LES CACHETS D’OCULISTES EN NORMANDIE
Il n’y a jamais eu de professions offrant une plus belle proie au charlatanisme et à la réclame que celles qui touchent à l'art de soigner et de guérir. Nul n’a de bien plus précieux que sa santé; aussi cette idée a-t-elle été exploitée dès la plus haute antiquité.
On croit généralement que notre époque tient la première place dans l’art de la réclame. Si l’on a en vue la propagande et la diffusion, cela n’est pas douteux avec la possession de moyens que ne connaissaient pas les anciens ; mais si la comparaison s’établit en tant qu’habileté et adresse, la chose devient plus douteuse. Les lignes qui vont suivre en sont une preuve; elles ont trait à un côté un peu particulier de l’histoire de la médecine, mais non à un des moins curieux : les cachets d'oculistes.
Qu’entend-on par cachet d’oculiste ?
On a donné ce nom à de petites pierres de forme quadrilatère, épaisses de quelques millimètres, longues et larges de quelques centimètres. Sur les tranches de ces petites plaquettes se trouvent des indications consistant surtout en lettres gravées à l’envers et destinées à faire empreinte sur une matière molle.
Presque toutes ces pierres ont été trouvées à l’emplacement de camps romains. Elles portent en lettres gravées des noms propres, des noms de remèdes et divers qualificatifs ; certains archéologues ont pensé que ces pierres sigillaires pouvaient être les pierres dites « magiques » ; d’autres, qu’elles avaient pu servir aux fabricants de poteries pour marquer les vases des droguistes. Enfin, des travaux parurent qui montrèrent que les noms gravés sur les pierres étaient, d’après les textes mêmes des auteurs anciens, des noms de remèdes employés pour les maladies des yeux, et, depuis deux cents ans, ces pierres-cachets n’ont reçu d’autre étiquette que celle de « cachets d’oculistes ».
Une découverte faite à Reims, en 1854, est venue apporter une certitude relative. On a en effet trouvé une trousse d’oculiste ancien
composée de 19 instruments de chirurgie en bronze, de 2 petites balances, d’un cachet d’oculiste et de 40 grammes d’un collyre. L’analyse qui en fut faite par M. Duquenelle, pharmacien, montre la présence de plusieurs produits, dont voici la nomenclature à titre documentaire :
Matière organique
Silice
Peroxyde de fer
O.xyde noir de cuivre
Oxyde de plomb
Carbonate de chaux
Perte
Dans une certaine mesure, c’est bien en corrélation avec ce que les anciens auteurs nous ont appris sur la composition des collyres.
Les cachets d’oculislcs sont, pour la plupart, en pierre stéatite ou schisteuse de couleur vert noirâtre; leur finesse et leur nature les ont fait rapprocher, comme aspect, des statuettes égyptiennes. On fait généralemeni remonter leur apparition au ii® siècle de notre ère. Les collyres jouissaient d’ailleurs, à l’époque romaine dont nous parlons, d’une très grande vogue ; on s’en servait pour rehausser l’éclat des yeux, leur donner de « la fraîcheur et de la grâce ». C’était de petits bâtonnets solides de 5 à 6 centimètres de longueur; ces préparations, à l’état de fraîcheur, étaient suffisamment molles pour recevoir l’estampille de l'empirique qui les vendait.
Sur les faces du cachet se trouvaient souvent gravés des lettres isolées, des figures cabalistiques, des animaux, etc.
Sur les tranches étaient gravés le nom de l’empirique, puis celui du collyre et des qualificatifs ayant trait à des propriétés ou à son mode d’emploi ; ambrosium («fiS/soo-toç, divin), isochrysum (ktoxp^ctoç, égal de l’or), diaceratus (At« x£/)«toç, à base de corne), diarrhodon (Atà |5o8û)v, à la rose), stactum («TTax-n?, huile de myrrhe), crocodes [xpowç, safran), etc.
M. de Mélyi a fait remarquer qu’un certain nombre de collyres, dont on a retrouvé les noms sur les cachets, ont une appellation dérivant d’un nom de pierie. Il ne faudrait pas en conclure, dit Espérandieu -, qu’il entrait certaines pierres, broyées finement, dans
1. Cacliets d’oculistes et les lapidaires de l’antiquité et du nioyen-àge. {Reçue de philologie, 1892.)
2. Esi’érandieu : Recueil de cachets d’oculistes romains; Lerou.v, édit., Paris; et
la composition des collyres, mais bien, plutôt, que de tels noms ont été donnés par analogie d’aspect et de couleur.
En 1678, Jean Smet publia, pour la première fois, deux cachets d’oculistes dans son livre sur les Antiquités de Nimègue.
Caylus*, en 1752, en put réunir 11 ; Saxe^, en 1774, annonça la connaissance de 19; au xix“ siècle parurent un certain nombre de travaux sur les cachets d’oculistes. Citons, parmi les principaux, ceux de : Tochon d’Annecy^, qui en 1816 avait réuni les descriptions de 30 cachets; Rever'*, qui en 1816et en 1821 publia une étude très complète sur quelques cachets normands; Duchalais^ qui en consignait 51 dans son mémoire paru en 1846; M. Paul Baudry", qui en 1866 décrivait le cachet de Saint-Aubin-sur-Gaillon.
Le travail d’Espérandieu ’’ fait mention d’environ 200 cachets.
En ce qui concerne les cachets d’oculistes trouvés en Normandie, nous avons pu en réunir une dizaine, dont certains présentent des particularités des plus intéressantes.
Les voici dans leur ordre chronologique en ce qui concerne leur découverte :
Cachets de Saint-Léger-du-Bosq ou Danestal. — Cette pierre aurait été trouvé en 1774 à Saint-Léger-du-Bosq, dans l’arrondissement de Pont-Audemer. M. de Cacheleu de Tourville, auquel elle appartenait en 1824, l’a donnée à la Société des Antiquaires de Normandie. Elle est en stéatite verdâtre, irrégulièrement carrée, de 48 millimètres sur 43 et de 7 millimètres d’épaisseur.
Reçue archéologique, 1893. Cet important et très érudit travail nous a fourni les indications les plus utiles. C’est le plus complet et le plus précis qui soit encore paru sur ce sujet.