Construction des tentes
Les tentes du soldat, telles quelles existent, sont les foyers des plus épouvantables épidémies: dix ou douze hommes rassemblés dans un cercle dont le rayon est de trois ou quatre mètres, ne sont ouvertes que par un seul côté; elles y sont la nuit hermétiquement closes par la crainte du froid ; à peine, dans ce lieu immonde, y a-t-il assez d'air pour ne pas y mourir et la nuit on les ferme. C'est, tout au plus, si quelques fentes imperceptibles, souvent bouchées par de l'herbe ou de la boue, viennent, par en bas et vers le point d'attache de la toile, renouveler l'oxygène que brûlent à chaque instants des poumons robustes altérés d'air ; aucun tuyau, aucune fente ne vient par en haut établir un courant salutaire qui entraîne les vapeurs fétides que tant d'individus répandent dans l'atmosphère empestée delà tente, laquelle reste déployée dans le jour comme
si Ton voulait y éterniser le foyer pestilentiel des épidémies ! Le soldat repose sur de la paille ou des herbes humides qui recouvrent le sol , d'où souvent se dégagent des miasmes paludéens , ou qui est imprégné de délétères vapeurs; dans la tente il n'y a même pas de hamacs, dont la construction coûterait si peu et qui élèverait de quelques centimètres au-dessus de la terre le corps des hommes fatigués par des factions ou par des marches. Entrez le jour, le soir et surtout le matin, soit par une température froide, soit surtout par une chaleur brûlante, dans ces bouges affreux où l'odeur du tabac et de l'alcool se marie aux pernicieuses odeurs sepiiques ; et vous, qui recherchez l'air pur des champs ou des bois, vous reculerez d'horreur et vous vous demanderez comment, en 1864, on n'a pas amélioré davantage l'habitation du soldat!
Ce défenseur de notre patrie, de nos lois, de notre liberté, vient-il à stationner dans une ville, voici qu'on le parque, comme il en arrivait pour les pestiférés de Marseille, dans un temple, dans une église; l'air bientôt vicié ne se renouvellerait que si un ouragan, comme dans l'épidémie immortalisée par la charité philanthropique de Belzunce, enlevait la toiture de l'édifice.
De ces affreux repaires, de ces grottes mortifères s'élèvent des miasmes septiques, qui, prenant le caractère contagieux, s'étendent au loin, frappent le soldat, communiquent aux habitants leurs venins pernicieux et font rayonner au loin la maladie et la mort!
Ouvrez donc largement, le jour et la nuit, les portes et les fenêtres de vos églises, de vos temples, de vos salles d'hôpital ; que les lits, les vêtements soient rendus propres par les lavages, et qu'au • moyen de préparations mercurielles, on débarrasse des parasites les soldats fatigués ou blessés; que les tentes laissent , entre le sol et leurs rebords , de larges ouvertures par lesquelles l'air pénètre et renouvelle Toxygène que le militaire respire; qu'une large ouverture placée en haut ne permette pas la stagnation de cet air et des vapeurs putrides ! Que des pertuis latéraux contribuent à la rénovation si utile de l'atmosphère intérieure du réduit où se trouvent six fois plus d'habitants qu'il n'en faudrait! Rappelez-vous la mortalité affreuse des sauvages habitants des huttes de l'Australie ou des côtes américaines. Tous morts ! tous morts ! disait un insulaire, qui, revenant dans son pays (1), ne voyait que des cadavres de variolés sur les côtes où il avait laissé dans leurs étroites demeures des amis et des parents ! Si les campements ne peuvent être convenablement aérés , que les soldats reposent en plein air en ayant le soin de recouvrir leur corps par leurs habits et de voiler l'ouverture du conduit de l'air par un tissu léger, tenu à distance de la bouche et du nez. Garantissez, sans doute^ les hommes contre le froid et l'humidité; mais rappelez-vous, encore une fois, que l'action du septiose
(1) Dissertation sur les habitations privées. — Voyages de Cook, de Vancouvert, etc.
détruit les armées à peine décimées par le feu des batailles; de ces armées, qui résistaient au froid dans la campagne d'Austerlitz et d'Eylau, et qui ont été frappées davantage par le typhus dans les plaines de la Russie ou dans les champs désolés de la France, qu'elles n'ont péri par les lances des Cosaques ou par la trahison deLeipsik.