ROUX
La place qu'occupe un homme dans l'opinion est difficilement appréciée pendant sa vie. On peut la juger très-grande quand elle est en réalité très-petite, et
(i) Tels furent en effet les deux griefs qui provoquèrent et entretinrent l'opposition de la jeunesse, en tout temps très-démocratique, des écoles : sa parenté avec un personnage politique illustre devenu impopulaire, et sa mise, dont la recherche mondaine semblait indiquer des goûts et des habitudes peu en harmonie avec la graviié de la science et du professorat. Aussi, bien qu'arrivé par le concours, il fut repoussé par la masse des étudiants et jamais complètement accepté. Ceci rappelle un trait et un mot qui eurent un grand succès et qui le méritaient bien. L'ouverture de son cours fut, on s'en souvient, extrêmement orageuse. Il y eut une sorte d'émeute. Après sa leçon, péniblement achevée au milieu du plus violent tumulte, il fut poursuivi par une centaine de jeunes gens qui l'accompagnèrent avec force cris et autres démonstrations peu bienveillantes et même menaçantes, depuis la place de l'École jusqu'au pont des Arts. Arrivée là, la bande eut un moment d'hésitation et s'arrêta.— On payait alors encore le péage. — Royer-Collard , voyant ce moment d'arrêt, jeta une pièce de cinq francs sur le comptoir du buraliste en disant tout haut avec un geste solennel : Pour moi et ma suite. Cette saillie changea immédiatement les choses de face. Les assaillants poussèrent un hourra d'approbation et tout fut fini pour ce jour-là.
(2) Notice nécrologique. Joseph-Philibert Roux était né à Auxerre le 26 avril 1780 : il est mnrt à Paris le 2i mars i85i.
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réciproquement. Ceci s'applique surtout à ceux qui, ayant beaucoup vécu, sont depuis longtemps entrés dans l'histoire quand le ternie fatal arrive. L'histoire, en effet, pour la plupart des hommes marquants, commence bien plus tôt qu'on ne l'imagine ; ce n'est pas la mort qui leur en ouvre les portes; elle les ferme, au contraire, sur eux. Ce n'est qu'à ce moment suprême, cependant, qu'on peut constater ce qui était resté d'eux dans le souvenir de leurs derniers contemporains, et prévoir ce qui en restera dans celui des générations à venir.
La célébrité du médecin distingué qui vient d'être si subitement enlevé à la profession et à l'affection de ses nombreux amis remonte à près d'un demi-siècle. C'est au sein d'une génération aujourd'hui presque entièrement disparue qu'il déploya le talent, et exécuta les travaux qui la lui ont méritée. Quoiqu'il soit toujours resté en mouvement, tant dans l'exercice de ses fonctions de professeur et de chirurgien des hôpitaux, que par une participation assidue aux études et aux discussions du temps et pour le service d'une grande clientèle, on ne peut pas dire pour cela qu'il fût en vue. Il ne faisait plus partie, si l'on permet la comparaison, de l'armée active de la science et de l'art ; il était dans le corps de réserve. L'initiative, l'invention, le sentiment du progrès, l'ambition du succès n'appartiennent qu'à la jeunesse, et tout au plus à l'âge mùr. Au delà, pour la majorité des hommes, c'est l'esprit de conservation et de critique qui prévaut. Quelque effort qu'ils fassent pour se soustraire à
la loi du temps, ils ne peuvent guère que se répéter ; et le monde, en aucun genre, n'aime les répétitions. Roux, d'ailleurs, n'était pas un esprit dogmatique : c'était un homme d'action plus que de doctrine, d'application plus que de découverte. Il n'a donc pas eu ni pu avoir dans la science l'autorité imposante et universelle des idées. Il n'y représentait aucun point de vue arrêté, aucune direction précise. Il a, dans la chirurgie moderne, joué le rôle d'un brillant artiste plutôt que celui d'un docteur et d'un maître. Son enseignement était instructif, au point de vue de l'historique des faits, mais ne se formulait pas d'ordinaire en inductions pratiques. En général, sa pensée manquait de fixité et de conclusion. Il était ingénieux plutôt que sagace, curieux plutôt que pénétrant, et son jugement avait plus de promptitude peut être que de solidité. Il ne paraît pas avoir eu des convictions chirurgicales bien fortes ; il est du moins certain qu'il n'en inspirait pas de telles aux élèves. La longue compétition, rappelée dans un des discours prononcés sur sa tombe (1), qui s'établit entre le chirurgien de la Charité et celui de l'Hôtel-Dieu, fut une rivalité de bruit et de popularité, plutôt qu'une lutte sérieuse de science et d'influence scientique. Dupuytren n'aimait pas son rival, mais il ne le craignait pas. Roux ne haïssait pas tant le sien, mais il le craignait beaucoup. Ils étaient tous deux dans leur caractère et dans la vérité des choses.
