RÉCAMIER
Récamier a été une des plus grandes célébrités médicales du siècle. Et pourtant quand on cherche les titres de cette renommée, on est tout surpris, à rencontre de ce mot brillant, que la gloire n'a jamais tort, de n'en pas trouver de bien authentiques. Le savant secrétaire perpétuel de l'Académie, obligé de faire cette recherche, pour remplir consciencieusement sa tâche (2). a dû évidemment éprouver un peu de cet embarras. Ce manque de documents s'est révélé à tout moment dans le cours de ce singulier éloge, où chaque point d'admiration est suivi d'un point d'interrogation, où la louange ne s'avance que précédée d'une précaution oratoire et accompagnée d'un correctif, où tout le talent de l'orateur est incessamment employé à ménager un accommodement entre la conscience du savant et le devoir du panégyriste ! Il va bien jusqu'à dire, par une hyperbole permise en ces occasions, que son héros était un génie, et que ce génie se manifestait par des éclairs, mais il nous prévient en même temps que ce génie était sujet à de fréquentes et longues éclipses, et que ces éclairs étaient plus propres à éblouir qu'à éclairer. Il nous vante la sagacité, l'ingéniosité, la promptitude incomparables de son tact médical, la fécondité inépuisable de ses in-
(1) Jean-Claude-Anthelme Récamier, né à Cressin, près de Belley (Ain), mort à Paris ie 28 juin 1852.
(2) Éloge de Récamier ; séance annuelle du 11 décembre 1855 [Mémoires de l'Académie de médecine, t. XX).
ventions thérapeutiques, mais il se tait sur les résultats de ces merveilleuses facultés ; enfin, tout en dispensant libéralement les généralités apologétiques, il évite les appréciations directes de doctrine ou de pratique, et dès qu'il semble près d'y toucher, il s'échappe par une tangente et court à d'autres objets, imitant en cela l'artifice du poëte Simonide, qui, ayant à chanter les hauts faits d'Hiéron, tyran de Syracuse, et se trouvant à court de matière, consacra les trois quarts de son dithyrambe à l'éloge de Castor et Pollux.
Et de fait, il n'y avait guère d'autre parti à prendre à l'égard du médecin et du savant. Récamier était, dans la science et dans la profession, une de ces individualités excentriques, qui se prêterait plus aisément à une caricature qu'à un portrait sérieux, si les plus belles qualités de l'âme ne commandaient impérieusement l'admiration, le respect et la sympathie. M. Dubois a montré, en traits chaleureux et pénétrants, le spectacle de cette carrière médicale, qui, au point de vue moral, a été d'un bout à l'autre un grand et noble modèle. Il a dit le désintéressement, le dévouement sans bornes, l'ardente charité que Récamier apportait dans l'exercice de la médecine. Il a parlé encore de cette confiance dans l'art, de cette espèce de foi médicale, morte, hélas! dans tant d'esprits aujourd'hui, qui le faisait encore espérer et agir dans les cas les plus évidemment désespérés. L'espérance n'est pas seulement une vertu théologale, elle est aussi un peu une vertu médicale, car pour agir, et agir efficacement, il faut que le médecin croie et veuille; et comment voudra-t-il.
RÊCAMIER. TiT
s'il n'a pas l'espérance? Seulement cette foi de Récamier était, comme la foi du charbonnier, robuste, mais aveugle. De là ces témérités inouïes, ces médications étranges, ces recettes baroques, qu'on appelait des inspirations, mais qui n'étaient, en réalité, que des appels au hasard; et ce hasard, tant de milliers de fois invoqué, dans combien de cas a-t-il été favorable, dans combien de cas funeste? La question seule fait trembler.
