‹ La médecine et les médecins (volume 2)Chapitre 62 sur 89 · L'ELOQUENCE MEDICALE OFFICIELLE A L' ACADÉMIE ET A LA FACULTÉ · texte numérisé non relu

L'ELOQUENCE MEDICALE OFFICIELLE A L' ACADÉMIE ET A LA FACULTÉ

L'éloge académique est notoirement une des plus lourdes pièces de la littérature classique ; il a dû figurer en tête des chefs d'accusation allégués par le goût moderne contre le goût ancien. Les plus zélés partisans des vieilles pratiques littéraires, ceux mêmes qui luttent encore pour la Tragédie en cinq actes, en vers alexandrins, pour l'Epître, pour l'Ode pindarique et pour l'Apologue, reculent devant la responsabilité de l'Éloge. Ce genre, tout décrié qu'il est, n'est pourtant pas mort; car les Genres sont très-vivaces, et les réformateurs ont cru un peu trop légèrement pouvoir les effacer du nouveau code littéraire. On ne raye pas ainsi d'un trait de plume des lois consacrées par des siècles de pratique. Les Genres sont indestructibles. Lamartine a fait des Épîtres, Victor

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Hugo des Odes, Alfred de Musset des Contes, Sainte- Beuve des Sonnets, et l'Eloge continue de répandre périodiquement ses pavots dans l'enceinte de toutes les académies, et, singulièrement, de l'Académie royale, nationale et impériale de médecine. 11 fait, à lui seul, à peu près tous les frais de l'éloquence médicale officielle.

Notre académie s'est conformée en ceci aux us des anciennes académies, ses aînées, réunies dans le moderne Institut. Cet usage est essentiellement et presque exclusivement français. Les corps scientifiques et littéraires des autres pays ne font pas adopté. Chez nous, il est non-seulement une coutume, mais encore une sorte d'obligation. L'Éloge n'est plus facultatif; il est inscrit en première ligne dans le cahier des charges des fonctions académiques du secrétaire perpétuel. A l'Académie française, qui est l'académie modèle et par son antiquité et par sa noble oisiveté, on loue même les vivants. A chaque nouvelle réception le récipiendaire, après qu'il a loué son prédécesseur est loué luimême par un de ses collègues auquel il renvoie l'éloge. Cet encensement réciproque occupe ordinairement toute une séance; le public rit, c'est son droit ; mais l'académie rit à son tour du public qui n'est pas le personnage le moins plaisant de la cérémonie. Du reste, l'existence des académies, comme corps, dépend peutêtre, plus qu'on ne l'imagine, de ces représentations. Qui voudrait être académicien, s'il ne se procurait par là un moyen infaillible d'acquérir une gloire authentique constatée par procès-verbal ?

Le fonctionnaire auquel est exclusivement dévolu le

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rôle de panégyriste est lui-même, il faut bien le dire, intéressé au maintien de cette formalité. Il trouve dans l'Éloge un cadre et un thèmedediscourstout préparés et commodes. Ce serait peut-être trop exiger du talent et des ressources d'esprit d'un seul homme que de lui imposer l'obligation d'inventer chaque année le fond et la forme d'un discours. L'éloge vient à son aide. La mort, pourvoyeuse infatigable, ne le laisse jamais manquer de matière. Le talent, d'ailleurs, peut toujours utiliser ce moule, quelque usé et fatigué qu'il soit, et on est disposé à absoudre le genre lorsqu'il est mis en œuvre par Fontenelle, d'Alembert, Cuvier, Yicq-d'Azyr, Pariset, Arago, pour ne parler que des morts. Il est cependant présumable que ces éminents esprits, ces beaux talents n'ont pas pu, sous cette forme étroite et conventionnelle, déployer leur pensée sur les grandes questions, objets de leurs études, dans toute son ampleur. Si plusieurs s'y sont acquis une réputation d'écrivains, cela prouve seulement qu'on peut avec de l'esprit tirer parti de tout. Qui sait pourtant ce qu'on eût pensé de ces hommes pendant leur vie; qui sait si l'on eût tant parlé d'eux après leur mort, s'ils n'avaient eu d'autres titres que ces morceaux de littérature académique? Que seraient Fontenelle, d'Alembert; Cuvier, réduits à ce bagage? et que serait ce bagage même, si sa valeur n'était pas garantie par la valeur supérieure d'œuvres et de travaux dont il n'est que l'appoint?

