LA TACHYTOMIE CHIRURGICALE ET LES BAINS SANS BAIGNOIRES
Au Rédacteur de la Gazette médicale.
Nous recevons à l'instant un petit opuscule de quinze
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pages, dernier produit de la plume et de l'imagination fertiles de notre excellent confrère de Lausanne, le docteur Mathias Mayor. Il a pour titre : Tachytomie chirurgicale (I), ce qui veut dire en français chirurgie tranchant rapidement, et pour objet la démonstration d'un procédé d'amputation instantanée, d'un goût imprévu et prodigieusement original. Vous avez pu en apprendre quelque chose par une première annonce qui éclata comme une bombe, il y a deux mois, et frappa de stupéfaction le monde chirurgical, quelque accoutumé qu'il soit à de pareils présents. Mais, dans ce dernier écrit, il y a du nouveau. Notre célèbre confrère n'aime pas les routes battues. Il a pour principes invariables : 1° que la vérité chirurgicale doit, si elle est quelque part, être toujours cherchée aussi loin que possible de la pratique universellement en usage partout et dans tous les temps, et 2° que la médecine opératoire, étant presque entièrement du ressort de la mécanique, peut et doit, à titre de science exacte, être formulée à priori, et n'a nul besoin des leçons de l'expérience. La nouvelle invention de M. Mayor réalise à souhait ces deux conditions ; car elle est, d'une part, absolument inouïe, et, d'autre part, essentiellement mécanique.
Vous savez en gros de quoi il s'agit. M. Mayor, touché des douleurs qui accompagnent les amputations exécutées par les procédés ordinaires, et qu'il attribue uniquement à la lenteur de la marche du couteau, s'est demandé s'il n'y aurait pas moyen
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d'aller plus vite en besogne, et de couper, par exemple, une cuisse instantanément, comme on coupe un fil avec des ciseaux. Pour résoudre ce problème de mécanique, il s'est adressé, comme de coutume, à la pratique des arts manuels, qui ne lui ont pas fait attendre la solution. Il a vu, dans les boucheries, opérer des sections brusques et simultanées des chairs et des os, sur des pièces énormes, au moyen d'un couperet à deux tranchants; il a vu aussi les jardiniers faire tomber des branches assez grosses avec leur sécateur', enfin, il a vu les vétérinaires abattre dextrement une queue de cheval avec un instrument à deux branches, connu vulgairement sous le nom de coupe-queue. Fort de ces autorités — auxquelles il aurait pu joindre celle des bûcherons, dont la hache jouit incontestablement des mêmes propriétés tranchantes que le couperet des bouchers et le coupe -queue des vétérinaires, — M. Mayor a conclu qu'il fallait, sans délai, substituer au couteau et à la scie à amputation un billot, une hache et un maillet. L'emploi de ces instruments s'explique de lui-même : on met le membre à amputer sur le billot, la hache sur le membre, etc., c'est la méthode opératoire employée pour l'ablation du poignet des parricides. Seulement M. Mayor, voulant mettre complètement à profit le procédé des bouchers, fixe «ur son billot une lame tranchante, en forme de coutelas, sur laquelle le membre sera posé, de sorte, dit-il, que les deux tranchants, celui sur lequel appuie le membre et celui qui est poussé par le maillet, tournés l'un contre l'autre, se croiseront exactement et
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dans un clin d'oeil. Ces instruments dans leur ensemble et leur jeu réalisent, comme vous voyez, le mécanisme des ciseaux, et sont appelés, pour cette raison, ciseaux à percussion. Ce mécanisme, aussi remarquable par sa simplicité que par son infaillibilité, aurait sans doute suffi à toutes les exigences de l'effet à produire ; mais M. Mayor, en méditant sur son idée, a reconnu qu'il serait mieux de changer ces ciseaux bâtards en ciseaux véritables et légitimes. Il a donc abandonné, dit-il, la hache, le billot et le maillet, et ne se sert plus que d'une paire de ciseaux. Il est vrai que ce sont des ciseaux monstres-, et comme des ciseaux de cette taille peuvent incontestablement couper tout ce qu'on mettra entre leurs branches, l'instrument qui, sous sa première forme, n'était qu'un ostéotome destiné à opérer dans certains cas spéciaux, devient un tachytome ou sécateur universel, qui tranchera instantanément tout ce que vous livrerez à sa fureur, nez, doigts, pénis, pieds, mains, bras, jambes, cuisses, etc, Ne craignez pas, du reste, que le membre à retrancher s'avise de fuir devant ce terrible engin, et de lui faire manquer son coup; M. Mayor y a pourvu : « L'un des taillants de l'instrument sera » concave, de manière à pouvoir loger environ la demi » circonférence de l'objet qui doit être coupé; l'autre » lame sera, au contraire, convexe ; de sorte qu'on x> aura tout à la fois le sabre d'un côté et le yatagan » de l'autre. » Tel est le dernier mot de l'invention de M. Mayor.
