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La médecine en caricature

ON a comparé Boilly aux petits-maîtres hollandais. Il s’en serait inspiré, à entendre messieurs les critiques, gens au jugement impeccable, comme chacun sait ; il imiterait Gérard Dow, Pieter de Hoog, Ter Borch, etc. Le regretté Henri Roujon a, selon nous, trouvé la note juste : “ Boilly fut de chez nous, et délicieusement. Et d’abord, il fut la grâce même, la grâce toute française, et cette mignonne bourgeoise, dont l’élégance court de la tête aux talons et qui lui sert de modèle, c’est la Parisienne, la Parisienne du Directoire et du Ier Empire, plus tard, celle de la Restauration. Dans Boilly, on retrouve toujours la note d’époque ”.

On r a trop dédaigné, et si la réaction est un peu violente, qui l’élève aujourd’hui sur le pavois, c’est qu’une longue injustice ne se répare pas sans secousse.

Tel il apparaît dans son œuvre multiple, tel il était dans la réalité. Peu d’artistes inspirent une aussi profonde sympathie.

Ses origines furent des plus humbles. Elles sont intéressantes à rappeler, pour le témoignage qu’ elles apportent à ceux qui soutiennent que l’atavisme n’est pas un vain mot.

Louis Boilly appartenait, en effet, à une famille où l'Art compta plusieurs de ses servants.

Son père, Arnould- Polycarpe, fils d'un menuisier, était sculpteur sur bois ; sa mère était fille d'un boulanger.

Un cousin, qui était à peu près de l'âge de Louis Boilly, André- Joseph, a fouillé, de son ciseau délicat, plus d'une boiserie, et on cite de lui une " chaire de vérité " en chêne, qui ornait l'ancienne église de La Bassée, son village natal, et que détruisit un incendie en i856.

Louis Boilly, chez lequel s’était développée de bonne heure la faculté d’observation, et dont la curiosité fut sans cesse en éveil, s'amusa dès l’enfance, tantôt avec le crayon, tantôt avec le pinceau, à dessiner ou à barbouiller des toiles, comme si un instinct secret le poussait dans la voie où il devait plus tard s’illustrer. On a relaté, à cet égard, une anecdote, que la tradition locale a conservée, mais dont il serait téméraire de garantir l'authenticité.

Un M. Pollet, pharmacien à La Bassée, le pria de lui faire une caricature d'apothicaire qu'on pût sculpter en bois, et qu'il pût placer au fronton de sa pharmacie, comme il était d'usage, au moins en ce temps, dans le pays. Le jeune artiste se mit à la besogne ; il rendit si bien la figure du disciple de Galien, et le cousin de Boilly, le sculpteur sur bois, reproduisit si fidèlement le modèle, que toute la ville défila devant l'image satirique, et que chacun s'esclaffa aux dépens de celui qu'elle - représentait. L'infortuné " potard " n'eut d'autre ressource que de reléguer au grenier la malencontreuse effigie.

Le père de Boilly, qui, comme beaucoup de pères, ne devinait pas, chez son fils, l'avenir qui lui était réservé, bornait son ambition à en faire comme lui un artisan, un peintre en bâtiments, métier d'un profit plus assuré que celui de peintre de genre, et moins aléatoire. Mais, sur ce point comme sur d'autres, il se pourrait que la légende vint contrarier une fois de plus la vérité.

Arriva le moment où le jeune homme dut prendre une détermination : resterait-il auprès de ses parents, pour continuer leur commerce, ou ne tenterait-t-il pas la fortune, en s’expatriant ? C’est â ce dernier parti qu'il se résolut. Un petit écu en poche, son seul viatique, il quitta, tout joyeux, son village, un bâton noueux sur l’épaule, au bout duquel pendait le mouchoir contenant quelques modestes hardes, qui constituait tout son équipement.

Comme sa bourse était assez plate, il fit une première étape non loin de son lieu de départ, à Douai, ville distante de cinq lieues environ de La Bassée. Il y fut accueilli par un de ses parents, prieur des Augustins, qui l'installa dans son monastère et lui laissa

toutes facilités pour se livrer à son passe-temps favori. Il s’acquitta envers ses hôtes en faisant leurs portraits.

Boilly aurait séjourné pas moins de cinq ans à Douai, employant son temps à peindre des portraits et des tableautins, représentant les scènes qui se déroulaient sous ses yeux. Au bout d’un an, il était parvenu à réaliser assez d’économies pour envoyer à ses parents un petit pécule de vingt-cinq louis, afin de leur démontrer qu'il pouvait désormais vivre des fruits de son travail.

Boilly quitta Douai pour Arras. Il s’y créa bien vite des relations, et notamment, il s’y lia avec un avocat qui devait remplir quelques années plus tard le monde du bruit de son nom : Me de Robespierre ! Il le peignit en pied, et cette toile serait, nous dit-on, conservée aujourd’hui au Musée de la Ville de Paris, à Carnavalet.

A Arras, il aurait composé jusqu’à trois cents portraits, dont celui d’un professeur à l’Ecole de Médecine, chanoine de cette ville. Louis Boilly fit, à Arras, la connaissance de celle qui devait bientôt devenir sa femme, Mademoiselle Daligne, qu’il épousa en 1787. Sa jeune épouse lui servit, sans plus tarder, de modèle ; on retrouve, dans nombre de scènes galantes, sa taille svelte et ses traits gracieux.

Il est toujours intéressant de saisir à son aurore l'éveil du génie, de le suivre dans son évolution. En constatant où sont allées les préférences de l'artiste à ses débuts, on peut déjà pressentir quels sujets le retiendront plus tard. Outre les petits-maîtres hollandais, dont nous ayons signalé l’influence sur Boilly, les compositions de Chardin, de Huet, de Lépicié, le transportaient d’enthousiasme. Joseph Vernet, Hubert Robert, n'avaient pas de plus fervent admirateur. De cet amalgame jaillira son génie propre ; et s’il s’inspira de ses devanciers, il sut rester lui-même et se créer une incontestable individualité.

De la première phase de la carrière qu’il devait parcourir, nous ne retiendrons qu’un tableau, qui nous touche de près. Le 21 août 1791, un décret ayant ouvert les portes du Louvre à tous les artistes, " Français ou étrangers, membres ou non de l’Académie de Peinture et de Sculpture ”, Boilly envoya un tableau intitulé simplement : Scène familière. Il est plus connu sous ce titre qui lui convenait mieux : L'Evanouissement : un mari, dont l’angoisse se peint sur le visage, soutient d’une main sa jeune femme défaillante, tandis que l’autre main cherche à saisir la sonnette de l’appartement, pour appeler à l’aide. Cette œuvre obtint le plus vif succès ; on en admira surtout “ le coloris frais et fin ”.

Croirait-on qu’un homme qui peignait des sujets d’une allure aussi anodine, ait pu, à un certain moment, risquer la guillotine ?

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