(i) Par M. Velpeau.
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Mais le fait même de cette lutte, sa longue durée, son éclat témoignent de la valeur de l'homme qui seul a pu la soutenir sans ridicule et sans invraisemblance. Aussi, après la mort du professeur de l'Hôtel-Dieu, Roux resta sans contestation le représentant le plus illustre de la chirurgie française. C'est dans cette gloire qu'il est mort, quoique depuis une assez longue période toute espèce de bruit eût cessé autour de son nom et de sa pratique. Et cette gloire est légitime ! L'immense manifestation d'hommages et de regrets qui a éclaté sur sa tombe n'était pas le résultat d'une surprise de l'opinion. La science et la profession ont senti qu'elles venaient de perdre, sinon un guide ou un chef, du moins un de leurs plus beaux fleurons.
Quand ces personnalités marquantes s'éteignent, on dirait qu'il s'opère un vide qui ne pourra être comblé. Il semble qu'il ne se fait plus aujourd'hui de ces vastes réputations. Il y a quelque chose de vrai dans ce sentiment. Toutes les époques ne sont pas également propres à l'établissement de ces grosses fortunes de renommée. Celle où parut Roux a été particulièrement favorisée sous ce rapport. Presque toutes nos illustrations dans les sciences, les arts, la guerre, l'administration, se fondèrent tout à coup et comme par enchantement vers la fin de la république et au commencement de l'empire. Celles qui leur ont succédé ne paraissent pas, sauf erreur, être du même rang, et, dans tous les cas, n'ont pas certainement le même prestige. La période de la restauration donna lieu à une explosion analogue, mais bien moins forte, et bornée presque
exclusivement aux lettres et aux beaux-arts, Tous nos
grands artistes, nos grands poêles vivants sont éelos ou ont fleuri à cette époque, et il est bien remarquable que, depuis plus d'un quart de siècle, aucun nom nouveau n'a pu monter, dans le domaine de l'imagination et de l'art, au niveau de ceux qui firent alors leur entrée dans le monde. Il paraît que ces effïorescences se font par couches. Roux eut l'avantage de naître et de grandir dans un de ces moments privilégiés où les hommes de bonne volonté, enhardis et soutenus par l'esprit aventureux d'une génération qui croyait tout possible, stimulés par les besoins d'une société qui se reconstituait sur un plan nouveau, pouvaient faire tous les genres de fortune. Il en profita; et quoiqu'il y ait mis beaucoup du sien, il est probable que son nom ne serait pas venu si éclatant jusqu'à nous, s'il n'avait pas reçu quelque reflet des autres gloires contemporaines. La gloire n'est jamais entièrement personnelle; les plus méritants en empruntent toujours une partie au réservoir commun de celle de leur pays. Quand la patrie est forte, considérée, respectée, et même un peu redoutée dans le monde, les œuvres de ses enfants sont en haute estime. La puissance politique est une grande recommandation pour les œuvres d'esprit et de science. Il n'est pas indifférent, pour le sort d'un système de médecine, de physique, de chimie, d'une idée quelconque, de sortir des presses de Paris ou de celles d'une ville d'Espagne ou d'Italie. En ces choses aussi le pavillon couvre la marchandise. On peut doue croire, sans vouloir diminuer en rien l'estime
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due au célèbre chirurgien, que le patronage du glorieux milieu où il vécut l'a utilement accompagné dans sa longue carrière. Combien de nullités authentiques n'avons-nous pas vues se soutenir sur un pied respectable par cette unique influence!