On allègue en faveur de l'éloge académique une circonstance atténuante: son utilité historique. Les faiseurs d'éloges, dit-on, sont comme les gazetiers de

l'histoire littéraire et scientifique, dont les écrivains et les savants sont les acteurs, les livres et les découvertes les événements. Ils en ramassent les éléments grain à grain, comme la fourmi, tenus qu'ils sont par état d'en rechercher les particularités les plus minutieuses, les traits les plus fugitifs. Sous le fatras déclamatoire, il y a des faits; les phrases passent, après avoir produit leur effet de sonorité ; les faits restent.

Il y a bien quelque vérité dans cette apologie; mais il en faut beaucoup rabattre. Il n'y a d'historique dans TÉloge que la forme extérieure. L'esprit du genre est essentiellement anti-historique. Hors les dates, les noms, et les circonstances matérielles des faits de notoriété publique, tout le reste n'est guère qu'un appareil décoratif sans réalité. Il s'en faut donc beaucoup que les éloges officiels des académiciens puissent tenir lieu de l'histoire d'une académie. Il ne faut pas davantage y chercher, ce qu'on est pourtant tenté de faire sur l'étiquette, des portraits individuels quelque peu ressemblants. Ce ne sont généralement que des croquis de fantaisie, dans lesquels le peintre cherche plus à faire valoir sa touche et le brillant de sa couleur, qu'à étudier et reproduire sincèrement les traits du modèle. Il est tenu, d'ailleurs, de le peindre en beau, et seulement en buste, dans le style des épitaphes tumulaires. Il n'y a de sûreté pour le portrait que dans la photographie; mais pour décalquer les esprits on n'a pas encore de bons objectifs, et en possédât-on, qui oserait exhiber en public une de ces impitoyables épreuves daguerriennes?

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Que de beaux sujets de disquisition, pourtant, s'offriraient à nos orateurs académiques'. Pourquoi, par exemple , ce secrétaire perpétuel, qui est comme l'administrateur scientifique et littéraire de la société, son chargé d'affaires vis-à-vis du public, de TEtat, de la profession, ne viendrait-il pas, dans les séances de fin d'année, régler les comptes et dresser le bilan des travaux de l'Académie pendant l'année écoulée ? Tracer d'une main ferme l'histoire des discussions, en fixer le sens et en déterminer la portée pour la solution des questions de doctrine et de pratique , signaler, caractériser et apprécier les actes, les décisions, les mesures, dans Tordre scientifique, administratif ou professionnel, émanés de la compagnie, délibérant et agissant comme autorité constituée, ne serait-ce pas là un grand et riche texte de discours (1) ? et plût à Dieu que tel ou tel secrétaire d'académie, Cuvier, si vous voulez, Arago, Pariset, eût adopté cette méthode! que de beaux morceaux d'exposition historique et de critique nous aurions ! et combien ces comptes-rendus, rédigés par des hommes compétents, bien renseignés, pleins de lumières, de discernement et d'autorité, seraient plus instructifs, plus utiles au progrès de la science, plus dignes d'occuper et d'inté-

(i) L'art. 13 du règlement de l'Académie de médecine prescrit, entre autres obligations, au secrétaire perpétuel « de faire tous les ans, canjointement avec le secrétaire annuel, l'analyse de l'ensemble des trayaux de l'académie, l'éloge de ses membres décédés, et de présenter une esquisse des progrès de l'art de guérir dans toutes ses branches. » Parmi ces clauses, celle de l'Éloge est la seule, que nous sachions, qui soit exécutée.

