‹ La médecine et les médecins (volume 2)Chapitre 37 sur 89 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

Par respect, par égard pour le lecteur qui, alléché par ce titre , dispose et tend déjà toutes ses facultés perceptives et rationnelles pour saisir, déguster et digérer convenablement quelque disquisition anatomophysiologico-pathologique du genre transcendant, nous devons le prévenir par avance qu'il n'y a pas dans tout ce qu'il va lire un atome de substance scientifique. S'il veut savoir quelque chose sur les nerfs, nous lui conseillons de s'adresser ailleurs, par exemple, à YAnatomie et Physiologie du système nerveux de M. Longet, qui vient de paraître tout fraîchement (1) et qui, étant la dernière, doit nécessairement être la meilleure. Maintenant qu'il est averti, s'il passe outre, c'est à ses risques et périls; et s'il lui arrive mal, tant pis pour lui. Le feuilleton s'en lave les mains.

Il ne s'agit donc pas ici de savoir ce que sont les nerfs, s'ils sont creux ou pleins, ni d'où ils viennent,

(1) Paris, 1842, 2 vol. in-8.

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ni où ils se rendent , ni même s'il y en a. Nous adoptons aveuglément tout ce qu'en disent nos livres. N'y eût-il pas de nerfs, nos raisonnements n'en subsisteraient pas moins ; ils n'en seraient même que meilleurs. Ce n'est pas de la chose que nous traitons, mais du mot. Or, ce mot, les nerfs, est en fait ce qu'il y a de plus fondamental en médecine ; il est la clé de la théorie et de la pratique; sans lui, non-seulement les innombrables arcanes de I# pathologie demeureraient à jamais inexplicables , mais encore l'exercice de la profession médicale serait à peu près impossible. Otez ce mot, il n'y a plus de médecine, et, ce qui est pis, plus de médecins.

C'est ce qu'il est facile de démontrer.

Et d'abord, au point de vue purement théorique, ce petit mot a les propriétés les plus admirables. Rien ne lui résiste. Il n'y a pas de phénomène si caché dans les profondeurs de l'organisme, de modification si subtile et si fine de la vie qu'il ne soit capable de mettre à nu, pas de complication si abstruse qu'il ne délie comme par enchantement. C'est le réactif intellectuel à la fois le plus délicat et le plus sur; il pénètre tout, s'applique à tout; il est la pierre de touche, le fiât lux, Yultima ratio de la médecine. Son autorité est en toute question sans appel.

Pour bien inculquer et faire toucher au doigt la chose, entrons dans le détail. Prenons la première maladie qu'on voudra, par exemple, ce monstre pathologique nommé fièvre intermittente, et soit donné à résoudre le premier des problèmes dont il est gros, le

problème étiologique. Allons, mettons-nous à l'œuvre. Interrogeons d'abord hippocratiquement les eaux, les airs et les lieux; puis, armés du scalpel moderne, parcourons les replis de toutes les muqueuses , les derniers coins de tous les parenchymes; plaçons la rate sous un microscope; passons à l'alambic le fluide pancréatique; puis, conformément à l'aphorisme naturam morborum ostendunt curationes, analysons les propriétés de Técorce péruvienne j prions MM. Pelletier et Caventou de nous dire au juste combien l'écorce de quinquina grise , rouge ou jaune contient d'atomes de kinate de chaux, d'amidon, de tannin, de matière dite grasse, de matière dite colorante, rouge, verte, jaune, d'acide kinique , de cinchonine , de gomme , de ligneux; puis, pour être en règle avec les préceptes classiques, distinguons soigneusement et recherchons, chacune à part , les causes internes, externes, principales, accessoires, prédisposantes, concomitantes, déterminantes, occasionnelles, prochaines, éloignées, physiologiques, chimiques, physiques, générales, locales, négatives, positives, constantes, intercurrentes, matérielles, morales; puis, avec la méthode numérique, alignons géométriquement, au moyen d'une règle, tous ces résultats dans autant de colonnes séparées; condensons le tout dans de bonnes additions, et faisons-les vérifier par M, Louis ou M. Bouillaud. Enfin, pour que rien n'échappe, ne négligeons pas de nous adresser à quelque métaphysicien de la vieille roche, pour qu'il nous éclaire sur le to thèion de la fièvre et sur le génie périodique. Cet immense travail achevé, que nous

reste-t-il pour conclusion? Zéro, rien. Nous avons appris une infinité de choses, mais non pas celle que nous cherchions. Nous ignorons, après comme avant, la cause de la fièvre, et nous l'ignorerions éternellement si le mot Nerfs était rayé du vocabulaire. Dès que ce trait de lumière a percé l'enveloppe de votre esprit, l'inconnue est dégagée et l'équation faite : ce sont les nerfs. Probatum est.

