SAINTE APOLLONIE
Vierge d’Alexandrie et Martyre
La cour qui précède le portail des Idbraires de la cathédrale de Rouen oflre une suite gracieuse de statues, de bas-reliefs et d’ornements de toute sorte, qui forme comme le vestibule de cette flamboyante entrée.
Au premier plan, à gauche, un groupe de trois statues de saintes attire d’abord le regard. L’ensemble en est délicieux, tant par la douceur des expressions que par le charme des attitudes et des draperies.
Il est aisé de reconnaître ces trois saintes. La plus rapprochée de l’entrée est la Madeleine ; son visage est d’une idéale beauté ; ses épaules et sa poitrine disparaissent entièrement sous le ruissellement de son opulente chevelure ; de la main droite, elle soutient un livre; sa main gauche, mutilée, est étendue en avant; un lion, debout à ses pieds, lève vers elle un regard docile.
Sainte Geneviève est à l’autre extrémité du groupe. Elle tient également un livre d’une main; de l’autre, elle porte un cierge allumé; un petit diable, juché sur son épaule, cherche à l’éteindre avec son soufflet, tandis qu’un ange minuscule, posté de l’autre côté, tend un bras en avant pour en défendre la vaillante clarté L
Entre elles une autre sainte, au visage empreint d’une grande douceur, présente de la main gauche une pince en forme de tenailles, avec, insérée entre les branches, une dent. De l’autre main, qui soutient un livre à fermoir, elle relève légèrement un pan de sa robe.
Cette sainte, moins connue que ses deux compagnes, est Apollonie ou Apolline, vierge d’Alexandrie. En lui refusant la palme, emblème ordinaire du martyre, pour la remplacer par le livre, attribut des
1. Les monuments du Moyen-Age offrent des reproductions nombreuses de cette scène. Telle est une statue de sainte Geneviève (du xv“ siècle), qui orne le porche de Saint-Germain-l’Auxerrois, à Paris. Dans la même ville, un vitrail de l’ancienne église de Sainte-Geneviève (aujourd’hui détruite), conservé par la gravure, figure une scène identique. Les exemples pourraient être multipliés : voir Guénébaui.t, Dictionnaire iconographique des , figures, légendes et actes des saints, publié par l’abbé Migne, Paris, 18o0, p. 241-242.
confesseurs, l’artiste anonyme qui a figure cette sainte s’est montré esclave un peu strict des textes sacrés. S’il est bien exact — et nous le verrons plus loin — que sainte Apolline n’a pas été mise à mort par ses persécuteurs, elle n’en est pas moins morte pour sa foi, après avoir souffert un martyre aussi atroce que singulier.
C’est la nature de ce martyre, attesté par cette dent que la sainte nous présente, qui fait d’Apollonie une figure intéressante pour le médecin.
L’histoire de sainte Apolline a été rapportée par Eusèbe, évêque de Césarée, dans son Histoire de l'Eglise. Cet auteur sacré cite une lettre de Denis, évêque d’Alexandrie à Fabius, évêque d’Antioche, qui constitue le document le plus ancien sur elle. Dans cette lettre, écrite du fond d’une retraite peu sûre, Denis parle de la sorte de ceux qui souffrirent le martyre à Alexandrie :
« Ce ne fut pas l’édit de l’empereur Dèce qui excita la persécution contre nous. Elle avait commencé un an auparavant. Ce fut un poète qui anima. contre nous le peuple et qui le porta à défendre l’ancienne superstition, qu’il crut ne pouvoir mieux défendre qu’en répandant notre sang
»... Ils prirent alors Apollonie, cette admirable vierge, et lui cassèrent les dents par la violence des coups qu’ils lui donnèrent au visage. Ils allumèrent ensuite un grand feu hors de la ville et la menacèrent de la jeter dedans si elle ne blasphémait avec eux. S’en étant excusée, et ayant été laissée en liberté, elle se jeta d’elle-même dans le bûcher, où elle fut k l’heure même consumée’. »
Tel est le texte le plus ancien que nous possédions sur sainte Apollonie; il offre les plus grandes garanties d’authenticité, puisqu’il provient d’un contemporain qui s’est borné à raconter avec une douloureuse simplicité les vicissitudes et les souffrances des fidèles de son diocèse. La sincérité du récit est encore attestée par ce fait que l’évêque d’Alexandrie n’a pas cherché à cacher la mort volontaire de la sainte, acte de sacrifice héroïque ou de désespoir, bien explicable après de pareilles souffrances, répréhensible, cependant, pour
■1. Histoire de l'Eglise, écrite par Eusèbe, évéque de Césarée traduite par M. Cousin, Président de la Cour des Monnaies; Paris, 1675. Tome I’, chapitre XLI : De ceux qui souffrirent le martyre à Alexandrie, p. 299 et 300.
