III. Mort d’un avare paralytique et aveugle
Le vénérable abbé Desjardins, ancien vicaire général du diocèse de Paris, fut appelé un jour , pendant qu’il était curé des Missions étrangères , chez un pauvre vieillard aveugle, qu’on lui dit être gravement malade , et qui demandait avec instance à le voir. Empressé de se rendre au désir qu’on lui exprimait , M. Desjardins court chez le mourant, et cherche à lui offrir les consolations de son ministère ; mais celui auquel il s’adresse ne semble l'écouter qu’avec distraction, et l’interrompt bientôt pour lui demander s’il est le curé des Missions étrangères.
DE L AVARICE
« Sans doute, lui répond M. Desjardins; n'est-ce pas moi que vous avez fait appeler? Oh I oui, car vous êtes le seul homme en qui je puisse avoir
confiance. Ainsi vous êtes bien M. Desjardins? — Je vous l’atteste.
Sommes-nous seuls? Voyez, regardez si personne ne peut nous voir ou nous entendre. — Nous sommes seuls, absolument seuls. Soyez tranquille, mon ami , la porte est fermée : vous pouvez parler sans crainte. »
Ici le malade paraît se recueillir , puis il s’efforce de se soulever.
« Restez, restez couché, reprend M. Desjardins , je vous entendrai parfaitement. » Pendant ce temps , le vieillard a tiré une clef de dessous son chevet. « La voilà... dit-il d’un air mystérieux. Mais vous êtes bien M. Desjardins , n’est-ce pas , le curé des Missions étrangères? — Je vous l’ai déjà affirmé ; comment pouvez-vous en douter encore? — Eh bien 1 avec cette clef, ouvrez, je vous prie, le coffre qui est là , au pied de mon lit. Tout au fond, vous trouverez un sac que vous m’apporterez ; mais allez très-doucement, de peur qu’on ne vous entende. »
Le curé suit les instructions qui lui sont données , et à la vue du sac , à son pieds énorme , il se réjouit en songeant que la misère de ses pauvres va être soulagée; car il ne doute pas que le moribond ne leur destine quelque partie du trésor qu’il lui remet. Assis sur son grabat, le vieillard n’a pas plutôt touché le bienheureux sac, qu’il est saisi d’un transport de joie impossible à décrire.
« Enfin, je le tiens doncl dit-il d’une voix étouffée, et en le pressant sur sa poitrine; mon Dieu, qu’il y a longtemps que je n’ai eu un tel bonheur 1 Ah ! du moins , je l’aurai goûté encore une fois avant de mourir 1 » Alors , déliant les cordons du sac, il plonge sa main au milieu de l’or qui s’y trouve contenu ; avec ses doigts desséchés , il palpe , il caresse , il compte son métal chéri, et retombe tout à coup sans mouvement : la joie l’avait tué.
DK LA PASSION DU JEU