Le moment n'est peut-être pas venu de prononcer un jugement définitif sur ce personnage distingué. Cette tâche appartient d'ailleurs à des voix plus autorisées que la nôtre. Déjà les principaux traits de cette figure scientifique nous semblent avoir été fidèlement esquissés dans le discours rappelé plus haut ; et il sera difficile à ceux qui reprendront cette étude de s'écarter beaucoup des indications de cette ébauche, sans s'écarter en même temps de la vérité. Oui, ce qui a distingué Rouxentre tous les maîtres de son temps, ce par quoi il a excellé, c'est le talent et l'adresse de l'opérateur. L'idéal de la chirurgie était pour lui la médecine opératoire; de tous les services qu'elle pouvait rendre, il estimait par-dessus tout et ne comprenait même parfaitement bien que ce qu peut s'obtenir et s'exécuter à l'aide du bistouri. N'attendons pas de lui en théorie la profondeur des vues d'un J. Hunter ou d'un Scarpa, en pratique le juste et ferme coup d'œil de Boyer ou de Dupuytren; il ne faut compter d'une manière absolue que sur la dextérité et la sûreté de son intervention manuelle. La chirurgie, ainsi entendue, est avant tout une œuvre de la main, et c'est là en effet la traduction de ce mot grec. Sans doute ce point de vue n'était pas exclusif chez Roux, mais il était prédominant. Presque tout ce qu'il a fait d'important et de nouveau, en chirurgie, se ré-
sume en des procédés opératoires, et en procédés dont la mise en œuvre suppose, en général, dans l'opérateur une adresse qu'il n'est pas donné à tous d'acquérir. Il excellait dans les manœuvres qui exigent une extrême délicatesse en même temps qu'une précision presque mathématique, telles que la staphyloraphie, la cataracte, etc. Il mettait une sorte de coquetterie à opérer lestement et proprement. Il est le premier chirurgien dont on se soit avisé de remarquer X élégance, en parlant de sa manière d'opérer. C'était par ce côté qu'on l'opposait avec le plus de succès à Dupuytren, dont le manuel, il faut le reconnaître, n'avait pas cette qualité esthétique. Roux représente donc, par excellence, en chirurgie, la médecine opératoire. Plusieurs avant lui, avec lui, après lui, ont été plus chirurgiens, dans la riche et légitime acception que l'esprit de la science moderne a donnée à ce mot ; nul n'a été aussi habile opérateur. C'est là aussi un beau titre; c'est celui qui a été mis en relief par un collègue compétent, un ami dévoué; il restera sans doute le fondement le moins contesté de la renommée de Roux, le trait le plus caractéristique et le seul bien saillant de sa carrière chirurgicale.
A son zèle pour l'étude, à l'activité incessante de son esprit, à une intelligence vive et prompte, Roux joignait de belles et nobles qualités morales, qui ont fait honorer et aimer en lui la personne autant que ses rares connaissances et son talent faisaient admirer l'homme de l'art et le professeur. Dans une carrière où les luttes sont si fréquentes, il soutint toujours
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avec dignité le rôle que lui traçaient ses devoirs professionnels et le soin légitime de sa réputation. Il ne chercha pas à faire, comme on dit, son chemin aux dépens de ses compétiteurs et émules; attaqué souvent, il ne se défendit jamais par de mauvais moyens. Sa probité scientifique allait jusqu'à la générosité; il avouait ses revers avec l'empressement que les autres mettent à les cacher, et c'était d'autant plus méritoire que l'occasion s'en présentait plus souvent qu'on n'aurait pu le supposer de la part d'un praticien si exercé. Il rendait spontanément justice aux travaux des autres chirurgiens, même lorsqu'ils tendaient à amoindrir la valeur des siens. En général il était assez disposé, autant par caractère que par le tour de son esprit, à accueillir favorablement les idées chirurgicales françaises ou étrangères, nouvelles ou renouvelées. Il se comportait volontiers à l'égard des idées comme à l'égard des personnes. Il ne paraissait pas tenir beaucoup plus aux choses qu'il avait inventées qu'à celles qui lui venaient du dehors. Peut-être ce détachement n'était qu'apparent, et tenait uniquement à un défaut de fixité et de résolution d'esprit, qui ne lui permettait pas de rien attaquer ni de rien défendre de front. Ce n'est pas qu'il se rendît aisément sur quoi que ce soit — et il était même passablement contrariant — mais son opposition était tellement enveloppée de restrictions, de réserves, d'atténuations, de formules de politesse, qu'elle perdait une grande partie de son nerf et de sa pertinence. Il arrivait même que dans le flux rapide et un peu exubérant de sa parole, sa propre opinion finissait par se
i.J2 FRAGMENTS BIOGRAPHIQUES.
disperser en parcelles si menues que ni personne, ni lui ne pouvait plus la retrouver.