ceux qui s’en tiennent à la lettre même des prescriptions ecclésiastiques
C’est très probablement par un scrupule de ce genre que l’auteur de la statue de sainte Apollonie, parfaitement instruit des conditions de la mort de cette sainte, lui a refusé dans son œuvre la palme du martyre.
En se transmettant de générations en générations, l’histoire primitive de sainte Apolline s’est peu ù peu déformée; la légende y a quelquefois gagné en poésie, mais les faits y ont perdu en authenticité.
Dans la Légende dorée, Jacques de Voragine nous peint ainsi la mort de l'héroïque vierge :
« Sous l’empereur Décius, une grande persécution sévit à Alexandrie contre les serviteurs de Dieu. Prévenant les édits de Empereur, un misérable, nommé Divin, excita contre les chrétiens une foule superstitieuse qui, enflammée par lui, devint tout altérée du sang des fidèles
» Or, il y avait à Alexandrie une vierge admirable, nommée Apolline, déjà fort avancée en âge, et tout éclatante de chasteté, de pureté, de piété et de charité. Et, lorsque la foule furieuse eut envahi les maisons des serviteurs de Dieu, Apolline fut conduite au tribunal des impies. S’acharnant sur elle, ses persécuteurs ccmmencèrent par lui arracher toutes ses dents; puis, ayant allumé un grand bûcher, ils la menacèrent de l’y jeter vive si elle se refusait à blasphémer avec eux. Mais elle, dès qu'elle vit le bûcher allumé, se recueillit d’abord un instant en elle-même, puis, s’échappant des mains de ses bourreaux, s’élança dans le feu dont on la menaçait, effrayant même la cruauté de ses persécuteurs. Eprouvée déjà par plusieurs supplices, elle ne se laissa vaincre ni par ses souffrances, ni par l’ardeur des flammes, qui n’était rien en comparaison de l’ardeur allumée en elle par les rayons de la vérité^. »
Le fond du récit est le même ; le cadre en a été seulement élargi ^
1. Lire à ce sujet la curieuse remarque de l’abbé Migne, dans Guknébaui,t, loc. cit. , page 67 ; et, plus loin, une note au bas de la page 163, concernant une citation de Ribadimeka.
2. La Légende dorée du bienheureuœ Jacques de Voragine ; traduction Tliéodor de Wyzeioa, pages 152 et 153. Sainte Apolline, cierge et martyre (9 l'évrier).
3. Certains traducteurs pensent que la vie de .sainte Apolline n’a pas été écrite par Jacques de Voragine, mais ajoutée ultérieurement au texte primitil' de cet auteur.
On remarquera quelques différences de détail : l’àge d’Apollonie, que ne nous donnait point le texte primitif; la nature de son supplice, plus atroce et moins vraisemblable; enfin, une erreur de traduction : le mot poète devenu un nom propre, vraiment trop aimable pour un être aussi peu sympathique que le persécuteur de cette innocente vierge.
