L’OBSTÉTRIQUE DU MUSÉE CÉRAMIQUE DE RQUEN
A côté des pièces magnifiques que le visiteur peut admirer au Musée céramique de Rouen, il en est une qui retient son attention, non pas tant par la beauté de l’émail ou l’art du décorateur, que par le sujet que celui-ci traita.
Cette pièce' intéresse le médecin à un double titre; d’une part, c’est une représentation figurée d’un accouchement, un peu anormal il est vrai, et d’un autre côté, la parturiente n’est autre que Myrrha
1. Nous tenons à remercier M. Lorniier, Conservateur du Mnsée céramique, qui nous a permis de faire photographier cette assiette.
dont les larmes, si l’on en croit les bons auteurs dont on berça notre jeunesse, entrent dans un grand nombre de préparations officinales.
Sur le premier point, le doute n’est pas possible. Au milieu d’une assiette de fabrication italienne ( probablement d’Urbino ) du XVII® siècle, une femme, aux formes puissantes, les bras étendus, le bassin émergeant d’une gaine ligneuse, roule des yeux hagards; sa tête se termine, ainsi que ses avant-bras, par un bouquet de feuilles. Vers son milieu, l’arbre s’entr’ouvre pour livrer passage à un marmot; celui-ci, tout joyeux, tend les mains à une femme qui le reçoit dans ses bras. Une autre femme aide au dégagement de l’enfant.
- Aux pieds de ces personnages et sur la bordure, un homme à demi-couché se présente de dos; un ruisseau se dirige en serpentant sur la partie droite de la bordure et finit par se jeter dans un lac ou un tleuve sillonné de barques dont l’une passe sous une sorte de « porte » analogue à celles que la mer a découpées sur notre côte normande.
Dans le lointain, un rivage bien italien nous montre des constructions s’étageant sur le flanc d’une montagne.
A gauche, sur la bordure, un vieillard, à la barbe chenue, poursuit, l'épée à la main, une jeune ingénue qui, pour mieux courir, sans doute, découvre des jambes robustes en drapant le haut de son torse.
Tel est ce tableau qui n’est vraiment pas traité de façon bien remarquable, tant au point de vue du réalisme de l’accouchement, qu’au point de vue de la pureté du dessin ; que si par hasard on pouvait douter qu’il s’agit là de la fin d’une grossesse, l'artiste a pris soin de représenter, avec une naïveté vraiment trop osée, l’acte qui précède de quelque dix révolutions lunaires, celui qui réclame le travail de « l’obstétrice » et nous montre au bord du ruisseau, près de son embouchure, deux personnages se livrant, à l’ombre d’un palmier, à d’amoureux ébats.
La représentation, figurée sur un plat, d’un acte obstétrical accompli sur un personnage mi-femme, mi-arbre, n’a rien qui doive nous surprendre ; les souvenirs classiques nous feraient-ils défaut, et la jeune fille, dont la tache apparaît si clairement, nous serait-elle inconnue, que nous pourrions remercier le céramiste qui, redoutant l’ignorance des admirateurs de son œuvre, a pris soin d’inscrire au dos de l’assiette : Nasc Adonis.
A ce sujet, Ovide raconte que Myrrha, avec la complicité de sa nourrice, parvint à pénétrer dans le lit de Cyniras, son père, pour lequel elle brûlait d'un feu coupable. Fuyant la vengeance de son père, elle traverse l’Arabie, et au bout de neuf mois s’arrêta dans le pays des Sabéens où, sur sa prière, les dieux la changèrent en arbre. Cependant l’inceste avait porté son fruit, et celui-ci croissait sous l’écorce du nouvel arbre, mais la mère n’avait plus de voix pour appeler Lucine à son secours. On entendit cependant l’arbre gémir, et il répandait un torrent de larmes; Lucine vint enfin à son aide, et dès qu’elle eut prononcé les paroles qui rendent les couches heureuses, l’écorce s’entr’ouvrit et il en sortit un enfant qui fut reçu par des naïades. Celles-ci le couchèrent sur l’herbe, L’oignirent des larmes que sa mère venait de répandre. Cet enfant n’était autre que le bel Adonis qui, né d’un arbre, devait lui-même donner naissance à une fleur.
Sans aucun doute, la parturiente est donc bien Myrrha, dont les larmes qui, dans les officines, portent le nom de myrrhe, mettent un baume ^ sur « boces, playes et navrures », endorment ^ les agités, calment^ les dyspeptiques, guérissent'* après avoir facilité leurs amoureuses prouesses ceux à qui Vénus ne fut point propice.
1. La myrrhe entre dans la composition du Baume Fioravanti, du Commandeur.