SCEPTICISME. — DOGMATISME
nous dire notre l'ait? Faut-il l'aller chercher dans quelque chaire ou dans une académie ? Quelque part qu'il se trouve, il doit se montrer, car son temps est venu.
Ces deux tendances opposées auxquelles s'abandonne la médecine, le Dogmatisme et le Scepticisme, sont inégalement et différemment fâcheuses. La première Test surtout par ses conséquences pratiques. Le dogmatisme, en effet, pousse au faciamus experimentum, ce qui est très-redoutable lorsqu'il s'agit, comme disait Baglivi, de pelle humanâ. Le scepticisme, conduisant à l'inaction , est en général inoflensif, mais il est la mort de la science et de Tari, un suicide intellectuel. Ces deux vices alternent d'ordinaire; quand l'un sévit avec force, l'autre s'affaiblit à proportion, jusqu'à ce que, poussé à bout par les excès de son antagoniste, il se révolte et reprend le dessus.
Le scepticisme peut aisément régner, pour ainsi dire, incognito. Il ne s'affiche pas, et pour cause; à moins cependant qu'il ne s'avise de se faire dogmatique, espèce de contradiction à laquelle il est fort sujet. En général, il agit sourdement et en traître, tandis que le dogmatisme marche le front levé et avec fracas. Du reste, la médecine, — à quoi servirait de le dissimuler? — est le terrain favori, le lieu d'élection du scepticisme. Simple accident dans les autres sciences, il est comme un produit naturel dans la nôtre. La plupart des mécréants systématiques de la médecine qui ont fait quelque bruit ont été des médecins. Sextus Empiricus, Corneille Agrippa, Léonard de Capoue étaient médecins; et c'est un médecin, le savant Sprengel,
l'historien de la médecine, qui, de nos jouis, dressait, sous le nom d'Arcésilas, un réquisitoire in forma contre la science à laquelle il avait consacré les travaux de toute sa vie. Notons pourtant que son scepticisme, ainsi que celui de bien d'autres mécontents, n'était pas universel. Il gardait dans un coin de son cerveau une petite idole, la doctrine de Yexcitement , c'est-àdire le brownisme qui était, pour le quart d'heure, la divinité en crédit. Ainsi avaient fait avant lui, et ont fait après lui, ces fougueux réformateurs, Thémison, Galien, Paracelse, Stahl, Silvius, Cullen, Brown, Rasori, Broussais, qui prétendirent ne rien laisser debout dans la science, sauf, bien entendu, leur personnalité. Quoi qu'il en soit de ces contradictions, quas humana parum cavit natura, toujours est-il que les coups les plus meurtriers qu'ait reçus la médecine sont partis de tout temps de son propre camp. Et ce n'est pas non plus un simple effet du hasard si le catalogue des philosophes sceptiques compte tant de médecins. Il n'y en a pas moins de six parmi ceux de l'antiquité dont les noms nous sont parvenus. Les premiers promoteurs du pyrrhonisme philosophique moderne furent le médecin C. Agrippa, par son libelle De incertiludine et vanitate scientiarum, le médecin F. Sanchez, par son fameux Quod nihilscitur, le médecin espagnol Martin Martinez, par sa Philosophia sceptica. Ce ne sont pas là des rencontres fortuites. Elles montrent l'affinité des tendances sceptiques avec l'étude et l'exercice de la médecine.
Aujourd'hui c'est probablement au scepticisme plu-
DÉCOUVERTES ET DECOUVREURS. 5
tôt qu'au dogmatisme quo nous avons affaire. On l'a bien vu dans les dernières discussions doctrinales à l'Académie (1). Mais pour relever la croyance scientifique défaillante, c'est un pauvre moyen que d'évoquer les spectres de doctrines vermoulues. Le scepticisme ne consentira pas, et il aura raison, à s'incliner devant ces mannequins. Il faut lui opposer, non pas de vieux mots et de vieux noms, mais une doctrine solidement édifiée avec les matériaux de la science moderne, mis en œuvre d'après les principes d'une philosophie élevée et indépendante. Ce n'est qu'ainsi qu'on parviendra à faire au Scepticisme sa part, au Dogmatisme la sienne. La médecine, ainsi que la philosophie, est. à ce prix.