Et ce n'est pas seulement le substantif nerf qui jouit de cette puissance explicative, les adjectifs Nerveux, Névralgique, Névropathique , ainsi que d'autres substantifs de la même famille , tels que Névralgie , Névrose, y participent plus ou moins. Ils peuvent tous être employés avec succès suivant les cas. Ainsi supposons une de ces affections si nombreuses dont on ne connaît ni la cause, ni le siège , ni la nature, ni le remède , et dont cependant votre conscienct et votre logique vous demandent une explication. Le mot névrose est là pour vous tirer d'embarras. Et il ne faut pas objecter niaisement que ce nom n'explique rien, que ce n'est qu'un mot. Ce n'est là qu'une chicane dont un vrai philosophe fera promptement justice. La science humaine ne se compose que de mots. Otez de la physique, de la chimie, de l'astronomie, les mots affinité, impénétrabilité, élasticité, attraction, et toutes ces sciences s'évanouissent en fumée. Ces mots sont inintelligibles en eux-mêmes, et c'est pour cela qu'ils expliquent tout. Il en est de même, en médecine, des mots : sensibilité, irritabilité, sympathie, inflammation et mille autres de ce genre ; mais surtout de leur

chef de file le mot Nerf. On pourrait, à la rigueur, se passer des premiers, quoique difficilement, mais de celui-ci jamais; car il peut toujours au besoin tenir lieu de tous les autres. Il est littéralement Y alpha et Y oméga de la science. 11 est à peine besoin de faire voir que l'adjectif nerveux , cet agréable pendant du substantif nerf, a des vertus analogues à celles de son congénère. Il est même plus communément employé, parce qu'il s'applique mieux aux détails. Des accidents morbides compliqués, obscurs, inquiétants, se présentent à un débutant; son esprit a sur-le-champ envie de se mettre en campagne pour en découvrir la source, l'enchaînement, les suites; mais le médecin expérimenté n'a garde de se lancer dans cette inutile recherche ; il simplifie et résout en même temps le problème par ce seul mot : nerveux.

Mais c'est surtout par leur valeur pratique que les nerfs se recommandent au médecin dans l'exercice de son art. En vérité, quand on réfléchit aux si nombreux et si importants services que ce mot nous rend, à l'inappréciable commodité de son emploi, et à la désastreuse position où nous serions si nous en étions privés, on s'explique à peine comment les anciens médecins grecs et romains pouvaient faire la médecine. Us avaient, il est vrai, le sang, la bile, la pituite, beaucoup moins employés aujourd'hui ; ils possédaient même quelques mots tout à fait hors de service, tels que l'atrabile et V infarctus] mais avec tout ce bagage ils devaient encore être souvent embarrassés. Plus tard, nos pères ont eu quelques nouvelles ressources, dont

plusieurs pourraient ëtree utilisées. Les âcrete's, par exemple, avaient du bon; c'est un mot fort bien fait. Les obstructions faisaient aussi très-belle figure. Mais le mot le plus regrettable sans comparaison est celui de vapeurs. Les Vapeurs égalent presque les Nerfs. L'irritation a essayé pendant quelques années de s'établir sur les ruines de ses aînés ; mais elle n'a que médiocrement réussi. Les nerfs sont restés en possession de la confiance à peu près exclusive, et ils la méritent bien. Béni soit Cullen qui, le premier, les a mis en circulation !

La destinée des mots nerfs et nerveux est vraiment merveilleuse. Ils ont cours partout, ils sont dans toutes les bouches; et, ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'ils sont immédiatement compris des ignorants comme des savants, des malades comme des médecins. Tout le monde s'en sert et les applique également bien. C'est du moins ce qu'il faut conclure du résultat, car aussitôt qu'ils sont prononcés, tous ceux qui les entendent consentent et se déclarent satisfaits. Voyez ce malade en proie aux plus vives souffrances et aux angoisses de la peur, interroger avec anxiété le médecin, et attendre la bouche béante la réponse qui donne la vie ou la mort. Que croyez-vous que va répondre le disciple d'Esculape ? quelques paroles évasives, peut-être, quelque mystérieuse sentence technique ? Pas du tout. Il ne dit que ce mot : c'est nerveux. C'est nerveux, répètent les assistants; et le malade, qui a aussi parfaitement compris que tous les autres, se tient pour entièrement satisfait et à peu près guéri. C'est là la

réponse universelle à toute question médicale ; et (chose qu'on ne pourrait trop admirer ! ) il est sans exemple qu'elle ait paru insuffisante, ou même simplement obscure à quelqu'un. Et qu'on vienne nous dire ensuite que les mots ne signifient rien ! qu'on vienne nous jeter au nez l'impertinent adage res non verba ! Nous prions humblement les ergoteurs de nous dire quelle chose ils pourraient mettre à la place du mot Nerf dans les exemples cités, et nous n'attendrons pas même leur réponse.

