‹ La médecine et l'art en NormandieChapitre 17 sur 98 · BRIEFVE ET FACILE · texte numérisé non relu

BRIEFVE ET FACILE

POVR AISEMENT PARVENIR à la vraye incelligcnce do la Chirurgie:

EN L A E L L E EST 4 • déclarée l'admirable conjîruilion du

corps humain.

Lcfymbolcdu corps aucc l’Ame.

Régime de viure tres-fmgulier.

lA DE GA\DEï(^

ft funté , o~ et (uiter maladie :

AVEC AVCVNS SECRETS DE l'Ame , non cncorcs rruS en himiere.

LE TOyT RECV E! LLT DES BONS y4uthetirs,Ç^ mu en langue Ffançoije,

Par Mailtrc H k R v e' F i e g., a b, r a s, Dofteur en Médecine, demeurant à Rouen,

Bar Antoine BovRRiq^ANT.au mont S.Hih

Nouuellemelit reueu corrigé.

de, est la mention que Frère nous donne d’une impression de la Méthode briefve et facile, en 1683, par Antoine Bourriquant. Nous avons reproduit le titre de l’édition de Bourriquant, très curieuse à cause de quelques figures que nous reproduisons ; bien que non datée, cette édition nous paraît être du commencement du xvif ou de la fin du xvi® siècle ; l’introduction latine est datée « Rotliornagi calendis janviariis 1550 ». C’est probablement cette édition qui se trouve datée de 1683 dans l’ouvrage de f’rère, où une coquille a pu se glisser.

Quoi qu’il en soit, maître Hervé Fierabras, incité par « fardent désir de satisfaire aux prières continuelles de jeunes compaignons chirurgiens curieux et désirans avoir la vraye et profonde intelligence de chirurgie », a composé ce petit traité qu’il destinait, « non aux savans, mais bien aux nouveaux en l’art, auxquels il voulait ouvrir ou adoucir la voye et donner accès plus facile à la chirurgie ». Le succès de ce traité fut considérable, si on en juge par le nombre d’éditions qui en furent données.

Le Mégissier fit paraître la première à Rouen en 1550. Une seconde fut donnée à Lyon par Benoist Rigault, en 1571 ; Nicolas Bonfons et Antoine Bourriquant en donnèrent deux autres à Paris; Blanqueteau en fit paraître une cinquième en 1635.

Une traduction italienne fut publiée en 1595 à Venise.

Enfin, un siècle environ après la première édition, en 1647, un certain Jean de Montigny qui, d’après M. Bureau, aurait été reçu licencié le 16 novembre 1647, crut bien faire, « voyant le danger où Fierabras était d’être méprisé pour son obscurité, et voulant prévenir un si grand mal pour toute la chirurgie », de donner une réimpression de la Méthode briefve, revue et exactement corrigée.

On a voulu faire de Fierabras un grand observateur dégagé des principes des anciens, cherchant à substituer l’expérience aux vaines théories ; en réalité, Fierabras s’est contenté de recueillir les préceptes des « bons autheurs », Hippocrate, Galien, Avicenne, et de les mettre en langue française. On retrouve dans son traité tout le fatras médicophilosophique cher aux médecins de son siècle et à ceux du suivant.

La .seule définition de la Médecine montre quel esprit préside à la conception de l’ouvrage : « Médecine est adjection et substraction ; adjection des choses défaillantes, substraction des redondantes ».

A Hippocrate, Fierabras emprunte le dogme des quatre éléments

et des quatre humeurs. Les quatre éléivients : le feu, l’air, l’eau, la terre, possèdent chacun deux qualités, calidité ou frigidité, humidité ou siccité. De ces qualités, l’une est suprême ou intense, celle que l’élément possède au plus haut degré; l’autre, remise ou moindre.

Les éléments sont contigus : le feu à l’air, l’air à l’eau, l’eau à la terre, comme cela se prouve logiquement :

puisqu’ils « symbolisent et participent en une qualité commune à deux ». C’est ainsi que l’air participe du feu, en chaleur; l’eau, de l’air, en humidité.

De même que le froid est contraire au chaud et le sec à l’humide, le feu chaud et sec est contraire à l’eau froide et humide, et l’air

humide et chaud à la terre sèche et froide. Aussi, la nature a-t-elle placé entre 1 eau et le feu l’air qui symbolise avec tous les deux. De même, 1 eau est entre 1 air et la terre; car si l’eau « eust esté contiguë du feu et 1 air de la terre, ils eussent tousjours esté en mutuelle guerre et confusion ».

Aux éléments, Pierabras adjoint six autres choses naturelles :

Les humeurs : cholère, qui participe de la nature du feu ; sang, qui lend 1 homme modéré, gracieux, facond, amoureux, vermeil, riant, joyeux ; phlegtne ou pituite, engendré d’aliment froid par imbécille chaleur ; mélancholie.

