I. — La peste
Le bactériologiste russe, M. Zabalotny, avait signalé, il y a plus de vingt ans, un foyer pesteux, en Mongolie, et dans les localités circonvoisines du lac Baïkal. La Mandchourie a été envahie et la Russie menacée. Gomment la peste ne se propagerait-elle pas de la Mandchourie à la Russie, maintenant que le chemin de fer transsibérien facilite sa rapide diffusion? Il y a des foyers endémiques dans le Caucase et la Perse. La solidarité commerciale favorise sa pénétration de lWsie en Europe.
La peste n’est pas un fléau d’origine récente : bien avant Jésus -Christ, il en était question dans la Bible, où il est dit que les Philistins furent frappés de la peste. La peste, dite de Justinien, qui sévit en Europe au vie siècle, venait de Peluse, en Basse-Egypte. La peste noire du xive siècle venait de la Chine ; elle envahit l’Inde, la Perse, la Russie, la Pologne, l'Allemagne, la France, l’Italie, l’Espagne, l'Angleterre. L'Europe, qui comptait alors io5 millions d’habitants, en perdit a5 millions par la peste. Paris perdit 5o.ooo habitants et, dans le monde entier, le chiffre des victimes s’éleva à millions, dit le pape Clément VI.
L'hagiographie nous apprend que, lors de l’un de ces fléaux, saint Roch se consacra au soin des malades et qu’atteint lui-même de la peste, il fut chassé de l’hôpital de Plaisance. Retiré dans un bois, il n’avait d’autre visite que celle du chien du gentilhomme Gather, qui lui apportait chaque jour un pain dérobé à la table de son maître. Le pauvre saint Roch pestiféré guérit ; c’est pourquoi les fidèles l'invoquent en temps de peste. On le représente montrant un bubon incisé à l’aine droite, où aboutit une traînée de lymphangite, qui sillonne tout le membre inférieur, Saint Charles Borromée se dévoua aussi aux pestL
férés, au xive siècle. La peste ravagea l'Italie au xvie siècle : Milan, Mantoue, Vérone, Trente, Padoue, Vicence ; et elle n’a pas cessé de persister, ici où là, en Europe, jusqu’à nos jours. L Histoire, en effet, relate la peste de Lyon en 1628, celle de Naples en 1606. Bleton 1 dit que bien des fois la peste avait ravagé Lyon, mais que jamais épidémie ne fut comparable à celle de 1628 ; les rues étaient jonchées de cadavres ; on enterrait les morts jusque dans les caves, 40 000 personnes succombèrent, dit Steyert2 ; de fréquents retours du fléau ne cessèrent de se produire les années suivantes jusqu’en i643, à ce point que l’on conserva les cabanes des pestiférés dans le pré d'Ainay. Bleton évalue le nombre des victimes à 5o.ooo, et le Dr Drivon3 dit que certains auteurs le portent à 70.000, dont 1.600 à la Guillotière. L’épidémie de 1628 dura un an; elle reparut en i643. Le retour du terrible fléau détermina le Consulat à faire le vœu de monter chaque année en pèlerinage à Notre-Dame de Fourvière. « C’est l'origine, dit Bleton, de la cérémonie religieuse qui s’accomplit encore tous les ans à Fourvière, le 8 septembre. » Durant l’épidémie de 1628-1629, l’aumônier de l’Hôtel-Dieu mourut à son poste ; 3o religieux moururent aussi, dont 8 Jésuites, sur les 4° divers ordres qui étaient restés pour soigner les malades. On cite parmi ceux qui ne désertèrent pas la ville : 1 échevin, Charles Bayle, 2 magistrats de la sénéchaussée, 8 médecins, 7 chirurgiens (Steyert4). La peste de Marseille, en 1720,