Assurément, vous ne doutez pas que la machine de M. Mayor ne soit en état de tachytomer à souhait tout
ce qu'on lui présentera; mais vous pourriez avoir quelques scrupules sur les conséquences ultérieures de l'opération. Le sort du moignon vous préoccupe; vous voyez une énorme plaie restée béante, une suppuration intarissable, l'os faisant un horrible saillie, etc.. Rassurez-vous. Rien de tout cela n'arrivera D'abord, il faut savoir qu'avant de placer le membre entre les deux terribles lames du tachytome, on devra tailler proprement un lambeau de peau semi-lunaire, bien et dûment disséqué dans tout son pourtour, lé* quel lambeau sera ensuite appliqué sur la plaie, qui se réunira immédiatement par une cicatrice linéaire des plus exactes. Si le malade souffre cruellement pendant ce premier temps de l'opération, vous vous rappellerez que M. Mayor ne s'est engagé à lui éviter que la douleur de l'amputation; or, il est bien évident que ces incisions préliminaires des téguments sont tout à fait étrangères à la tachytomisation du membre, et qu'en conséquence l'opération nouvelle, ainsi définie, aura toujours lieu senza dolore. Quod erat demonstraïsdum. C'est ainsi qu'il faut entendre le propos d'un amputé de M. Mayor, qui a déclaré : qu'il n'a rien senti, quand on lui a coupé la jambe.
Quelques autres éventualités pourraient vous inquiéter. Ainsi, par exemple, si au lieu de diviser nettement l'os, les ciseaux monstres de M. Mayor allaient le casser, le fêler, etc., il en résulterait des esquilles probablement incommodes, ou des saillies peu élégantes. Nous avons craint aussi quelques irrégularités de ce genre, mais M. Mayor nous a immédiatement
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tranquillisés, en nous assurant que cette circonstance n'était qu'un vain épouvantait. Il nous promet que, quelle que soit la disposition des os à voler en éclats, lorsqu'ils sont soumis à une violence extérieure, l'événement ne se réalisera que dans de rares occasions; et quand il se réalisera, il n'y aura rien de plus aisé que de séparer et extraire les esquilles, de niveler la surface du bout de l'os, si elle est trop accidentée, au moyen de râpes, cisailles, pinces, etc.; rien n'empêche même, dans le cas d'une fracture comminutive remontant un peu haut, de refouler les chairs pour dénuder l'os et le scier au-dessus de la cassure ; et toujours, bien entendu, senza dolore, car, encore unefois, la tachytomie, proprement dite, est parfaitement innocente de ces manœuvres accessoires.
Tel est la méthode que M. Mayor recommande à tous les chirurgiens du monde, dans l'intérêt de la science, de l'art et de {'humanité souffrante. Elle lui paraît si simple qu'il ne doute pas que, malgré les petitesses obligées et les pitoyables attaques de l'ignorance, on n'hésitera pas à l'adopter. En ceci. M. Mayor se trompe. Les chirurgiens auront probablement l'impertinence d'attendre que l'inventeur ait lui-même mis en mouvement sa paire de ciseaux, qui n'existe encore qu'en idée. Il y a même à parier que M. Mayor en restera, pour cette invention comme pour tant d'autres, à sa démonstration théorique ; il ne voudra pas, conformément à sa philosophie chirurgicale, perdre son temps à soumettre à l'épreuve de l'expérience un théorème de mécanique d'une évidence mathématique, et se tiendra
pour satisfait d'avoir prouvé (ce que personne ne sera tenté de contester) qu'on peut construire un instrument capable de couper une partie d'un corps vivant avec la rapidité de la foudre ou d'un boulet de canon. Le docteur Guillotin avait déjà, d'ailleurs, comme chacun sait, et aussi dans l'intérêt de l'humanité, résolu ce problème chirurgical de la manière la plus heureuse.