resser des esprits sérieux et les membres d'un corps savant, que ces lieux communs d'éloquence par lesquels on essaye, invita Minervâ, d'élever à force d'engins une statue colossale à une personnalité souvent assez mince ! Car enfin les grands hommes sont rares, dans les Académies comme ailleurs, et il ne suffit pas, que nous sachions, d'être mort pour passer à l'état de dieu, comme les empereurs romains. Ce serait là vraiment Y histoire de l'Académie, dont les éloges ne donnent que des lambeaux infidèles et sans suite. Ce serait également celle des académiciens ; car, vivants ou morts, ils se présenteraient inévitablement a l'historien, non point sans doute dans leur existence privée et dans les détails, le plus souvent puérils, de leur biographie, mais dans leur vie intellectuelle, scientifique et académique. Ce serait enfin louer l'Académie, non par ricochet dans la personne de tel ou tel de ses membres, mais directement et de la meilleure manière, par le récit de ses actes. Le foyer lumineux serait par là déplacé. L'illustration viendrait du corps aux membres, et non plus des membres au corps. Ce travail, ou autre analogue, exigerait sans doute du secrétaire perpétuel une grande variété de connaissances, une intelligence flexible et étendue, un jugement solide, beaucoup de tact et d'indépendance, une juste dose de ce qu'on appelle l'esprit de corps, le zèle de la science, l'amour de la vérité, et, ce qui est de rigueur en toute œuvre d'art et de plume, le talent. Ces qualités sont peut-être difficiles à réunir; cependant plus d'un secrétaire académique, parmi les morts

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et les vivants, en a offert l'exemple, et il faut, dans tous les cas, par convenance, les supposer dans tous. Mais tout ceci n'est que pure utopie. La réalisation de cette réforme dans les usages académiques changerait complètement le caractère des séances annuelles, en en déplaçant le but. Dans ces jours de représentation, l'Académie n'est plus, à proprement parler, maîtresse chez elle : elle reçoit, et se doit toute à ses botes. Son public habituel, exclusivement scientifique, est, remplacé par un public fort mélangé, qu'il faut traiter selon son goût, ses habitudes. La civilité l'exige. Quel secrétaire aurait le front et l'inhumanité de développer une thèse de pathologie ou d'anatomie, d'agiter le problème du perchlorure de fer, du chloroforme, ou d'entrer dans les détails techniques de la question proposée par le digne marquis d'Argenteuil, en face d'un triple rang de chapeaux féminins? La science et le technique endormiraient ou mettraient en fuite l'auditoire. L'éloge n'a pas ces inconvénients. Il peut ennuyer assurément — c'est l'effet, hélas ! de toute lecture un peu longue — mais du moins il se laisse écouter et en grande partie comprendre. C'est un canevas sur lequel l'orateur peut, s'il est disert, coudre quelques fleurs artificielles qui brillent un moment à l'œil. Il peut faire jaillir de temps en temps du fond sourd et monotone du discours, une note aiguë qui réveille en sursaut les esprits, comme ferait une prise de tabac. Pariset excellait dans l'art de placer ces touches scintillantes que les peintres appellent des Réveillons. Il y ajoutait, comme adjuvant, l'accent

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et la mimique, et manquait rarement son effet. Ceci est l'affaire du talent, et non omnia possumus omnes. L'éloge a, en outre, un élément particulier d'intérêt dans sa partie biographique. La vie d'un homme, quelque unie qu'on la suppose, présente toujours quelques incidents attachants ou piquants, dont se contente aisément la sensibilité ou la curiosité superficielles d'un auditoire. De là la tendance des panégyristes à recueillir les anecdotes, à citer les traits de caractère ou d'esprit, à raconter tout ce qui a un air d'aventure. Arago faisait grand usage de ces moyens détournés ; il s'en aidait pour faire passer plus aisément les appréciations scientifiques. Il avait d'ailleurs le goût anecdotier. Il était excusable ; c'est une des nécessités du genre, une des conditions du succès. Or quel est l'écrivain si guindé dans sa dignité qui ne la sacrifie au premier des besoins, celui de se faire lire ? et quel est l'orateur si solennel qui consentirait à élaguer de son discours ce qu'il sait, par expérience, devoir le faire écouter et applaudir?

