‹ La médecine en caricature (volume 3)Chapitre 2 sur 2 · L: mb · texte numérisé non relu

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fort nos grands-pères ; nous doutons qu’ elles auraient le même succès aujourd’hui.

L’historien de mœurs doit mettre en relief ce qui fut la caractéristique d’un temps disparu- A cet égard, le document que nous nous proposons d’analyser avec quelques détails, est tout-à-fait symbolique d’une époque; il valait, à ce titre, de ne pas être négligé.

Il s’agit d’un très rare recueil de vingt caricatures, pour la plupart médicales, et qui n’est guère connu que des amateurs et des collectionneurs. Edité chez Ambroise Tardieu, rue du Battoir, n° 12, en 1823, il est dû à la collaboration d’artistes dont quelques-uns ont acquis un renom parmi les dessinateurs et les caricaturistes : il suffira de citer Pigal, Hippolyte Bellangé, Aubry, Colin, Chazal, etc.

Les auteurs sont partis de ce principe que, puisqu’on ne peut empêcher les maladies, mieux vaut en rire que d’être exposés à en pleurer.

Ecoutez le préfacier de notre Album ; sa profession de foi est de celles que tous les citoyens, de quelque parti qu’ils se réclament, peuvent approuver.

“ La Pathologie joittoresque est un bon et véritable médecin, qui ne se présente ni en habit noir, ni sous une physionomie grave et sinistre, un peu de gaieté et de malice réussissant mieux, dans beaucoup de cas, que l’émétique et l’ipécacuanha. Nous ne donnons pas

notre Pathologie comme un remède à tous maux . mais nous sommes

certains qu’elle préviendra beaucoup d’indigestions, si l’on a soin d’en lire des passages après dîner. Il faut en prendre quelques chapitres au coin du feu, les pieds chauds, entourés d’un petit nombre de personnes aimant le mot pour rire, et croquer, par là-dessus, une demi-douzaine de diablotins, assaisonnés de tout ce que les jours d’étrennes produisent de douceurs et de sucreries. Les migraines, les maux de nerfs et d’estomac ne résisteront pas à cela.

Sans autre transition, entrons maintenant dans le vif du sujet.

Les trois coups sont frappés, le rideau se lève, vous êtes au Grand-Guignol.

Le premier acte, c’est-à-dire la première planche, pourrait s’intituler : “ un lendemain d’orgie

Au premier plan, étendu sur un canapé, gît un personnage sanguin et corpulent, frappe d apoplexie. La scene est admirablement rendue. Après un succulent repas, où les liqueurs ont succédé aux vins fins, le gros homme au nez en truffe, au cou court et au faciès vultueux, est soudainement tombé sans connaissance. Le médecin, prévenu en hâte par la portière, est accouru et prodigue au patient les soins que commandent les circonstances. Une prompte saignée, une application de farine de moutarde aux membres inferieurs, feront peu à peu revenir l’imprudent, qui aurait pu payer cher son intempérance.

Entre temps, le bruit s est répandu dans le quartier que IM. X... vient d’être assassiné; la police, toujours aux aguets, s est mise en mouvement ; le Commissaire, entre presque en meme temps que l’homme de l’art, se dispose a “ verbaliser . On le voit, jetant un regard sévère sur une jeune personne qui baisse pudiquement les yeux, toute effrayée de la responsabilité qu elle a encourue, en acceptant l’invitation du vieux galantin qui ne lui a rien célé de ses intentions.

Au dernier plan, on voit la portière s'attribuer la montre du foudroyé, dans l’espoir qu’il n’en reviendra pas. Tout cela est finement observe, et chaque personnage nous est restitue dans la vérité de son rôle.

La lithographie qui suit pourrait s'adorner de cette légende : ‘ ‘ la cure imprévue, ou les heureux effets de la musicotherapie L’infortuné asthmatique, qui porte la main a sa gorge, comme pour se débarrasser de la suffocation qui 1 etremt, parait éprouver une sorte de bien-être passager a ouir le morceau que lui fait entendre un chanteur qui sue sang et eau pour gagner consciencieusement son 44 cachet ”. Le malade est sidéré ; mais il en oublie son accès, et le résultat est atteint.

Il fut un temps — sommes-nous sûrs qu’il soit tout-à-fait disparu ? — où les saints cumulaient l’état de docteur et celui d’apothicaire ; il suffisait de se rendre auprès d’un de ces canonisés, réputés ■guérisseurs, pour voir ses maux s’évanouir, et la santé revenir incontinent. Saint Guy compte parmi ces thaumaturges, qui sont toujours assurés d’une clientèle d’autant plus fidèle que leurs consultations sont payées d’une monnaie qui est à l’abri de la fluctuation des changes.

C’est surtout en Allemagne qu’a fleuri, il y a quelques lustres, le culte de Saint Guy ; l'es épileptiques se rendaient jadis en foule au Heu du pèlerinage ; et il existe encore, dans certaines régions, des processions dansantes qui rappellent la coutume d’antan.

