‹ La médecine et l'art en Normandie (volume 2)Chapitre 20 sur 45 · DE JUMIÈGES · texte numérisé non relu

DE JUMIÈGES

Parmi les laits historiques et anecdotiques de Normandie, il en est un auquel s’attache un double intérêt : d’une part, à cause de l’incertitude dans lesquels sont restés les points indispensables à l’établir indubitnblement ; d’autre part, à cause du supplice très spécial dont il est question. Nous voulons parler de la légende des énervés de Jumièges.

Les visiteurs de la célèbre abbaye n’ont pas été sans remarquer les restes d’un tombeau sur lequel avaient été représentés deux jeunes princes. Ce sont, nous dit la légende, les fils de Clovis II, qui ont subi le supplice de l'énervation pour s’être révoltés contre leur père, et qui sont morts à Jumièges où ils s'étaient trouvé relégués.

Avant d’entrer dans l’histoire locale elle-même, voyons ce que c’était que l’énervation d’après les anciens auteurs.

Voici ce que dit au mot énervation le dictionnaire de Trévoux :

« Sorte de supplice sous la première et la seconde race de nos rois,

1. Sur la miniature ci-jointe se trouvent le titre du miracle de Noetre-Dame et de sainte Bautkeuch, attribué à un auteur du xiv“ siècle et les pi-emiers vers de cette curieuse pièce. II. Langlois l’a reproduite en entier, ainsi que la miniature, dans son livre sur les Enervés.

Cette miniature et les autres gravures sont tirées de la monographie de H. Langlois.

Cy comence un miracle de Nostre-Dame et de sainte Bautheuch, feme du roy Clodoceus qui pour la rébellion de ses deux enfans leur Jist cuire les iambes, dont depuis se recertèrent et decindret religieux.

Premier checalier.

Mais qu’il vous plaise, très chier sire.

Une parole vous veuil dire '

Qui pour touz est bien convenable.

Et si est chose raisonnable A mon avis.

Clodoceus roy.

EtquoyV faites m’en ci devis.

Et Je que vous direz orra}',

Se c’est bien g’i entenderay.

lequel consistait à appliquer le feu sur les jarrets et les genoux du coupable. Cela s’appelait cauteriare. »

Le dictionnaire national de Bescherelle : « Supplice qui consistait à appliquer le feu sur les jarrets et les genoux du patient; il était en usage sous la première et la seconde race de nos rois de France’.»

Mais il est indispensable d’aller aux sources mêmes des anciens chroniqueurs pour savoir quel sens exact ils entendaient par ce mot énervation, que la tradition et quelques historiens nous ont transmis.

Guillaume de Jumièges, sur lequel s’appuie le dictionnaire de Trévoux, appelle ce supplice Il dit que Louis d’Outremer

menaça d’énerver Richard 1", duc de Normandie : « Cauteriatis genibus omni ilium honore privari minatus est^ » Dans le même chapitre, il emploie l’expression : « Adurere poplités. »

On lit les curieux détails de ce fait dans le Roman de Rou^ du trouvère Wace :

(t Richart crt (était) bel é bon, 6 bien se contenict ;

Bel parleit à la gnet 6 bel se mainteneit;

D’oisiax duire é de chiens toz teins s’entreniéteit.

Un jor ala as chiens, si som aler soliet ;

Li Reis esteit aillors, ne sai kel plais teneit ;

Li Reis esteit aillors, mez quand il repaira,

E la Raine li dist corne Richart erra.

Cornent ala as chiens é son oisel porta :

N’unkes congié n’en print ne ne me demanda.

Li Rois fu fel é fier, forment se corocha :

Se Richart s’en ist mez li ex li crevera.

Et à son norrichon li guarez colpera. »

Et, plus loin, Wace parlant de la révolte des vilains, ou Raoul, comte d’Evreux, fait subir des supplices aux paysans insurgés'* :

« Raol fu mult de mal talent ;

Nés’ vout mener à jugement ;

• Tuz les fist tristes 6 dolenz :

A plusurs fist traire les denz,

E li altres fist espercer,

Traire les oils, li puings colper.

A tex i fist li guarez kuire ;

Ne li chant gaircs ki s’en muire :

Li altres fist tuit vifs bruilir Et li altres en plumb builis.

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