L'éloge académique est donc tout ce qu'il doit et peut être dans les conditions et dans le milieu où il se produit. Il faudrait, pour transformer ce genre et lui donner une valeur sérieuse et scientifique, changer d'abord ce milieu et ces conditions; mais dans ce cas il vaudrait mieux le supprimer tout à fait; Or c'est là une révolution qu'il ne nous sera pas donné de voir, ni non plus à nos fils et à nos petits-fils. Les trônes, les gouvernements, les empires auront changé dix fois de face avant que l'Éloge disparaisse du programme

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académique. Il durera soigneusement empaqueté, comme une momie égyptienne, sous les bandelettes sacrées de la routine, autant que les académies mêmes; et le dernier Éloge sera prononcé par le dernier secrétaire perpétuel de la dernière académie.

Quoi qu'il en soit de la convenance et de l'utilité de ce genre d'éloquence à l'Académie de médecine, il n'est pas souhaitable que l'usage s'en établisse, comme il tendra le faire, dans la Faculté. La Faculté n'est pas une académie ; c'est une institution d'enseignement, une école. C'est au but supérieur de sa fonction, comme corps enseignant, que doivent se rapporter tous ses actes publics. L'esprit général de l'institution doit se refléter dans toutes ses démarches, et dominer les considérations particulières d'ambition, de gloire, d'intérêt de ses membres. Elle n'a pas, comme les académies, à représenter et à briller devant la foule. Uniquement soucieuse de son service, de ses grands devoirs, de sa haute responsabilité envers l'État, les familles, la société, elle ne doit songer qu'à fonder, à maintenir son autorité. Il faut que les élèves, qui sont le vrai public des assemblées solennelles, amenés en présence de leurs maîtres, rapportent de cette première rencontre une impression d'autorité et d'ascendant ; il faut que les maîtres, en ouvrant de leurs mains les portes du sanctuaire aux disciples, leur fassent sentir qu'ils ont besoin de guides et que ces guides sont devant eux. L'appareil et la pompe dont on entoure cette espèce de présentation réciproque ne serait qu'une assez pauvre et ridicule

parade, si on n'ajoutait à ce cérémonial ce qui seul lui donne un sens sérieux, c'est-à-dire les idées et les sentiments qu'il accompagne, mais qu'il ne remplace pas.

Voilà pourquoi, dans ces séances de rentrée où la Faculté parle et agit en corps, elle pourrait, ce semble, et devrait, pour faire acte de présence, de vie et d'action, trouver quelque chose de mieux que la lecture d'un Eloge. Qui ne préférerait, dans ces occasions, entendre l'école parler d'elle-même et des grands objets de son institution, aborder de hautes questions de science, de méthode, en un mot la voir inaugurer l'enseignement qu'elle va dispenser à la jeunesse par une première leçon générale qui en déterminerait l'esprit, le caractère, le but. L'école ferait ainsi acte de maîtrise, et consacrerait son droit d'enseignement, en montrant qu'elle a pour cela l'autorité en même temps que la mission.

Ce seraient là de vrais discours d'ouvertwe. Les textes ne manqueraient pas. La science, la profession, l'enseignement ouvrent au talent les perspectives les plus variées, les plus riches, les plus vastes : les devoirs des élèves et ceux des maîtres, les grandeurs de la pratique de l'art, la mission sociale du médecin, le rôle unique et exceptionnel qu'il remplit parmi les hommes, l'influence civilisatrice qui lui est spécialement dévolue et qui n'a pu lui être disputée, suivant les lieux et les temps, que par le sacerdoce! le haut rang que tient la médecine entre toutes les connaissances humaines par la généralité des études qu'elle suppose, par la dignité de son objet, qui est l'homme