1 Histoire populaire de Lyon , par Bleton, 1 petit volume, Emmanuel Vitte, éditeur, Lyon, 1899.
2 Nouvelle Histoire de Lyon , par André Steyert, 8 volumes in-4, 1899, Bernoux et Cumin, éditeurs, Lyon.
3 Les anciens Hôpitaux de Lyon, par le D1’ Jules Drivon, et Miscellanées médicales et historiques.
4 Le Dr Drivon parle de 70 chirurgiens. .( Ne doit-on pas un souvenir ... à Meunier, chirurgien de l’hôpital Sainte-Catherine, mort de la peste au milieu de ses malades (1628), à Gaspard Vaise, à
avec ses 87.000 victimes, sur une population de 247.000 habitants, est connue de tout le monde, parce que la charité de Mgr de Belzunce a laissé dans la cité phocéenne un souvenir impérissable. Rappelons encore la peste de Messine en 1743, la peste de Moscou en 1770, la peste d’Egypte, la peste de Syrie, la peste de Jaffa de 1798 à 1800. La peinture en a immortalisé le souvenir. Napoléon et les pestiférés de Jaffa sont au premier plan de l’épopée commencée près du Thabor et finie au Rocher de Sainte- Hélène. Au xixe siècle, on a vu la peste parcourir l’Asie Mineure, la Grèce, la Cyrénaïque, l’Arabie, la Mésopotamie, la Perse, les hauts plateaux du Thibet, l'Himalaya et la région Baïkalienne et, de là, se répandre en Chine, en
Biaise Manceau, morts en soignant les pestiférés de l'hôpital Saint- Laurent et à bien d’autres, sans doute, dont les noms ne se trouvent pas même dans la poussière des archives, tels que les 8 médecins et 70 chirurgiens victimes de l'épidémie de 1628? »
La contradiction entre Steyert et M. Drivon, l’un disant 7, l’autre 70 chirurgiens, frappera le lecteur comme nous-même. Sur l'observation que nous en avons faite au D1' Drivon, celui-ci nous a répondu : « J'ai puisé mes chiffres dans les récits du Père Grillot ; d’ailleurs, tous ces récits sont exagérés; Lyon n’a pas perdu de i562 à 1628, d’abord 3o.ooo, puis 5o.ooo, puis 70.000 habitants dans les diverses épidémies de peste ». Il est probable que les chirurgiens qui restèrent furent plus de 7, puisque le Consulat récompensa pécuniairement quelques-uns de ceux qui avaient donné des soins aux pestiférés et qu’il accorda, en iG3o, à 18 autres la maîtrise de chirurgie. On a conservé les noms de ces derniers : Ferry dit la Fleur, Nicolas Blanchard, Jacques Crétenet, Cosme Chollet, Gabriel Cartier, Noël Félix, Pierre Fraisse, Jean Thévenet, Charles Bailly, César Hilaire, Bertrand Andrieu dit de la Bivoire, Nicolas Ilerbillon dit La Vallée, Jean Saint Luce dit le Picard, Thomas Hébert, Paul Baussin dit Croza, Balthazard Londrodieu, Pierre Lefort, Charles Rouanne. Cette promotion, sans examens, fut appelée celle des chirurgiens d’épidémie. La communauté des chirurgiens ne les admit que sous la pression du Grand Conseil du Roi. Ils furent toujours mal vus de leurs confrères. La rivalité s’incline rarement devant le courage.
Voir Dr Jules Drivon, Miscellanées médicales et historiques , notes pour servir à l'histoire de la médecine à Lyon, 4e série, 1910, et les Anciens Hôpitaux de Lyon, V Hôtel-Dieu au temps de Rabelais.
Sibérie, dans l’Inde. Elle a aussi éclaté dans l’Ouganda, au centre de l’Afrique.
Avec les chemins de fer et la marine à vapeur, la diffusion de la peste s'accomplit plus rapidement et plus loin qu’au temps où elle était surtout répandue par les armées : c’est la rançon du progrès.