Roux était un esprit cultivé et orné. Il parlait et écrivait plusieurs langues; l'italien, l'espagnol, l'anglais lui étaient, dit-on, familiers. Ses ouvrages, et particulièrement son Voyage a Londres, sont écrits avec une certaine distinction littéraire assez rare parmi nous. Cette même distinction se retrouvait dans ses manières, dans son langage et dans toute sa personne. Roux était, ce qu'on exprimerait bien mieux en anglais qu'en français, un vrai gentleman. Il joignait à la politesse naturelle qui vient du caractère celle que donnent l'éducation et les rapports sociaux élevés.
A tous ces titres si divers peu d'hommes ont autant honoré la profession.
La vie de ce personnage remarquable sera probablement racontée par les historiens officiels des corps savants auxquels il appartenait (1). Nous leur laissons le soin pieux d'en recueillir les matériaux. Nous n'avons voulu et pu ici consigner que quelques impressions générales inspirées par la circonstance. Nous rappelle* rons seulement, comme une particularité assez intéressante, que l'entrée de Roux dans cette carrière médicale qu'il parcourut avec tant de succès, ne fut rien moins que volontaire. Jamais jeune homme ne montra moins de vocation pour une profession quelconque
(l) Cette tâche a été dignement remplie par M. Malgaigne au nom de la Faculté (Éloge de M. Roux, 1856; in-4 de 60 pages), et par M. Frédéric Dubois au nom de l'Académie de médecine [Mémoires de l'Acad. de médecine. Paris, 1857; tome XXI).
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que Kuux pour la médecine. C'est contraint et forcé par son père, qui était médecin, qu'il fit ses premières études. Il paraît même qu'il n'avait de disposition ni de goût pour aucun genre d'occupation; car c'est par mesure de correction qu'il fut envoyé, à l'âge de 15 ans et demi, comme chirurgien militaire de 3e classe, à l'armée de Sambre-et-Meuse. Il est bon de noter qu'ayant eu à subir à cette occasion un semblant d'examen, consistant à répondre par écrit à quelques questions envoyées de Paris par le conseil de santé, le père se chargea lui-même d'écrire les réponses, tant il craignait que le candidat ne se fît rejeter, soit par ignorance, soit par malice. Il passa les années de 95 et 96, à l'armée, où des souffrances de toute nature, une paie de quarante sous par mois, le régime à peu près exclusif du pain et de l'eau et l'absence presque complète de chaussures et de culottes, le réconcilièrent peu avec l'exercice de la profession médicale et en particulier avec la médecine militaire.
En 1797, l'armée étant licenciée, Roux revint à la maison paternelle, d'où il fut presque immédiatement dirigé sur Paris pour y continuer ses études. Telle était du moins l'intention de son père ; mais le jeune Roux n'avait pas les mêmes vues. Après six mois de son entrée dans la capitale, il ne connaissait pas encore le chemin d'un seul hôpital, ni d'aucun autre lieu d'instruction médicale. Cependant comme son père, homme qu'ii connaissait pour très-positif, ne lui avait assuré en partant qu'un secours mensuel de 50 francs, lequel secours devait cesser au bout de
quatre ans, le jeune homme sentit qu'il fallait bon gré mal gré se mettre en mesure de se suffire à luimême; et bien lui en prit, car les quatre ans expirés, Tenvoi de fonds fut supprimé sans miséricorde. Mais alors Roux eut la bonne fortune de rencontrer Bichat, qui lui donna aide et secours, en même temps que son amitié, plus précieuse encore. En 1802, il prit possession de la salle où Bichat faisait ses leçons, et il y fit lui-même des cours d'anatomie, de chirurgie et de matière médicale qui furent très-suivis. Les rétributions s'élevèrent bientôt jusqu'à dix mille francs. Roux n'avait alors que 22 ans !
On sait le reste.