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môme, par la multitude de ses applications qui embrassent la vie individuelle et la vie sociale, et comment, à tous ces titres, le médecin, digne de ce nom, est un des types les plus élevés de culture intellectuelle et morale que la condition humaine comporte! Ces vues, et autres analogues, développées avec conviction et talent, seraient de bonnes semences déposées dans les âmes de cette naissante génération, qui ne demande qu'à marcher pour une bonne fin dans une noble voie. La plupart d'entre ces jeunes esprits, libres encore des liens matériels qui plus tard embarrasseront leurs pas, étrangers aux calculs et aux misères de l'exercice de l'art, seraient d'autant plus désireux de s'élancer dans une carrière dont on leur montrerait la dignité et l'éclat, et y apporteraient par cela même les dispositions les plus propres à leur faire surmonter les dégoûts et les désappointements qui les attendent.

La science ne serait pas moins féconde que la profession, et l'enseignement que la science. L'exposition de l'état des connaissances sur des points de doctrine ou de pratique choisis avec discernement et traités avec une suffisante généralité; des considérations sur les tendances de l'esprit scientifique en général, et sur la marche de la médecine en particulier ; des recherches critiques sur les méthodes d'enseignement et de démonstration en usage, sur leur valeur, leur portée et leur signification; des indications développées des lacunes les plus marquantes existant dans la science médicale et des moyens de les remplir: tels seraient les

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nombreux et inépuisables matériaux qui s'offriraient chaque aimée et dont chaque année mettrait en œuvre quelque fragment. Les faits scientifiques contemporains pourraient fournir les thèmes les plus heureux et les plus intéressants. Qui empêcherait la faculté de donner, par l'organe de l'un de ses membres, son avis sur ces systèmes et ces méthodes thérapeutiques qui s'imposent de temps en temps à la foule, et y sévissent comme des épidémies, par exemple, l'homéopathie, l'hydrothérapie, le magnétisme animal, etc.. d'examiner les fondements scientifiques de ces théories et de ces pratiques, où tout n'est pas absurde sans doute, et de faire voir dans toutes ces choses où finissent l'observation, l'expérience, la science, et où commencent l'hypothèse, l'erreur et le charlatanisme ? Les exemples et même ses propres précédents ne manqueraient pas à la faculté, à défaut de raisons, pour l'adoption d'un programme oratoire moins banal que celui qu'elle emprunte maladroitement à l'académie, dont elle n'est guère en ceci que la doublure. Elle a plus d'une fois, par l'organe de son représentant et chef naturel, son doyen, ou de quelqu'un de ses membres les plus autorisés, inauguré heureusement la reprise de ses travaux à peu près dans la forme que nous aimerions voir passer en règle. Elle a aussi l'exemple de ce qui se fait dans les cours et tribunaux, où, selon un antique et excellent usage, les chefs de la magistrature ou les officiers du ministère public viennent, aux séances solennelles de rentrée, prononcer des discours dans lesquels les principes les plus élevés du droit, les

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règles de l'administration de la justice, les devoirs des magistrats, sont exposés et développés pour l'instruction et l'édification de ceux qui ont pour mission d'appliquer ces principes, d'observer ces règles, de remplir ces devoirs. Ce sont ces belles mercuriales, comme on appelait et comme on appelle encore quelquefois ces discours, que nous voudrions voir imiter dans nos écoles médicales. Un autre exemple plus direct, et qui nous vient toujours en mémoire en pareille circonstance, est celui que donna pendant trente années l'illustre recteur de l'Université de Leyde, le grand Boerhaave, dans ces Orationes qu'il composait à l'occasion des réunions publiques de l'Université ou de l'installation d'une chaire, et dans lesquelles il traçait d'une main sûre la marche générale de la science et de l'enseignement, tandis qu'il appliquait lui-même ses principes dans quatre chaires occupées simultanément avec la même supériorité et un succès égal. On faisait de même, du reste, en ce temps-là, dans les autres universités de l'Europe, et l'Ecole de Montpellier a, si nous ne nous trompons, conservé cette louable partie de la tradition universitaire. C'est, en effet, de cette manière qu'un corps savant et enseignant peut le mieux manifester l'esprit qui l'anime, se donner la conscience de son activité et de sa force, et poser, aux yeux de tous, le fondement légitime de l'autorité scientifique et dogmatique qui lui est déférée. Au lieu de cette grave et ferme attitude, qui siérait si bien à la faculté, n'est-il pas pénible de la voir, depuis quelques années, se présenter au public en veuve