L’épidémie, qui vint de Perse au pays russe de Vetlianka sur le Volga, ne fut enrayée que grâce aux mesures draconiennes prises par le général Mékikott. Les dernières épidémies ont fourni des champs d’études aux bactériologistes, dont les courageux efforts ont été couronnés de succès dans la lutte contre ce fléau destructeur. C’est à l'occasion de l’ épidémie pesteuse de Hong-kong que le bactériologiste français Yersin découvrit, en 1894, le bacille de la peste. C’est à l'occasion de l’épidémie de Bombay, que notre compatriote, le D1' Simond, mit hors de contestation le rôle des rats et des puces dans la dissémination de la peste. Calmette et Salimbéni étudièrent la vaccination préventive et la sérothérapie, lors de l’épidémie de Porto, en 1890. Le fléau ne cessait d’apparaître en divers points : à Astrakan, en 1899; en Egypte, en 1899 et 1900; au Brésil, à Madagascar, à Glasgow, en 1900; puis à Preston, dans le comté de Suffolk, en 1910; en Mandchourie (Kharbine et Moukden), en 1911. On n’a pas oublié que le Dr Mesny, attaché au corps de santé des troupes coloniales, à Tientsin, mourut en Mandchourie de la peste pneumonique. « Son dévouement, son calme héroïque devant la mort, qu’il vit venir, lui ont mérité le juste hommage et l'admiration, de ses compatriotes et de ses confrères. » Le Dr Matignon a étudié la peste en Mandchourie et en Mongolie. Il a trouvé, en Mongolie orientale, des foyers de peste bubonique, notamment aux alentours de la chrétienté de Toungkia-yng-tsé. Le Dr Zabalotny reconnaît que c’est grâce aux missionnaires belges et hollandais^ qui évangélisent ces contrées, qu’on a pu étudier la maladie et traiter quelques
cas par le sérum antipesteux. La proportion des formes pneumoniques est considérable. Il paraît que le foyer mongol provient d une maladie des tarrabagans, espèce de rongeurs, même aussi des écureuils et des singes, tous animaux qu’on peut détruire, mais que le Chinois laisse vivre par apathie et indifférence fataliste à l’endroit de la mort. Les rats, en mangeant les cadavres des pestiférés, s’infectent eux-mêmes, et leurs puces vont inoculer le bacille pesteux à l’homme, convoyage d’inconscient, dont il est victime. On a expérimenté le sérum antipesteux en Chine. A Foutchéou, en 1902, la peste causa 25. 000 décès dans la population indigène de 700.000 âmes et plus ; les Européens échappèrent au fléau. Le Dr Rouffiandi1 put traiter y3 pestiférés par le sérum de Nhatrang, et il obtint 33 guérisons — \ à 5 o o. Pour lutter contre le fléau et contre les autres maladies épidémiques contagieuses de l’Asie orientale, le Gouvernement français a créé, dès 1892, en Indo-Chine, sous la direction de M. Yersin, trois Instituts Pasteur : celui de Saigon (Calmette), celui de Nha-trang, au sud de l’Annam (Yersin), celui de Hanoï (Salanoue).
La peste qui sévit, au Japon, au sud de la Chine et dans l'Inde, de 1899 à 1902 et 1908-1905, fut bien étudiée. Il fut établi qu’elle avait été convoyée par des ballots de coton importés de Hong-kong. Le Japon entra dans l’arène avec sa fougue habituelle et Kitosato fît connaître, en 1905, les moyens que ce pays mit en œuvre, pour se préserver ou se débarrasser du fléau, contre les hommes et contre les rats.
i° Contre la peste d’origine humaine, le Japon imposa la quarantaine des vaisseaux, l’isolement des malades, la mise en observation des suspects; il institua des laboratoires pour la préparation du sérum antipesteux; il exigea que
1 Rouffiandi, Note sur l’épidémie de Foutchéou (Annales de Médecine coloniale , 1904).
l’autopsie fût faite en cas de mort suspecte, que le sang du cœur et le sang de la rate et des poumons fussent examinés, la famille isolée et tenue en observation. A Formose, on pratiqua 10.876 inoculations de sérum et, sauf 7, tous les inoculés furent préservés de la peste, tandis qu’il y eut 5oo cas de peste, parmi les 40.000 non inoculés. Quand il s’agissait de pestiférés à traiter, Kitosato extirpait d'abord les ganglions, puis il injectait de 200 à 240 centimètres cubes de sérum. La désinfection était opérée au moyen du formol, de la chaux, du soufre; d’autres fois, on brûlait les maisons, après les avoir entourées de barrières métalliques destinées à arrêter les rats en fuite.