Orfila fit ses premières études à Minorque, sous la tutelle d'un cordelier français, le Père François, qui lui apprit le peu qu'il savait de grec et de latin et la logique scolastique. Il fit tant de progrès dans cette dernière science que, presque encore enfant, il soutint dans l'église de Saint-Jean une thèse de philosophie, et mit, comme on disait alors, à quia par la vigueur de ses syllogismes tous les opposants. La dispute roulait sur des questions comme celle-ci : impossibile est idem simul esse et non esse. Il se peut que cette question et autres du même goût sur lesquelles s'exerçait
(1) A l'occasion de l'Éloge lu par le professeur Bérard dans la séance de rentrée de la Faculté, le 14 novembre 1854. — Orfila est mort à Paris, le 1 2 mars 1853. — Voyez son Éloge, par F. l)uboig (d'Amiens M I l'Aral, de médecine, 1864, t; XVIII.
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l'esprit du jeune Mattéo Ortîla, n'aient pas L'importance et l'intérêt de celles qu'on agite à notre époque positive, celle, par exemple, de l'existence ou de la nonexistence de la cellule cancéreuse; mais, sans examiner si, comme paraît le croire le très-disert panégyriste, elles sont absolument creuses et ineptes, toujours est-il que cette gymnastique de l'esprit avait du bon. Peutêtre Orfila lui-même a-t-il dû à ces premiers exercices argumentatifs une partie de l'habileté et du talent polémiques qu'il a montrés, en maintes occasions, dans la défense de ses idées et dans la réfutation de celles de ses adversaires. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette éducation scolastique, tant et si inintelligemment décriée, n'a jamais été un obstacle pour personne dans l'étude d'une science quelconque. Les grands restaurateurs ou fondateurs de la science aux seizième et dix-septième siècles, Galilée, Kepler, Harvey, Newton, Descartes, Huygens; leurs illustres continuateurs dans le dix-huitième, Leibnitz, Stahl, Haller, d'Alembert, et plus près de nous, Laplace, Lavoisier, Cuvier, Bichat, Volta, n'avaient pas sucé d'autre lait scientifique qu'Orfila, c'est-à-dire le latin et le Cursus philosophicus d'un collège.
Ceci soit dit en passant.
Le côté le plus saillant des travaux scientifiques d'Orfila, c'est la sûre et forte direction qu'il a donnée à la toxicologie médicale. On doit même, avec M. Bérard, le considérer comme le fondateur de cette branche importante de la médecine légale. Avant lui, ce qu'on savait des poisons et surtout de l'empoisonne-
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nient se réduisait à quelques notions aussi vagues et incohérentes en théorie qu'insuffisantes dans la pratique. Le premier il a apporté dans cet ordre de recherches les lumières de l'expérimentation, et en a fait un corps de doctrine vaste, solide, bien lié et conséquent. C'est dans l'élaboration de cette œuvre principale qu'il a déployé, avec le plus de persévérance et de bonheur, la sagacité, la justesse, la décision d'esprit, la puissance de volonté, l'habileté et, si on peut le dire, l'imagination expérimentale dont il était doué. Ses travaux sur ce point sont un bel exemple de la réalisation d'une idée neuve et originale, poursuivie dans une riche variété de conséquences et démonstrativement vérifiée dans toutes ses applications. Cette idée était celle-ci : La substance toxique introduite dans l'estomac ne s'y arrête point, elle pénètre dans toute l'économie. Ce n'est donc pas seulement dans les organes digestifs, dans les produits des excrétions, dans les matières rejetées, qu'il faut la chercher, mais aussi dans toutes les humeurs et dans le parenchyme même des organes. C'est là qu'on pourra la trouver encore alors qu'elle a depuis longtemps disparu des points de l'organisme où elle avait été déposée. Cette vue, dont l'importance pratique est immense, était elle-même fondée sur ce principe, que l'intoxication a pour condition l'absorption de la substance vénéneuse, vérité qu'il a à peu près victorieusement démontrée, au moins pour la plupart des principaux poisons. Cependant il ne faut pas rejeter absolument, comme l'a fait M. Bérard avec une vigueur d'affirmation qui nous a
surpris, les réserves faites à cet égard par les vitalistes.