L’artiste a mis en opposition, avec les danseurs de Saint Guy, reconnaissables à leur bâton et leurs coquilles de pèlerins, leurs grimaces et leurs contorsions, un groupe de villageois qui, au second plan, se livrent au plaisir de la danse, sous la direction d’un ménétrier.

On sait l’heureux privilège dont jouissent les femmes enceintes dans certains pays : en Espagne — du moins cela se passait de la sorte il y a deux siècles — le roi lui-même devait se montrer à son balcon, pour peu qu’une de ses sujettes témoignât du désir de voir son souverain. Encore était-ce là un caprice facile à satisfaire ; mais que de femmes grosses font preuve de goûts bizarres, de dépravations singulières ! Que ne se contentent-elles de réclamer de la craie ou du charbon : ces substances, amies de l’estomac, ne sauraient leur être malfaisantes ; mais comment satisfaire au caprice de celles qui réclament un quartier de lune, ou de tout autre objet qu’il est aussi malaisé de leur procurer ? Mieux vaut courir le risque de les voir mettre au monde un enfant avec un croissant sur le front !

Malheur à qui est l’objet de la convoitise d’une femme dans cet état : il peut prendre à celle-ci les fantaisies les plus extravagantes, jusqu’à l’anthropophagie inclusivement.

Voyez-vous cette enragée, qui se précipite pour mordre un boulanger, dont le dos nu a réveillé en elle un appétit furibond ! En vain, le mari essaie-t-il de la retenir, il ne faut rien moins que la mobilisation de tous les apprentis et garçons, croisant la baïonnette avec les ustensiles du fournil, pour protéger leur patron et le mettre à l’abri des appétits de la mégère. Malgré tout ce déploiement de force armée, celui-là ne se montre qu’imparfaitent rassuré.

En 1823, époque à laquelle fut composé l’Album que nous feuilletons, on n’avait pas encore perdu le souvenir de l’entrée des Alliés dans notre capitale, lors de la première Restauration. Tout- Paris avait pu voir défiler, dans les Champs-Elysées, ces Cosaques et ces Prussiens, que leur odeur décelait avant même qu’on les eût aperçus, tenant à distance les curieux trop empressés à les approcher.

Ces héros, dont on aime à se représenter l'allure martiale et la superbe prestance, étaient en réalité couverts de vermine et galeux jusques aux moelles.

Depuis la vivandière jusqu’à l’enfant de troupe, de l’humble soldat au brûlant officier, chacun se grattait à qui mieux mieux. Tous les rangs étaient confondus : Yacaruj scabiei, ou acare de la gale, pour l’appeler de son vrai nom, avait réalisé ce miracle. La brosse, les ongles, l’étrille et le grattoir, tout semblait bon à calmer les démangeaisons, à éteindre le feu dévorant causé par ce prurigo dont le remède spécifique était encore à trouver.

Considérez ce vieux solliciteur, traîné dans une sorte de fauteuil roulant, par des valets bien râblés ; il nous offre un exemple d’un homme naguère alerte et ingambe, tourmenté, torturé par cette maladie tenaillante, exaspérante, excruciante, que l’on nomme la Goutte.

La pathogénie de cette déplaisante affection est multiple : la goinfrerie, le libertinage, l’ivrognerie — et aussi le travail et l’étude opiniâtres — l’engendrent ; et nul ne peut s’en dire à l’abri. Elle aime, comme on l’a dit, les sciences, les lettres et la gloire. Nous avons pu dresser naguère un véritable Gotha des goutteux, où figurent toutes les illustrations, en tous les genres. Les médecins eux-mêmes y prêtent, si nous osons dire, le flanc : qui ne se rappelle les descriptions de Sydenham, qui, “ sur son lit de douleur, passait tous les moments à épier, à définir les symptômes sous lequel se produisait son ennemi ; il en tenait un journal, qui n’est qu’un long tableau de ses souffrances ”.

11 n’est pas de mal mieux porté, est-ce une consolation suffisante? Foin d’un pareil honneur ! La santé est encore le plus précieux des biens.

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Faut-il davantage envier ces gourmands impénitents, prêts à sacrifier tous les autres plaisirs à un bon repas ? Ceux-là ne redoutent pas l'indigestion.

Ah 1 triste lendemain d’une chère excessive !

Voyez où cela mène : cette pile de gros in-folio, F avez-vous deviné, c’est une cliaise percée ; et s’il faut, à tout prendre, venir en aide à un intestin paresseux, l’instrument cher à M. Purgon, et si redouté de Pourceaugnac, s'offre à secouer les entrailles récalcitrantes, ou seulement engourdies.