20 Contre les rats, qui se dévorent entre eux et qui dévorent les marchandises contenant le bacille pesteux, voici ce que l’on a fait. On a acheté tous les rats pris et l’on a examiné leurs ganglions sous-maxillaires. De 1900 à 1905, on a tué, à Tokio, 4*820.000 rats, environ 800.000 par an, et la dépense a été de 160.000 yen. Des remarques curieuses ont été faites. L’arsenic, le phosphore et les pièges ne détruisant pas les rats en quantité suffisante, on a essayé de leur transmettre le bacille typhoïde du rat ; mais, si ce bacille réussit contre les rats des champs, il échoue contre les rats des villes. Kitosato a remarqué que les rats vivent dans les greniers, sous les toits, en été, et qu’en hiver, ils se terrent dans le sol. C’est pourquoi, les enfants qui jouent parterre prennent plus facilement la peste, en hiver. Pour détruire les rats, on conseille donc de creuser, en hiver, le sol à 1 ou 2 pieds. On devra, à l'avenir, construire les maisons de manière à empêcher les rongeurs d’y pénétrer. Mais toutes les mesures seront vouées à des résultats imparfaits, tant que persistera le trafic avec les régions d’où vient la peste, c’est-à-dire, avec l’Inde et la Chine. La lutte, dans cette dernière contrée, n'a pas été bien sérieuse; mais, dans l’Inde, Hafïkine a essayé de faire face au danger. Six millions d’individus ont été vaccinés et la mortalité a diminué
de 85 pour 100. C’est énorme; personne, depuis Jenner, n’a sauvé autant de vies humaines. Par malheur, l’élan donné à la vaccination par cette vaste et heureuse expérimentation a été arrêté par les accidents tétaniques survenus chez 17 personnes, à la suite d une faute commise. Il est utile de la signaler pour l’instruction de tout le monde. L’inoculateur avait laissé tomber sa pince par terre, il la ramassa et s’en servit, sans avoir la précaution de la flamber; elle avait rencontré le microbe du tétanos. Il ne faut pas oublier que le sol tropical est beaucoup plus riche en virus tétanique que celui des zones tempérées.
Tétanos ombilical. — A l’occasion de ce fait, nous pouvons rapporter qu’en Cochinchine la mortalité par tétanos ombilical est considérable ; 65 0/0 des nouveau-nés sont emportés dans la première année, à Cholan; 3o 0/0, à Saïgon; 25 0/0 à Tay-ning. La municipalité de Cholan, ville chinoise près de Saigon, a créé une Ecole de Maternité pour enseigner les méthodes européennes aux élèves sagesfemmes. Les matrones indigènes, ha-ma , coupent le cordon avec un tesson de vaisselle, ramassé par terre et c’est ainsi qu elles inoculent le virus tétanique.
Dans l’épidémie de peste de 1910, en Mandchourie, le Dr Lhomme, professeur à l’Ecole impériale de Médecine de Tientsin, a établi que le fléau provenait des marmottes de la Mongolie appelées tarrabagans , que la forme clinique de la maladie était pneumonique et septicémique et que le sérum d’Yersin, très efficace comme préservatif, ne l’était pas comme curatif. En exposant le système de défense sanitaire contre la peste venant de Mandchourie, le Dr Lhomme évoque la mémoire des Drs Dépassé, Laville, Mesny, morts victimes de leur dévouement professionnel.
Pour préserver la Chine, on a établi une barrière sanitaire, qui consistait dans le. triage des voyageurs et des marchandises, à Tientsin et à Péking, dans l’isolement des
soldats français, anglais, allemands, japonais, des concessions, consignés dans leurs casernes respectives. Le Dr Nogue, directeur du service de santé du corps français, fit vacciner tous nos soldats avec la lymphe de Haffkine. On s’est remué; on a formé un service de recherches et de désinfection ; un médecin chinois, le Dr Wott, assisté de deux médecins français, les Drs Ghabaneix et Robin, dirigeaient un sanitary départaient et l’on pensait sérieusement à créer un Institut Pasteur, sous la direction du Dr Broquet. La surveillance des navires et des bateaux, celle des voies ferrées complétaient ces mesures, d’autant plus louables qu elles se passaient en terre chinoise, terre stérile au progrès, comme on le sait. Le Céleste a certainement remarqué que les Européens des concessions se sont préservés du fléau et que, dans les quartiers indigènes, l’épidémie est entrée vite en décroissance. La Chine curieuse invita les médecins h une conférence à Moukden pour étudier les moyens de combattre la peste. Broquet, Kitosato, Haffkine, Chabaneix, etc., répondirent à l’appel (avril 1911). On y reconnut que les inoculations avaient une valeur préventive réelle et que les marchandises et objets inanimés ne paraissaient pas jouer un rôle certain dans la propagation de lapeste pulmonaire et que, par suite, il n’était pas nécessaire de restreindre le transport des marchandises et des courriers Il est intéressant de constater que les observations modernes confirment la description donnée par Guy de Chauliac sur la peste noire pneumonique, dont le signe patognomonique est, écrivait-il, le crachement de sang, cum fehre continua et sputo sanguinis. La forme bubonique fut observée plus tard par les anciens. Guy de Chauliac distinguait bien deux formes : pneumonique ( cum fehre continua et sputo sanguinis... qui moriebantur intra très dies) et bubonique (cum fehre etiam continua et apostematibus et anthræeibus in exterioribus potissime in axillis etinguinibus et moriebantur intra quinque dies J. Ce que Guy de
Chauliac avait décrit, en 1572, Ghild, professeur à Bombay, a cru le découvrir, en i8g6.
