en France, la pas-

382 DE LA PASSION Dü JEU.

sion du jeu a poussé au suicide 81 individus dans l’espace de six années :

En 1836 19

Sur 1,000 crimes, on a conslaté que les querelles au jeu en avaient fait commettre 113.

Il m’a été impossible de connaître, même pour Paris, le chiffre des joueurs admis dans les établissements consacrés au traitement des aliénés; mais il est permis de croire qu’ils y figurent en assez grand nombre.

D’après les tableaux officiels des délits jugés par les tribunaux, on trouve qu’en l’espace de treize années, la passion du jeu a produit en France 1,545 affaires correctionnelles, qui ont amené la suppression de 286 loteries clandestines et la fermeture de 1,259 maisons de jeu de hasard tenues sans autorisation (1); savoir :

Loteries Maisons de jeu Années. clandestines, non autorisées.

totaux. . . . 286 1,259

(U La ferme-régie était une transaction financière avec la passion du jeu; mais comme on l’a dit avec raison , détruire la ferme n’est pas détruire la passion Il faut donc que le gouvernement sévisse avec la plus grande rigueur contre les maisons de jeu clandestines ouvertes dans les grandes villes, et où les malheureux joueurs trouvent d’autant moins de sécurité , qu’il y a absence complété de surveillance et de contrôle.

DE LA PASSION DU JEU

Ne sonl pas compris dans ce tableau les jeux de loterie ou de hasard sur la voie publique, pour la répression desquels 399 inculpés ont été condamnés à l’amende , et 18 à l’emprisonnement, pendant la seule année 1840.

Traitement.

Les vices n’ayant d’attrait que parce qu’on les regarde comme une source de plaisir , il faut , lorsqu’on veut tenter la guérison d’un joueur, commencer par le détromper. Sans doute, l’entreprise est difficile; mais si une longue habitude n’a pas encore dégradé son âme, si l’on parvient a réveiller en lui un véritable sentiment d’honneur , et à lui faire reconnaître les écueils dont il est environné, tout n’est pas perdu. L’esprit humain peut beaucoup lorsqu’il est suffisamment éclairé , et pour lui c’est déjà un commencement de triomphe que de désirer la victoire. Quelles que soient , néanmoins , les bonnes dispositions de l’homme qui consent à renoncer au jeu , il faut bien se garder de l’abandonner à lui-même, car sa guérison complète sera longtemps douteuse. Quand on est parvenu à la lui faire désirer, il faut l’obliger à rompre brusquement tousses rapports avec ceux dont l’exemple pourrait encore l’égarer. Les fatigues du corps, la fuite des grandes villes, les voyages, la vie et les exercices champêtres , quelque entreprise laborieuse et tout à la fois agréable, l’étude des beaux-arts, des sciences , la société de gens instruits et enjoués aimant l’ordre et l’économie, enfin l’amour de la religion , qui toujours conduit l’homme aux affections les plus nobles et les plus conformes à son bien-être, tels sont les moyens les plus efficaces que l’on puisse employer pour détruire ce mal dévorant. Il s’agit ici d’une passion vile, opposez-lui des sentiments généreux ; donnez au joueur la vertu pour égide ; conduisez-le au bien par un chemin semé de fleurs , bientôt il ne voudra plus le quitter : car un premier acte honnête en produit toujours d’autres ; bientôt aussi l’estime publique, qui sera sa récompense, vous répondra de la solidité de sa guérison.

DD SUICIDE

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