Les parties : cœur, foie, cerveau, rate.

Les facultés : vitale, naturelle, animale.

Les actions : naturelle, animale.

Les esprits : vital, naturel, animal.

En lisant la Méthode briefve et facile on se rend compte que Molière n’a pas forcé la note en faisant dire à son Bachelier : « opium facit dormiri quia est in eo virtus dorrailiva cujus est natura sensus assoupire. »

Un siècle un quart avant lui, Fierabras enseigne que « la puissance génitrice est composée de l’altératrice et de la formatrice; l’altératrice altère la semence et sang menstruel, la substance et matière

subjecte pour engendrer l’homme par les facultez d’altération,

chault, froid, humide et sec, et par les consécutives d’icelles, pour créer les os, cartilages, nerfs et les autres ; particulièrement d’une faculté ossifique, nervifîque, et les autres autant en nombre comme il y a des parties premières et similaires. »

Fierabras emprunte à Aristote et à Galien un essai de localisations cérébrales basé, non sur l’observation ou l’expérimentation, mais sur la logique : la mémoire siège dans la partie postérieure du cerveau qui est la plus dure; le sens commun siège sous le premier ventricule.

De temps en temps, on trouve dans son livre un conseil chirurgical : « les chirurgiens doivent être diligents de garder les espritz, de façon à éviter leur suffocation ou leur effluxion ; d’où il pourrait s’ensuivre de gros inconvénients, les esprits étant des substances aérées et lucides produites par la partie la plus ténue du sang pour porter la vertu active des participes aux autres principes »; malheureusement nous ne sommes pas éclairés sur la façon de reconnaître les esprits au passage, de façon à ne pas les suffoquer.

Fierabras, on le voit, n’avait aucune originalité, et on a peine à comprendre sa prétention de vouloir « délivrer les nouveaux esprits du labyrinthe confus et obscur où ils se trouvent », et la vogue de son fastidieux ouvrage.

La Méthode briefve et facile, pour emprunter le langage de Fierabras, symbolise avec l’esprit des médecins d’alors qui, par une absence totale de logique à cette époque de logicisme, faisaient reposer tout l’édifice de la Médecine sur la philosophie qui devrait en être le couronnement.

Comme tout médecin d’alors, Fierabras avait le plus grand mépris des empiriques. Pour les honnir, il a le trait acéré ; son style s’éclaire, s’échauffe, prend la tournure vive, l’impression rapide de celui d’un Nicolas Rapin ou d’un Florent Chrestien, comme on peut s’en rendre compte par la citation suivante qui terminera ce court aperçu sur Maître Hervé Fierabras, docteur en Médecine, demeurant à Rouen au milieu du xvi® siècle :

« En quoy errent griefuement nos coureurs empyriques de ce temps, gens ignorants, & mechaniques, qui fans efgard delà maladie, del’humeur peccante, ne de la vertu du patient, à toutes affections, à tous aages, & en tous temps donnent en fecret à* boire, leurs poudres violentes ou autres drogues corrofiues, abufans le peuple d’vn pretexte de peu de couft, & numereufe {sic) purgation, comme de douze du quinze telles, qui eft vn vice en purgation, ou foubs couleur d’vne expérience ou fecret, qu’ils mettent leur eftre particulier, comme fi Dieu leur auoit reuelé, & celé aux médecins. Voy-la les vertus dont tels infolents fe introduifent enlafaueurdu peuple, blafmans la fecte rationale & Logicale, ou par fables, ou mensonges des belles cures, qu’ils pariurent {sic) auoir faictes, aufquelles faict adioufter foy leur fimulée perice, & decepliue fimplicité. Les autres plus effrontez fe ingèrent traicter tous malades, & (comme qui rien ne fçait de rien ne doubte) d’vne effrenée témérité, & impudente arrogance, promettent fanté toute frétée. Mais leurs drogues font cheres, parquoy conuient auancer grand argent. O l’aftuce audacieufe ils enueniment tout, premier les aureilles, puis la bourfe, & finablement le corps. Viftes-vous onc intoxiqueurs plus rufez? ils reffemble {sic) à gens masquez, qui de geftes, d’habit, de langage, &cacquet entre le vulgaire reffemblent à Médecins, mais de vérité, d’érudition et de faire rien moins. Car qui veut eftre vray Médecin luy conuient eftre tel de

