PHRÉNOLOGIE. — LACEÏSA1RE. — AVRIL
Lacenaire était assassin et voleur de profession ; il a déclaré avoir participé à sept assassinats suivis de vols, et commis une trentaine de faux en écriture. Il professe l'athéisme et, en général, la philosophie du marquis de Sade, qu'il met en pratique. Il affirme qu'il n'éprouve ni regrets, ni remords, et qu'il recommencerait sa carrière de meurtres et de rapines si on brisait ses fers. Libre de choisir une vie selon son goût, il choisirait celle d'assassin et de brigand, car il est misanthrope par système, et d'ailleurs ce qu'on appelle le crime sied mieux à un homme de sa trempe que cette hypocrisie qu'on appelle la vertu. Il s'enorgueillit de ses vices et de ses forfaits. Il prétend que tuer sans remords est sur cette terre le souverain bien si vainement cherché par les philosophes. Il parle avec exaltation de la guillotine, qu'il appelle sa fiancée ; il la chante en vers et en prose, et puis, quand il la voit face à face, il prouve qu'il n'était qu'un misérable comédien. Dominé par les appétits les plus brutaux, il se vautre dans les orgies et dans la crapule. Ses goûts sont tous de la dernière bassesse. Le beau, le bien, lui sont antipathiques en toutes choses, même dans les plus indifférentes. S'il fume, il préfère le tabac le plus grossier ; il n'aime que les femmes laides et les prostituées. Compromis dans une affaire de meurtre, il dénonce ses complices sous prétexte de représailles, et ne pouvant les tuer de sa main, il Veut avoir la joie de les voir mourir sous celle du bourreau. Parmi les qualités dont il se vante, il met en première ligne l'instinct de la vengeance, qu'il décore du nom d'é-
nergie et de courage, et flétrit le pardon comme une lâcheté. La lâcheté est le seul vice qu'il veuille bien honorer de ses mépris; mais il classe parmi les lâches tous ceux qui ne tuent ni ne volent, prétendant que s'ils s'en abstiennent, c'est par crainte des supplices et non par vertu. Il passe les derniers jours de sa captivité à boire et à s'enivrer, à faire des vers et à expliquer sa philosophie à ses visiteurs. Il n'a jamais aimé personne, pas même sa mère, pas une seule femme; il n'a pas eu un seul ami. Cette espèce de monstre moral ne manque pourtant pas d'intelligence, d'esprit, de sens et de talent. 11 fait des vers passables, comme il le dit lui-même ; il parle avec facilité et une certaine élégance; il possède quelque instruction classique; son esprit est fin, logique et ferme. Raisonneur habile, il manie ses atroces sophismes avec adresse et une facilité de langage qui impose ; sa conversation est abondante, animée, caustique. Dans son procès, il a déployé beaucoup de tenue, de sang-froid, une mémoire sûre, une présence d'esprit rare. Son esprit, en un mot, était assez élevé pour faire regretter qu'il l'ait mis au service de passions si abominables. Du reste, la nouveauté d'un véritable brigand bel esprit, poëte et philosophe, et tel enfin qu'on n'en voit guère que sur les théâtres et dans les romans, a pu ajouter beaucoup à l'impression produite par Laceriaire. Dans le monde, il serait resté probablement un homme ordinaire ; à Bicêtre, à Poissy et sur le banc des assises, il a dû être remarqué. Son complice Avril a les mêmes propensions au vol
PHRÉNÛL0G1E. — LACENAIRE. — AVRII . SI
et à l'assassinat; c'est aussi on brigand de profession. Il a passé sa vie dans les prisons, dans les orgies, dans les meurtres, et Ta terminée, comme l'autre, à l'échafaud. Son esprit est nul ou à peu près; il n'a ni instruction , ni capacité naturelle. Celui-ci ne philosophe pas ; il ne fait pas de vers ; il se contente de voler pour avoir de l'argent et de tuer les volés pour les empêcher de parler. Sa théorie ne va pas plus loin. Loin de faire parade de ses crimes, il cherche à se justifier ; accusé, il se défend de son mieux. Il admire et craint beaucoup monsieur Lacenaire, dont il reconnaît sans peine la supériorité; il n'affecte pas de l'amour pour la guillotine ; il la redoute, au contraire, et fait tout ce qu'il peut pour l'éviter. C'est un voleur et un assassin vulgaire, connaissant son code et agissant en conséquence. Il ne vise pas à l'effet, et l'opinion du public sur sa personne lui importe beaucoup moins que celle des jurés. Mais une fois condamné, tandis que cet autre insolent sophiste blasphème et fait des bravades, Avril prend son mal en patience et profite aussi bien qu'il peut des douceurs qu'on ne refuse point à des malheureux qui n'ont plus que quelques jours à vivre. Enfin , quand le moment fatal approche, Avril se repent, se résigne; il écoute les paroles de consolation et d'espérance qu'on lui adresse : il s'avoue coupable; il reconnaît la justice de son châtiment, et il porte sa tête sur l'échafaud avec calme et naturel, tandis que son compagnon, l'acteur principal de cette affreuse tragédie, ne joue qu'à moitié le rôle qu'il s'était donné et que, pour l'honneur
de l'humanité outragée, il n'était pas en état de soutenir.
Pour récapituler en quelques mots les traits saillants de ces deux tableaux, nous trouvons dans Lacenaire des facultés d'intelligence et de raison assez élevées, un esprit cultivé et quelque talent littéraire, joints à tous les penchants, à tous les instincts les plus pernicieux et les plus dégradants, et à une absence complète de tout sentiment moral, de toute qualité sociable et humaine. C'était l'âme de la bête unie à l'intelligence de l'homme.
Dans Avril il y a absence d'intelligence, d'esprit, de talents et d'éducation ; il a toutes les mauvaises passions de l'autre, mais elles sont moins hideuses, parce qu'elles sont plus aveugles et plus fatales. C'est l'homme rabaissé à la condition de la brute.
Voilà les portraits moraux. Ils sont fort imparfaits sans doute, mais néanmoins assez d'accord avec l'opinion générale pour n'être pas dénués de ressemblance. Or, cette ressemblance approximative nous suffit. Voici maintenant les portraits physiques. Les phrénologistes en feront ce qu'ils pourront. Nous les livrons à l'étude de ceux de nos lecteurs qui n'ont pas eu l'occasion de voir les originaux.