M. Bérard les a fort malmenés, ainsi que les toxicologues de l'école italienne, Giacomini et autres, qui se sont avisés de considérer l'action toxique comme hyposthénisante, tandis qu'elle était hypersthénisante ou irritante pour Orfila. Tl n'est pas sur d'abord que l'action des poisons se réduise soit à l'une, soit à l'autre de ces modifications vitales. Cette dichotomie, d'origine brownienne et rasorienne, est tout aussi hasardée et arbitraire dans la pathologie et la thérapeutique spéciales des poisons que dans la pathologie et la thérapeutique générales. L'expérience n'a, quoi qu'on en ait dit, pas plus confirmé les inductions d'Orfila que celles de ses adversaires d'Italie; car, chez les animaux empoisonnés, traités suivant les indications différentes fournies par les deux théories, les phénomènes ordinaires de l'intoxication ont suivi leur marche sans être plus sensiblement modifiés par un traitement que par l'autre. En somme, la seule thérapeutique jusqu'ici véritablement rationnelle et positive de l'empoisonnement est l'expulsion du poison du sein de l'organisme, ou sa neutralisation chimique. Orfila a aussi le mérite d'avoir fortement mis en lumière l'importance de cette indication, et fourni les moyens de la remplir dans quelques cas. C'est ici le triomphe de la bonne et légitime chimie médicale, dont M. Bérard, emporté sans doute par l'élan admiratif imprimé au discours, a un peu enflé les droits et les services.
Armé de ses découvertes, de ses expériences, Orfila acquit pu médecine légale et surtout en toxicologie
une autorité sans exemple. Jamais la science n'avait eu dans les affaires humaines une influence aussi décisive, une voix aussi souveraine. Pendant vingt ans, il a été considéré comme un oracle par les tribunaux, et ses arrêts étaient sans appel.
Comme professeur, Orfila fut un modèle. Pendant trente ans, le grand amphithéâtre de la faculté n'a pas eu à son cours une place vide. La clarté, la méthode, l'exactitude, la précision, la simplicité, étaient ses qualités distinctives. Il parlait avec l'animation qu'il apportait à toute chose, mais sans recherche aucune d'élégance, d'éloquence, d'effet; il ne voulait qu'enseigner, et non briller.
M. Bérard,dansson intéressante étude biographique, n'a presque rien laissé à dire sur les autres travaux scientifiques et administratifs d'Orfila. Il a montré tous les aspects de cette mobile nature, réfléchie dans ses grandes œuvres : la réforme de la discipline scolaire, l'institution d'écoles et de chaires, l'installation du musée Dupuytren, la fondation du muséum anatomique de la Faculté, l'agrandissement des bâtiments destinés aux études anatomiques ou cliniques, l'Association médicale, création admirable dont il était justement fier, et enfin, le magnifique don d'une grande partie de sa fortune, dernier adieu qu'il a dit à la science, à la profession médicales, à la France, sa patrie adoptive. On aurait pu, et dû peut-être, noter parmi les dons de cette riche organisation ce goût pour les arts, et même ce talent musical qui eût fait d'Orfila un virtuose des plus distingués, si sa vocation pour
les sciences n'avait pas été plus forte encore. On aurait pu enfin appliquer à Orfila ce que Fontenelle dit d'un autre savant chimiste, Guillaume Homberg : « Jamais «on n'a eu des mœurs plus sociables; il était même « homme de plaisir; et c'est un mérite de l'être, pourvu « qu'on soit en même temps quelque chose d'opposé. » En terminant son discours, M. Bérard s'est demandé : ai-je fait connaître Orfila ? « Il n'ose s'en flatter, et espère seulement que la difficulté de l'entreprise fera excuser l'imperfection de son œuvre. » Cette défiance est très-légitime et les motifs d'excuse sont tout à fait valables. Qui peut, en effet, se promettre de bien connaître un homme, surtout quand il s'agit de le saisir tout entier, inths et incute, non-seulement dans son esprit, chose relativement de facile mesure et dont on fait assez aisément le tour, mais encore dans son caractère, dans son individualité, dans sa personnalité intime? Cette dernière connaissance n'est pas inutile pour l'appréciation des travaux intellectuels, car le caractère est, en quelque sorte, le support et le principe vital de l'esprit; il lui impose sa forme et détermine son mode et son degré d'activité. Peut-être qu'en étudiant de près Orfila à ce point de vue, on obtiendrait un ensemble physionomique plus précis que n'a pu ou voulu le tracer M. Bérard et, avant lui, l'honorable secrétaire perpétuel de l'Académie de médecine. Peut-être s'approcherait-on un peu plus de la ressemblance en disant qu'Orfila était ce qu'on peut appeler dans un sens large un homme d'action. Il n'y avait pas trace dans son esprit de tendance spéculative ; il aimait à faire, à
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produire, à exécuter; c'était, si Ton nous passe le terme, un artiste en science plutôt qu'un savant. Toutes ses recherches, toutes ses pensées tendaient en tout genre à un résultat pratique, immédiat et positif; dans l'enseignement il était moins un professeur, qui disserte, explique, raisonne, qu'un démonstrateur qui fait voir et manier les choses. Avec le goût et le besoin de l'action, il avait les qualités qui font réussir, une certaine audace entreprenante, la sûreté du coup d'œil, la promptitude de décision, la persévérance de la volonté. En science, comme en tout, il n'entreprenait rien qui fût au-dessus de ses forces, de sorte qu'avec beaucoup de vaïiité, il n'avait pas de prétentions.