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désolée, comptant et pleurant ses morts, et n'ayant de voix que pour la plainte et les regrets ? Ce sentiment est respectable ; seulement il faut prendre garde que cette exaltation des morts n'ait pour effet, sinon pour but, d'abaisser un peu les vivants et que l'éclatante auréole attachée par le panégyriste à la tête de son héros, ne fasse trop pâlir ou même n'éclipse complètement par instants les lumières- environnantes. Cet obscurcissement, quoique passager, peut n'être pas toujours agréable à ceux qui le subissent.

Ces vœux supposent, il est vrai, que l'autorité scientifique, ainsi mise en demeure de s'expliquer à elle-même et d'expliquer aux autres sa mission et ses droits, a ou peut avoir une conscience claire de l'étendue et de la nature de ses fonctions. Or en est-il ainsi pour la Faculté, pour l'École de médecine de Paris? Nous voudrions le croire; mais nous en sommes à souhaiter qu'elle le prouve. Il y a bien incontestablement une école médicale à Paris; mais y a-t-il une école rie Paris? Qui le sait? Une école, ainsi qu'on l'entend et qu'il faut l'entendre, consiste dans un ensemble systématique de principes arrêtés, de méthodes scientifiques définies et avouées, ou tout au moins, de tendances marquées vers un but déterminé. C'est par cette unité de vues générales que se révèle son esprit, son génie; et c'est par là aussi que se mesurent sa force et la portée de son action. L'Ecole de médecine possèdet-elle en ce moment des traits distinctifs qui puissent sei vir à la faire reconnaître? Est-elle en mesure de se bien rendre compte à elle-même de ce qu'elle sait, de

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ce qu'elle veut, de ce qu'elle peut? Nous posons cette question, et la poser c'est presque la résoudre. Contentons-nous de dire que l'école dite de Paris, ou, si Ton veut, la Faculté, qui est, dit-on, son représentant, son organe visible, serait probablement embarrassée s'il lui fallait faire une profession de foi scientifique, une déclaration de principes. Ajoutons qu'en fait l'enseignement, dépourvu de direction supérieure, marche en tous sens, et un peu à la débandade, sous la conduite d'éclaireurs qui cherchent eux-mêmes leur chemin. Cette confusion tient en'partie, sans doute, à la nature et aux difficultés intrinsèques de la médecine, mais elle a sa source principale dans le défaut d'énergie et de confiance de l'esprit médical du temps. Le dégoût des théories a engendré une sorte d'indifférentisme d'un caractère tout nouveau, qui consiste, non plus à dédaigner et abandonner les recherches (car jamais on n'a tant travaillé), mais à les poursuivre à la fois dans les voies les plus diverses, sous l'escorte des principes les plus opposés, comme feraient des voyageurs qui, égarés loin de la route, dans des chemins de traverse, estimeraient qu'il n'y a pas de raison de choisir entre ceux qui se présentent, puisqu'on ne sait ni quel est le bon, ni s'il y en a un bon, et qui se consoleraient en attendant par cette idée que, s'ils n'avancent pas, du moins ils marchent. Cette singulière espèce d'indifférentisme actif sévit particulièrement, cela se comprend, dans l'ordre des sciences médicales. Quoi d'étonnant donc que le corps enseignant en soit aussi atteint? Mais, s'il en est ainsi, on

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conçoit que la Faculté ne soit ni en position ni en humeur de régenter, de dogmatiser, de faire des Mercuriales, et se mette sagement au régime neutre de Téloge.

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