Non ! l'art de guérir n'est pas un art de prétendue inspiration et de seconde vue. Il nrest permis qu'à des charlatans ou à des illuminés d'en parler ainsi. Ce n'est pas du moins à des facultés mystérieuses, à une puissance occulte de ce genre, que les grands praticiens ont attribué leurs succès et doivent leur gloire. Ce n'est point par inspiration , c'est-à-dire sans raison assignable, qu'Hippocrate, Galien, Arétée, Fernel, Bâillon, Boërhaave, Stoll, Baglivi, Sydenham, P. Frank, Corvisart, Hufeland, et leurs pareils, dans tous les temps et par tout pays, ont traité les maladies et guéri les malades; c'est par des pratiques fondées sur l'expérience ou déduites de théories justifiables par la science, et par l'exercice du jugement et du raisonnement départis à chaque homme venant en ce monde.
Récamier, on peut bien le dire sans blesser aucune convenance, n'a pas apporté une idée dans la science, et peut-être pas une pratique dans l'art. Sa doctrine, si toutefois on peut donner ce nom aux incohérentes élucubrations d'un esprit inquiet et sans règle, son panégyriste n'est pas lui-même sûr de l'avoir bien comprise, et par ce qu'il n'en dit pas on juge assez de
ce qu'il en pense. Nous pourrions en parler, car nous avons jadis suivi ses leçons. M. Dubois la représente comme une espèce de stahiianisme. C'est la flatter extraordinairement. Le stahiianisme pourrait , avec quelques retouches, faire encore, n'en déplaise au vitalisme de Montpellier et à celui de Paris, une assez bonne figure dans les régions spéculatives de la médecine. Nous ne connaissons pas de système aussi bien lié, aussi conséquent, aussi conforme à la généralité des phénomènes de la vie et aussi médical. Celui de Récamier n'avait, que nous sachions, aucun de ces mérites. Quant à la pratique, nous ignorons si quelque disciple assidu est parvenu à tirer de son enseignement et de ses exemples des règles de médication précises; mais il est permis d'en douter; il n'aurait pu le faire qu'à la manière du maître, par divination. Récamier n'avait pas proprement de thérapeutique; il improvisait sans cesse, et attendait rarement le résultat d'un essai avant de passer à un autre. Comment dès lors s'initier aux secrets d'une expérience qui recommençait toujours?
La position professionnelle de Récamier était non moins excentrique que ses idées et sa pratique. Elle aurait pu faire juger défavorablement de son caractère, si l'élévation, la générosité, la pureté de ses sentiments n'avaient mis sa personnalité morale au-dessus de tout soupçon injurieux et même du ridicule. On l'appelait et il se croyait sincèrement lui-même un guérisseur. Aux autres médecins, à nous servum pecus de la science, les succès faciles; qui ne réclament qu'une
RECAM1ER. 449
somme d'habileté ordinaire et courante, mais à lui les cures impossibles et les résurrections. Ainsi l'avait établi l'opinion, reine du monde. Aussi, le plus souvent, était-ce in extremis qu'il était appelé. Il partageait ce privilège avec beaucoup d'autres oracles infiniment moins respectables, auxquels la superstition des malades s'adresse lorsqu'ils croient n'avoir plus rien à attendre de la médecine des médecins. En consultation, c'étaient des décisions et non des lumières qu'il apportait à ses confrères, sans prétention à l'autorité, du reste, et sans aucune intention blessante, mais par suite de cette confiance en lui-même qu'il supposait naïvement devoir être partagée par tout le monde.
Quelque réputation qu'ait eu dans le monde Récamier comme praticien et thérapeutiste, quoi qu'il en soit de ces traits prestigieux de divination et de ces prouesses médico-chirurgicales qu'on en racontait de temps en temps, il est douteux qu'aucun de ses confrères eût, le cas échéant, aisément consenti à passer par ses mains. D'après ce mode d'appréciation, qui est assez sûr, il est permis de dire de Récamier, tout en rendant hommage à son caractère, à sa piété, à ses vertus, qu'aucun médecin n'a dans aucun temps mieux justifié la sagesse delà dernière et de la plus importante des sept règles pour la conservation de la santé de Frédéric Hoffmann : Fuge medicos et medicamenta si vis esse salvus.