On voit où pourrait conduire une étude curieusement poursuivie dans cette direction. Il en résulterait nécessairement une image d'Orfila assez différente de celles qu'on nous a déjà montrées. Serait-elle plus vraie? Peut-être ; mais qui pourrait décider et qu'importe ?
CAPURON. (1)
Des quatre portraits tracés par M. Frédéric Dubois (2) le plus étudié peut-être et le mieux réussi est celui de Capuron. C'était du reste, certainement la plus originale et la plus vivante de ces figures. Certains
(1) Joseph Capuron, né à Laroque Saint-Sernin (Gers) le 10 mai 1767, mort à Paris le 23 avril 1850.
(2) Éloges «le Desormeaux, Capuron, Deneux et Baudelocque dans la séance annuelle de l'Académie de médecine, du 12 décembre I85i Mémoires de l'Académie de. médecine, t. \l\ .
détails nous ont reporté au temps, déjà assez lointain, de notre jeunesse. Nous aussi nous avons été assis sur les mêmes bancs que cet étudiant de soixantième année ; nous aussi, nous avons connu cette fameuse redingote que personne ne se souvenait d'avoir vue neuve. Ce bon et honnête Capuron ! avec quelle ingénue et confiante curiosité il écoutait les paroles et observait la pratique de quiconque, dans un établissement national, public ou privé enseignait quelque chose sur n'importe quoi ! Il a été l'auditeur et l'élève de trois générations de professeurs, d'agrégés, de tout médecin ou chirurgien qui a fait un cours sur une spécialité quelconque des sciences médicales. Avec quel respect religieux il assistait — le chapeau sur la tête, cependant , car ce chapeau , non moins vénérable par son antiquité que la redingote, ne quittait jamais son chef — à la clinique de Dupuytren! et avec quel air de naïve satisfaction il inclinait la tête, en signe d'assentiment, lorsque l'autocrate, se tournant vers lui, après l'achèvement d'une opération ou à propos d'une assertion doctrinale qu'il venait d'émettre, lui disait d'un ton de gravité, un peu ironique, que le bon vieillard n'avait garde de remarquer : N'est-ce pas, M. le professeur'! Capuron est allé à l'école toute sa vie. Cette soif insatiable d'instruction était un des traits les plus originaux do son caractère. Qu'apprenait-il, qu'avait-il retenu dans le cours de cette interminable scolarité ? Rien ou à peu près. Ce qui lui entrait par une oreille sortait, comme on dit, par l'autre. Il avait à la fois la curiosité et l'instabilité de goûts et de mémoire de
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l'enfant. C'est par une manie analogue qu'il empruntait de toutes mains des livres qu'il oubliait invariablement de lire et de rendre. Il s'était ainsi composé une bibliothèque toute en volumes dépareillés. Cette disposition à Tétude était une espèce d'anomalie mentale. Le désir d'instruction n'est pas moins contre nature, au déclin de la vie, que l'incuriosité et la paresse d'esprit au commencement. Le jeune homme doit apprendre, le vieillard doit oublier; et il y a, hélas! peutêtre autant de profit à l'un qu'à l'autre.