nature, d’entendement, d’érudition puerille et bonne mœurs, verté aux tlieoremes de l’art, & aux pariiculiers expérimenté, prompt, meur, & diligent, voir fouuent le malade, et en auoir peu en cure. Mais le temps prefent admet le contraire, auquel font en admiration tels monftres, & eftrangiers qui n'ont aprins fors à vuider les bourfes, & operaniz sans art, recueillans grans proffitz de ce qu'ils ignorent. Mefmes les viles femmes cantonnieres, & vaudoifes, tyriacleurs, efuentez & coureurs, mendicquenl bien d’vn seul que nature ou fortune aura curé, & en auront occis cent, les vns eftouffezen bref, les autres en longue et angoiffeufe douleur, langoureufement exterminez. Voyla la befongne de tels pipeurs, qui à toutes playes n’ont qu’vn emplaftre : en toutes maladies vne décoction, vne formule, un moufle en vn patron, comme vn fauetier qui chauffe grands & pelitz tous en vne forme, et auffi leur fin eft tant feulement tirer argent à tort ou à droit. O cruels bourreaux ou aueuglez etd’efprit d’efpourueuz. Ne congnoiffez-vous que chafcun genre de maladie a fa contrariété, dont eft prinfe l’indication de la cure. Ne congnoiffez-vous que deiection de ventre n’eft eftimée par multitude de telles, mais par ce que ce qu’il conuenoit deiecter eft deiecté, & le patient eft allégé : c’eft le fruict de médecine accommodée & par fçavoir & méthode ordonnée. Penfez-vous que le but de Médecin foit tyrannifer le monde, non, la fin de médecine eft fanté, chofe facrée libérale & fainte. Ils font bien arroganlz ou de fens bien obtus, f’entremettre d’vn art ou ils ne furent oncques inftruictz ; penfer, congnoifire, ce qu’ils ne virent onc, penfez qu’a tels fafcinateurs arrogantz & malins Dieu reuele de beaux fecrets. lia ! il font tout pour l’amour de Dieu, c’eft l’amorfe, ils ne prennent point d’argent, mais bien un prefent qui vaut triple falaire. Je ne parle point de nos médecins marnmillaires ; pour ce que la fin eft digne du moyen, le moyen de l’artifice, & l’artifice de l’ouurier. C’eft la charité du regnard, les cbatz ayment tous la fouris, les faméliques pour leur pafture, & les fouis pour leur efbat, chofe abominable. Et neantmoins ils fonteftiniez d’auoir huict mois, vn an, ou deux tenu vne patience en langueur, & induict en fin vn cancre ou fiftule, l;i oü vn fçavant et méthodicque feroit blafmé en un mois l’auoir guerie. En quoy, auffi le fot populaire reffemble à la fouris d’Aëfope, qui en affeurance de paffer l’eau fe lia à la iambe de la raine fa bonne commère & amye, laquelle après l’auoir long temps trauaillé en l’eau, en fin la tira au fonds. C’est la fin de tels pipeurs, & coureurs : S’ils font guéris du mal de Naples, ils parlent par expérience, arriéré raison : S’ils ont faict

quelque voyage, en vn mois, ils font plus fages qu’Apollo, arrogante leur branfle la tefte, les cornes leuent le bonnet, les autres tournent les yeux, corrugant le front : c'eft un oracle. l’ay mon emplaftre (à pleine bouche) mon bafme, mon vnguent, ma décoction, mon fecret, ma diete, i’ay veu faire à vn Egyptien, un Turc me Taprint : tout fait miracle, à Dieu l'eftude, il n’y a fi gros butor qui à fon ignorance n’adioufste arrogance. O le grand vice & dangereux. Il n’y a Médecin au monde tant fçauant & expérimenté foit-il qui ofaft dire vne mefme médecine, emplaftre, vnguent, ou diete deuoir eftre en tous obferuée, mais en chafcun particulier par difcrétion & artificiale coniecture eftre muée; tant f’en faut qu’vn empirique ignorant puiffe vne feule en tous accommoder. Celïez doncques vos venteries ou menteufes audaces ; laiffez telles opérations aux fçauans & experts ; examinez vos confciences, & ne vfez plus de vos tortures ; apprenez que la forte & pernicieuse médecine que vous, brutes ignorants, propinez fans méthode, n’eft meilleure, pour auoir faict 15 ou 20 telles. Mais au contraire qu’elle detruict la chaleur naturelle, euacuant les efprits & la fubftance radicale; fans ce qu’elle ruine les membres principaux dont elle faict l’homme langoureux, & la mort accélérée; ie ne veux aucun taxer, car les coulpables (f’ils font hommes) font en foy affez taxez, de la commémoration de leurs vices; mais ie les veux feulement admonefter pour le repos de leur efprit, & l’intégrité du populaire, que pour l’aduenir ne leur aduienne ainfi excrucier le corps humain. »

P. DEROCQUE.

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