Q\ii de vous n’a observé ces espèces de i( chairs molles et parasites ’ qui n’ont aucune fonction à remplir, et qui forment, en quelque sorte, un hors-d’œuvre à notre individu ? Ces excroissances, qui poussent spontanément, sans être provoquées par aucune cause apparente, qui ressemblent a ces herbes inutiles croissant dans nos jardins, sans soins et sans culture — ce sont les Loupes. C est au Jardin des Plantes que le dessinateur a placé la scène qu’il a si joliment rendue.

** Plusieurs naturalistes ayant une loupe à la main, indépendamment de celles qu’ils ont sur la tête, observent diverses fleurs de formes rondes. Un bon bourgeois, qui va dîner à l'île Saint-Louis, porte, sous son bras, une de ces loupes potagères qu’on est convenu d'appeler melons. Un enfant, dont le dos présente l'image d'une voûte, tient d’un bras un Polichinelle à double bosse, et de 1 autre ramasse une boule”. Kt on ne sera pas sans remarquer le couple d amoureux qui passent indifférents à côté de ces savants et de ces jardiniers, trop occupés de leurs découvertes pour même les apercevoir !

Comme l'a dit le poète, trahit sua quetmjue voluptas...

Il est bien superflu de rechercher si la migraine est ou non de nature goutteuse ; si elle reconnaît pour cause un trouble de l’estomac ou du cerveau ; le certain, c’est que lorsqu elle a élu domicile dans cette partie de notre individu, ni invitations, ni sommations d huissiers, et devons-nous ajouter, ni les médecins ne parviennent a 1 en deloger.

Elle jette un voile sur notre intellect, elle obscurcit notre jugement ; un poète dirait quelle est l'éteignoir de l'entendement. Pourquoi les représentants du sexe aimable y sont-elles plus sujettes que ceux du sexe prétendu fort? Nous ne nous chargeons pas de l'expliquer. Ne plaignons pas trop, toutefois, nos délicieuses compagnes ; elles en jouent avec tant de virtuosité, qu'en vérité elles commandent plutôt l’admiration que la pitié.

La dolente créature met tout le logis sens dessus dessous : tandis que la chambrière bassine le lit, le mari, galamment empressé, chauffe une serviette ; le valet de chmbre a retiré ses chaussures, pour ne pas faire de bruit, pendant que la bonne d'enfant recommande à Baby de ne pas jouer du tambour, qui incommode sa maman souffrante. Est-il maladie qui rende plus intéressante ?

Encore une affection spéciale aux femmes, bien que les hommes n’en aient pas été toujours exempts: elle est connue aujourdhui sous le vocable savant de neurasthénie ; autrefois, on ne parlait que de

vapeurs.

Il y eut des vaporeuses sous le règne de Louis XIV . Madame de Sévigné s'en plaignait déjà. Le Grand Roi lui-même n’appelait-il pas de ce nom ses tyranniques vertiges, qui provenaient de son estomac, et, sur la fin de sa vie, de phénomènes congestifs ?

Le mot était alors si employé, que Molière le mit a la scene ; le Gomique fait dire à Sganarelle : “ Ge sont quelques vapeurs qui me viennent de me monter à la tête ' .

Madame de M.amtenon écrivait, dans le meme temps, a Dangeau : “ Avez-vous des vapeurs ? Vous savez que je ne les souffre point aux personnes raisonnables ". C'est qu avec son ferme bon sens, l'épouse morganatique de Louis XIV savait la part qu avait 1 autosuggestion dans des maux souvent imaginaires.

Mais c’est surtout à l'avant-dernier siècle que les vapeurs sévirent, on peut dire, à l'état endémique. Des son jeune âge, Louis XV en fut tourmenté, à l'égal de son bisaïeul. Les dames de la Cour et de la Ville ne pouvaient manquer d en avoir, a limitation du monarque.

Cette manie des vapeurs fut telle, que les médecins furent sur les dents ; ils ne suffisaient plus à leur clientèle !

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Cette maladie donnait aux dames qui s’en disaient atteintes un air sentimental qui annonçait déjà les airs, penchés et languides, que Ton retrouve sous la Restauration, non seulement chez les personnes du sexe gracieux, mais chez les jeunes gens qui F exagéraient à plaisir : ce fut l'époque des Byroniens et du Romantisme.

Dans l’image que vous avez sous les yeux, s’aperçoit, derrière un paravent, le soupirant, qui attend anxieusement le verdict de la Faculté. Celui-ci sera certainement rassurant, à en juger par la physionomie de l’homme de l’art qui prépare la potion destinée à calmer ces nerfs surexcités ; et nous sommes complètement tirés d’inquiétude, à considérer l’expression de satisfaction que témoigne la patiente à la vue de toutes les fanfreluches que sa bonne tante a fait apporter, et que lui présente une soubrette empressée.

Les vapeurs ont aujourd’hui disparu, mettons qu’elles ont simplement changé d’étiquette.

Les grincheux murmureront : ** Et c'est cela, le progrès " ?

Docteur CABANÈS.

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