Qui aurait dit que sous ces apparences de décousu intellectuel et de mobilité puérile, sous ces dehors d'un caractère étroit, égoïste et sordide, veillait, dans une sphère supérieure à celle de la science, une raison droite et ferme, et battait un cœur tendre, noble et grand ? Qui aurait pensé que ce vieillard dont les habitudes mesquines, les privations volontaires, l'isolement absolu, semblaient réaliser le type de l'avare, était l'homme à la main toujours ouverte quand il fallait secourir l'infortune? De son vivant nul ne l'a su, ni même soupçonné, pas même les malheureux auxquels il réservait tout son superflu, — et tout ce qu'il possédait était pour lui un superflu; — il a fallu que la mort ouvrît son testament pour que celte créature douce, aimante et généreuse fut connue. Ce sont d'ordinaire les vices, les actions basses, les penchants mauvais, les côtés odieux et vils du caractère, qui, soigneusement cachés ou dissimulés pendant la vie, se révèlent sur la tombe. Capuron, au contraire, n'a laissé voir de lui aux hommes, pendant une vie
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presque séculaire, que des dehors qui ne pouvaient lui valoir ni leur estime ni leur sympathie. Il gardait dans son cœur l'amour du bien, et ne le répandait qu'en secret, non en paroles, mais par des œuvres. C'est la mort qui, sous cette assez laide enveloppe, a fait découvrir un joyau (1).
Capuron. malgré les singularités de son humeur et de son esprit, était un praticien habile et instruit dans sa spécialité. Ce qu'il avait appris et enseigné clans sa jeunesse, il ne l'oublia jamais, et si ses efforts prolongés pour accroître son capital de connaissances médicales et chirurgicales, et se tenir, comme on dit, au courant de la science, paraissent avoir été malheureux, il ne perdit pas du moins l'ancien fonds d'instruction générale et spéciale qu'il avait acquis de vingt à quarante ans. Tl était bon latiniste, bon mathématicien. Ses ouvrages, composés dans la forme didactique, ont été des manuels très-utiles aux élèves, et bons à consulter aussi par les maîtres (2). Ses cours
(1) La liste des legs faits par Capuron à divers établissements et sociétés de bienfaisance, pour la fondation d'un prix à l'Académie, d'un prix de vertu, etc., etc., représentent, tant en capital qu'en rentes, une somme de plus de 190,000 francs; et il donna aussi beaucoup pendant sa vie. 11 laissa en mitre 158,000 francs à sa famille, qui habitait la province où il était pé, et 2,000 francs de renies à une gouvernante. C'est donc près d'un demi-million qu'il avait acquis par la seule pratique d'accoucheur. Les exemples de pareilles fortunes médicales sont rares, mais plus rare encore est l'emploi que fit de la sienne Capuron.
(2) Parmi ces ouvrages, il en est un qui a eu une singulière fortune : c'est son Lexique, ou Nouveau dictionnaire des trrmes de médecine, de chirurgie, et des sciences accessoires ; 1 vol. in-8.
particuliers d'obstétrique furent longtemps pour les jeunes médecins qui se destinaient à la pratique des accouchements une source d'instruction solide. Il représentait lui-même, dans cette branche de Fart, une école.
Ainsi donc, si par certains côtés, devenus de plus en plus saillants avec l'âge, Capuron tournait évidemment un peu à la charge, il a été cependant un ouvrier assez actif et assez utile dans la science, un membre assez distingué de la profession, pour qu'on n'eût pas besoin d'invoquer uniquement le souvenir de ses vertus pour donner à la physionomie du bon vieillard le sérieux compatible avec l'estime et le respect.
1806. En 1810, il en publia une deuxième édition en collaboration avec Nysten. En 1814, troisième édition avec le nom de Nysten seulement; en 1854, quatrième édition, également de Nysten, avec additions par M. Bricheteau. De 1824 à 1855, cinq nouvelles éditions, toujours sous le titre de Nysten ; et enfin, en 1855, sous ce même titre encore, une dixième édition entièrement refondue par MM Emile Littré et Ch. Robin. Dans ces révisions successives, il n'est probablement plus rien resté de la rédaction de Capuron. On ne lui a donc pas fait tort en ne mettant plus son nom sur le titre. Cependant celui de Nysten, dont le texte primitif a presque entièrement disparu aussi, y est resté et y restera vraisemblablement dans les éditions futures. Nysten n'est plus ainsi un nom propre d'auteur; c'est un titre de livre. On dit un Nysten comme on dit un calepin, un barrême, un buffon. Mais, à ce compte, le premier éditeur aurait dû, ce semble, avoir la préférence, et les Lexiques de médecine devraient être appelés des Capurons. Habeni sua fata libelli.
RÉGAMIER. m