Ce mot est d'invention moderne ; il est un des derniers produits de la science la plus avancée; mais il est si net, si clair, si frappant d'évidence, si lumineux, si logique, qu'à peine inventé, il est immédiatement entré dans le domaine public. Je sors de chez moi le matin avec une violente céphalalgie; mon portier, que je trouve au bas de l'escalier, me voyant abattu, s'informe de ma santé. Je lui dis : J'ai mal à la tête. Il me répond aussitôt : C'est nerveux. Que pouvait-il dire de mieux, ce brave homme ! A quelques pas de là, je rencontre dans la rue un ami qui m'invite à déjeuner. — Non, je souffre beaucoup de la tête. — C'est nerveux, réplique- t-il, sans hésiter davantage. J'arrive chez un confrère, et je lui demande conseil sur mon mal. — Buvez de la limonade bouillie, me dit-il; c'est nerveux.

Avant de terminer la démonstration de ces propriétés des mots jusqu'ici complètement inconnues, du moins dans leur raison scientifique, nous ajouterons une considération de premier ordre. Nous en garantissons la vérité sur l'autorité de notre expérience per-

sonnelle. Nous disons dune que le mot en question a une vertu de beaucoup supérieure à toutes celles déjà indiquées , une vertu thérapeutique . Le mot nerf, appliqué à propos, ou même mal à propos, réussit souvent à réprimer les symptômes les plus alarmants. Il peut tenir lieu d'un purgatif et d'une saignée. Il a une propriété sédative, et s'il fallait le ranger dans une des catégories admises des médicaments, nous le classerions parmi les tempérants Nous l'avons vu agir immédiatement dans des cas de dyspnée suffocante, de céphalalgie intense, de constipation opiniâtre; nous l'avons vu arrêter illico des vomissements, des flux de ventre. Il est souverain dans la plupart des affections de la tête et du coeur. Mais notre conscience nous oblige d'avouer qu'il n'a pas d'action appréciable sur les inflammations bien confirmées, sur les cancers, les tubercules, les calculs. Il ne vaut rien non plus dans toutes les maladies situées à la surface ou dans les cavités que la main et l'œil peuvent explorer, comme les affections cutanées, syphilis, gale, etc., croup, hémorrhoïdes, polypes du nez, ophthalmies. Dans tous ces cas, c'est battre l'air en vain. Mais lorsque la maladie, cachée dans les profondeurs des viscères, ne se laisse saisir par aucun sens, lorsque la percussion, l'auscultation, la succussion, la mensuration sont muettes., il est tout à fait indiqué. Les autres mots analogues, substantifs et adjectifs (nerveux, névropathie) ne sont pas sans efficacité, mais leur action est plus faible ; on peut les considérer comme des succédanés. Ils seront néanmoins

fort utiles au praticien habile qui saura en varier l'emploi. On sait, en effet, que le même agent médicamenteux doit, suivant les cas, être administré sous différentes formes et dans divers véhicules. En ceci, comme en tout, il faut suivre les préceptes des maîtres, consignés dans nos véridiques traités de thérapeutique et de matière médicale.

On a beaucoup écrit et discuté sur les nerfs depuis Hérophile, Érasistrate, Galien, jusqu'aux modernes anatomistes. On composerait une très-vaste bibliothèque des livres ex-professo sur ce sujet. Mais c'est merveille que, jusqu'à ce Feuilleton indigne, personne n'ait songé à mettre en lumière cette face de la question. On nous pardonnera donc si nous ne faisons ici qu'une simple ébauche. Les esprits pénétrants qui nous lisent sauront bien en voir toute la portée. Quant à ceux de nos confrères qui ne verraient dans ces remarques qu'un jeu d'esprit assez fade et une insipide bouffonnerie, nous nous permettrons de dire qu'ils manquent complètement de sens et d'esprit médical, et qu'ils ne seront et ne feront jamais rien qui vaille in nostro docto cor pore.

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