Quels sont donc les symptômes de la peste noire ? La pneumonie pesteuse est la localisation du bacille de Yersin dans le tissu pulmonaire ; elle débute brusquement par des frissons, de la céphalalgie, des vertiges et des vomissements. Dans la pneumonie pesteuse, l’herpès de la pneumonie ordinaire fait défaut ; il y a de la pleurodynie, de la dyspnée, de la cyanose, de l’asthénie cardiaque et du délire. Les crachats sont rouillés et visqueux, provenant d’infarctus. L’auscultation diffère peu de celle de la pneumonie franche ; les vibrations vocales sont plus ou moins augmentées, la matité plus ou moins grande, avec des râles crépitants fins et des frottements pleuraux. Le pronostic en est très grave, puisque la mort survient au bout de deux à trois jours. La contagion est produite par les crachats pleins de bacilles ; ceux-ci pénètrent dans le système lymphatique par la muqueuse nasale. La contamination par les puces de rats et de marmottes n’est pas douteuse, quoiqu’en ait dit la conférence de Moukden. Les Drs Gautier et Raybaud, de Marseille, ont expérimentalement constaté que ces puces survivent, sans manger, dans un sommeil hivernal qui peut durer un temps indéfini. Logées dans des ballots de marchandises, elles reviennent à une température plus élevée et c’est ainsi qu elles transportent la peste à distance, en inoculant le bacille aux hommes et aux bêtes. Cette petite cause, une piqûre de puce, est parfaitement suffisante pour introduire le bacille. Récemment, le Dr Muller a soigné, à Vienne, un garçon de laboratoire qui avait manié, sans précaution, des cultures virulentes et qui mourut de la peste pneumonique, en trois jours. On sait très bien que l’inoculation réussit par la conjonctive, l’estomac, le nez ; la plus minime érosion sert de porte d’entrée au virus. On doit prendre garde à toutes les causes possibles de contamination, lorsque la mortalité et la
morbidité des rats augmentent et lorsque, dans un pays, les pneumonies deviennent fréquentes et revêtent une allure atypique rappelant la pneumonie grippale, mais s’en distinguant par la tuméfaction douloureuse de la rate et par l’absence d'herpès labial.
Le diagnostic définitif appartient à la bactériologie et il est facile, car le bacille pesteux se trouve dans les crachats et dans le sang ; il suffit d'y penser et de faire des cultures.
L’Europe s’est très légitimement émue de la peste de la Chine et de llndoustan, de 1894 à 1896, épidémie qui a ravagé les villes de Canton, de Hong-kong et de Packhoï. Cent mille morts à Canton, 2.5ooà 3. 000 morts sur 200.000 habitants dans la ville de Ilong-kong. Les soins donnés aux Chinois furent nuis, les cercueils s’amoncelaient en pyramides et les pratiques superstitieuses faisaient beaucoup de bruit, et c’était tout. On accusa les rats et on les tua en masse. On vit, dans certains quartiers, jusqu'à 20.000 cadavres de rats entassés. Les Célestes sont rétifs aux mesures d'hygiène et de désinfection. Le Dr Yersin, médecin des colonies, directeur de l’Institut Pasteur du Nhatrang, se rendit à Hong-kong pour étudier le fléau. Il découvrit le bacille dans le sol, à 8 à 10 centimètres de profondeur. Il institua le traitement sérothérapique1. De Ilong-1 vong, la peste fut transportée à Bombay. La défense contre la peste n’a pas de meilleur agent que la vaccination ; mais elle doit avoir aussi recours à tout un ensemble de moyens capables d’empêcher l’extension des foyers et sa pénétration d’un pays dans un autre. On limite son extension en isolant les malades et leur famille, en désinfectant tout ce qui est suspect de contenir le virus, en détruisant tout ce qui peut être brûlé. L'hygiène défensive internationale se préocupe d’établir des postes sanitaires sur les frontières de terre au Turkestan, dans l’Afghanistan, d'où