La Légende dorée est la source inépuisable à laquelle les artistes du Moyen-Age ont emprunté les sujets et les détails de leurs œuvres; les merveilles qu’ils ont sculptées au portail de nos églises ou peintes sur leurs vitraux ne sont que les illustrations de ce poétique ouvrage. C’est de lui, certainement, que s’est inspiré l’auteur de la statue d’Apolline, de la Cathédrale de Rouen, et c’est pour cela qu’il l’a représentée avec une pince, instrument de son supplice, tenant une dent entière, une molaire, arrachée et non fracturée*. Moins scrupuleux observateur du texte en ce qui concerne l’àge de l’héroïne, il s’est refusé à la représenter comme « déjà fort avancée en âge », et, sacrifiant la vérité à l’esthétique, en a fait, au contraire, une vierge jeune et gracieuse.
.Jacques de Voragine écrivait au xii® siècle. Les auteurs des différentes Vies des Saints qui l’ont suivi ne se sont pas contenté d’emprunter à son ouvrage le récit des légendes sacrées : ils les ont peu à peu dénaturées, souvent d’une façon maladroite. Nous ne rappelerons pas ici les diverses altérations qu’a subies dans leurs écrits l’histoire de sainte Apolline; Bollandus en a fait justice. Il nous parait impossible, cependant, de ne pas signaler le récit fantaisiste d’un de ces auteurs qui, attribuant le martyre de la sainte à l’empereur Julien, bien innocent de cet acte, puisqu’alors il n’était pas
1. Les artistes des divers pays qui ont représcnié sainte Apolline ont adopté, comme le sculpteur roueiinais, le mode de supplice indiqué dans la Légende dorée. A ce sujet, voir entre autres : Bibliothèque Mazarine, n" 4478 (38), fol. 61, gracure anonyme représentant la sainte debout, tenant ses dents arrachées et une grande pince, instrument de son supplice; Circiniano, gravé par A. Tempeste, planche 17 de la suite intitulée Ecclesiœ militantes Triumphi au cabinet des Estampes; Generale Legende der Heiligen, par Ribadimera et Rosweid, Antverpen, 1649. — Consulter, pour les représentations artistiques de sainte Apolline, Guénébaui.t, loc. cit., page 67. H. Meige, dans son article sur les Arracheurs de dents (Noucelle Iconographie médicale de la Salpétrière, 1900, pages 678 et 679), indique trois documents artistiques intéressant cette •sainte: un tableau de Francesco Granacci, Florence, Galleria antica et moderna (n"ï!90); nne peinture de l'Ecole allemande, au Musée germanique à Nuremberg (n" \tl) ; enfin, un tableau de l’Ecole flamande du XV siècle, au Musée de Bru.velles (n” 140).
né, ajoute encore à la barbarie du supplice : « Imperalor, acriori pulsatus furore, . . . iussit durissiinos slipites pareri, et in igné duros fieri et prœacutos, ut sic dentes eius et per taies stipites lœderent, radices dentiuin cum forcipe ernerentur radicitus’. . . »
Presque tous ces auteurs sont d’accord sur un point ; les dents de la sainte ont été non brisées, mais arrachées'.
Avec sa connaissance profonde des textes anciens et son admirable sens critique, Jean Bollandus a rétabli les faits en reproduisant, presque littéralement, dans ses « Acta sanctorum », le récit de Denis d’Alexandrie : « Sed, et admirandrm illam Apolloniam pronectæ œtatis Virginern, comprelienderunt, omnes que illœ dentes maxillis diuerberatis excutiunt . . ».
Le martyre de sainte Apolline eut lieu l’an 248 après Jésus Christ, sous l’empereur Philippe et sous le pape Fabien L’Eglise célèbre cette sainte le 9 février.
1. Acta sanctorum. Joannes Bollandus, Godefridus Henschenius, societatis Jesu theologi. . . Februarius. Tome II. AnUverpiœ apud Jacobum Meursium, anno MDGLVIII ; page 281. — L’empereur Julien naquit en 331, quatre-vingt-trois ans après la mort de sainte Apolline.
2. Voir le même ouvrage; pages 279 et 280. Un des auteurs cités s’exprime ainsi : « Commotus Prcefectus iussit, ut dentes eius lapidibus excuterentur »; un autre (de 1548) dit : « Tune fredens Prœses, et ira duclus iiimià prœcepit omnes eius dentes violenter extrahi ».