1 Mémoire de Roux sur le Traitement antipesteux de Yersin.
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la peste se répand par la voie du chemin de fer transcaspien. Elle sait que de Bombay, où aboutissent les voies ferrées venant de lHimalaya, de l’Asie centrale, de l’Afghanistan, de Madras, de Calcutta, de Lahore, de Peschawer... elle sait, disons-nous, que de Bombay les grands steamers emportent la peste à Suez et dans la Méditerranée. Le golfe Persique et la mer Rouge sont à surveiller, le pèlerinage de la Mecque est une source de dangers. 11 est urgent d’établir un sanatorium dans Pile de Kamora, disait M. Proust, en 1896. Le même hygiéniste signalait, en 1900, les ravages de la peste à Bombay, ce foyer qui est le plus redoutable pour l'Europe et où périrent 44 000 personnes, en 1896, pendant que 1.07.5 succombaient h Hong-Kong et un grand nombre à Amoy, en Chine. Il signalait un peu plus tard l’apparition de la peste en Angleterre et en Portugal et faisait savoir que les Anglais n’utilisent pas le sérum de Yersin, à cause d’un cas malheureux survenu à Port-Saïd et qu’ils ont rendu presque obligatoire l'emploi du sérum de Haffkine dans l’Inde. En 1902, le professeur La Bonnardière, de l'Université de Beyrouth, apportait un tribut important à la question des agents vecteurs de la peste, par sa note sur l’histoire des bacilles pesteux trouvés dans la trompe de moustiques pris dans l’habitation d'un pestiféré. La même année, le Dr Vallin réclama pour Marseille la réparation du Lazaret du Frioul, la création d'une station sanitaire à la pointe de Pomègues et la surveillance permanente d’un médecin en chef. Il indiquait, pour la destruction des rats dans les navires, l’emploi de l’acide sulfureux sec ou de l'acide carbonique, et, ensuite, la désinfection des cales des navires par des antiseptiques. La guerre contre les rats fut menée avec énergie parle DrGamaleia, à Odessa. Ce bactériologiste fît tuer 20.653 rats d'égouts (qu’il étudia) et 2.478 rats domestiques de maison ou de bateau. Détail intéressant, le rat domestique ( mus rattus) est le seul qui embarque les navires. Il y en a plusieurs variétés : le rat
noir d’Europe, le rat Alexandrin de Turquie et d’Egypte, le rat roux d’Orient, de Chine et de l’Inde. Ces rats donnent la peste aux rats d’égout qui restent à terre et qui la communiquent aux hommes. Ce serait par le riz infecté que la peste se transmettrait d’un rat à un autre. La prédominance actuelle en Europe des rats d’égout peu disposés à contracter la peste joue un rôle important dans l’immunité que présente l’Europe à l’égard de la terrible maladie.
La notion de la propagation de la peste par les rats n’est peut-être pas aussi nouvelle qu’on le croirait. Tiraboschi 1 croit qu’elle est vaguement indiquée dans le Livre des Rois, dans Avicenne2, dansNicépore Gregoras (peste de Constantinople, i347); dans les livres hindous, chez les Chinois du Yun-nan. Cette notion vague s’est précisée de nos jours seulement. On sait nettement que si certains animaux jouissent d’une immunité absolue à l’égard de la peste (chats, chiens, chacals, chevaux, bovidés, oiseaux, reptiles, poissons), la plupart des rongeurs sont très sensibles à contracter cette maladie (rats, tarrabagans, écureuils, lérots, loirs, lapins, cobayes). On sait également que la souris (mus musculus) est moins susceptible que le rat. Tiraboschi n’a jamais trouvé sur la souris la puce de l’homme ni celle du chien. Il n’y a sur 4oo espèces de puces différenciées que 3 espèces transmettant par piqûre la peste du rat à l'homme: le pulex irritans , puce habituelle de l’homme ; le pulex serraticeps , la puce du chien, du chat et de beaucoup de rongeurs : le pulex pallidus ou puce des murinés. Ce ne sont pas seulement les puces qui piquent l’homme et parasitent les rats; il est très probable que des hémiptères, poux et punaises, des acariens, sarcoptes, trombidiens,ixodes peuvent être aussi des agents inoculateurs de la peste et d’autres maladies bizarres. Notre distingué collègue, le
1 Tiraboschi, Archives de Parasitologie , i5 avril 1904. ? Edition de Bâle, i55Ç,
Dr Just Navarre, auteur cl'une savante étude sur ces questions, dit avec raison : « Les populations les plus sales du globe, celles qui vivent dans une promiscuité voulue ou forcée, les Sibériens, les Chinois, les Hindous, les- prisonniers, sont sujets aux épidémies de maladies singulières, inconnues des peuples dont la vie est relativement hygiénique1. »