Un contemporain, de Bollandus, le jésuite espagnol Ribadinieha, dans le récit assez mélodramatique qu’il présente du martyre d’.Vpollonie, raconte ainsi le supplice de cette sainte : « ... ils lui donnèrent tant de coups qu’ils lui rompirent les mâchoires et lui arrachèrent toutes les dents ». Plus loin, il excuse, d’une façon originale, son héroïque suicide : « Etant embrasée de son amour et de ce feu divin qui brûlait dans ses entrailles, par un instinct particulier et mouvement de Dieu (car elle ne pouvait faire autrement) elle se jeta dans le feu, duquel elle fut consumée. . . » Les Fleurs des vies des Saints, traduction d’André Duval, Rouen, chez la veuve Louis Coste, rue Ecuyère, aux « Trois croix couronnées », 1659 ; page 284.
3. Acta sanctorum, Februarius, tome IL Vitades. Apollonia,virg. mart. Alexandriæ in Egypto; page 278. — La vie de sainte Apollonie a été écrite par Joannes Bollandus lui-mème et non par ses continuateurs.
4. L’auteur de la Légende dorée commet une confusion de date lorsqu’à propos de la mort de sainte Anastasie il dit :« Sainte Apollonie fit enlever le corps de sainte Anastasie et l’ensevelit dans son jardin, où une église fut élevée en son honneur» (Vie de sainte Anastasie, martyre, p. 45). Le martyre de sainte Anastasie eut lieu, d’après le môme auteur, dans l’ile de Palmaria, sous le règne de Dioclétien, c’est-à-dire à une date postérieure à celle de la mort de la vierge d’Alexandrie.
Si nous en croyons l’auteur de la Légende dorée \ un autre martyr, saint Longin, eut à subir un supplice analogue. « Longin, dit Jacques de Voragine, était le centurion qui avait été chargé par Pilate d’assister, avec ses soldats, à la crucifixion du Seigneur, et qui avait percé de sa lance le flanc divin. Il se convertit à la foi en voyant les signes qui suivirent la mort de Jésus, c’est-à-dire l’éclipse
de soleil et le tremblenient de terre Pendant vingt-huit ans,
il mena la vie monastique à Césarée de Cappadoce, faisant de nombreuses conversions par sa parole et par son exemple. Il fut amené devant le gouverneur de la province, qui, sur son refus de sacrifier aux idoles, lui fit arracher toutes les dents et couper la langue. . . » Ensuite, il eut la tête tranchée.
Nous ne connaissons point de figurations de ce saint donnant la représentation de son supplice, et nous ne croyons pas qu’il ait jamais été invoqué, comme sainte Apolline le fut, pour les affections dental res.
Mutilé par ses bourreaux et consumé entièrement par le feu (sauf peut-être les fragments des dents cassées), le corps de sainte Apollonie n’en a pas moins fourni à la pieuse vénération des fidèles d’importantes reliques. Ce sont principalement des mâchoires entières ou débris de mâchoires et des dents intactes. Nombreuses sont les églises ou chapelles qui s’enorgueillissent d’en posséder. Bollandus cite parmi elles quatre églises de Rome, plusieurs églises italiennes, des couvents ou églises des Flandres et de l’Artois ; à Cologne, nous en trouvons en cinq endroits différents; il s’en rencontre jusqu’en Portugal - .
Nous ne pensons point qu’il en existe en Normandie.
Et, cependant, la Normandie a voué, pendant longtemps, un culte particulier à cette sainte. Victimes prédestinées de la carie dentaire et de tous les maux qu’elle engendre, nos aïeux se sont adressés bien souvent à la sainte, qui, ayant souffert des douleurs plus atroces, mais dé même nature, leur paraissait désignée pour obtenir
1. La Légende dorée, loc. cit. : Vie de saint Longin, martyr, page 180. La lële de saint Longin se célèbre le 15 mars. Dans plusieurs Vies desSaints, ce martyr est désigné sous le nom de Longis.