‹ La médecine et les médecinsChapitre 34 sur 35 · LBTTI\E AU REDACTEUR DE LA OAZBTTE MEDICALE DE PARIS · texte numérisé non relu

LBTTI\E AU REDACTEUR DE LA OAZBTTE MEDICALE DE PARIS

Cher et honoré confrère,

Quelques personnes ont paru regretter que l'Académie de médecine perdit son temps à des controverses de philosophie et de littérature, comme celle qui a dernièrement occupé deux de ses séances (1). Ces per-

(1) La discussion dont il s'agit avait eu pour origine une lecture de M. Dubois (Amiens) et deux lettres de M. Double sur Galien. (Bulletin de l'Académie de médecine, Paris, 1841, t. VII, p. 281, 321, 348, 369.) Quelque temps après, un membre de l'Académie, le docteur Rochoux publiait un écrit dans lequel il jugeait avec aussi peu de mesure que de compétence tous les philosophes morts et vivants. C'est à l'occasion de cette discussion académique et de cet écrit d'un des principaux orateurs qui y avaient pris part, et qui jouissait d'une certaine autorité en ces matières, que

sonnes ont grandement tort. Le temps passé à un divertissement honnête n'est jamais perdu. La science et l'humanité n'ont nullement été en péril pendant ce court chômage de l'Académie. Il n'est pas probable que les communications médicales, suspendues par cet épisode littéraire, soient d'une telle importance qu'il y ait eu un inconvénient bien grave à les ajourner. D'ailleurs, l'Académie de médecine étant immortelle, comme toutes ses sœurs, elle n'a pas besoin d'être si ménagère du temps. Elle peut, sans dommage appréciable pour le public, suspendre, lorsqu'il lui plaît, ce qu'on appelle ses travaux pour se livrer à ses plaisirs. Enfin, pour parler aussi sérieusement que possible, quoi de plus naturel, de plus légitime qu'une société composée des membres les plus distingués du corps médical, sorte de temps en temps du cercle de ses occupations de tous les jours pour visiter les régions élevées de la philosophie? Ces sortes de discussions rehaussent, à notre sens, non-seulement l'Académie, mais encore la science et la profession médicales dont cette compagnie est le foyer central, le principal organe.

Et qu'y aurait-il d'étrange d'ailleurs dans ce commerce de la médecine et de la philosophie? Elles ont

furent publiés dans la GazeMe médicale deux feuilletons, réunis ici en un seul. On voudra bien passer sur la légèreté obligée du ton et de la forme en faveur du caractère très-sérieux du fond. Il va sans dire qu'on n'aurait pas reproduit ces observations critiques, si l'on n'avait malheureusement des raisons de croire qu'elles n'ont pas perdu, dans leur sens général, toute actualité.

longtemps marché de compagnie en se donnant la main. On a dit qu'IIippocrate les avait séparées, et on lui en a même, sur la foi de Celse (1), fait un mérite. Mais on a en ceci mal entendu Celse , ou Celse avait luimême mal entendu Hippocrate. Il ne sépara que les professions. La médecine est la plus vaste et la plus complexe des sciences, le plus noble et le plus difficile de tous les arts. A ce double titre, elle exige du savant et de l'artiste le développement des plus hautes facultés de l'intelligence, et un degré supérieur de culture générale, qui est l'œuvre des belles-lettres. Les connaissances techniques, seules, ne constituent que le praticien ; c'est ce surplus d'ornement de l'esprit qui fait le médecin accompli.

Cette culture, il faut bien l'avouer, est devenue aujourd'hui assez rare. La philosophie, les livres, l'érudition , sont assez négligés par notre génération médicale (c2). La profession a perdu par là un peu de cette haute distinction intellectuelle qui fait valoir l'homme indépendamment du savant. La science elle-même, spéculativement considérée , ne peut pas se passer, autant qu'elle le croit, de l'appui et des lumières de

(1) Primus quidem ex omnibus memoria dignis ab studio sapienliœ disciplinam hanc (medicinam) separavit. Lib. I.

(2) La littérature et l'érudition médicales ont, depuis que ceci fut écrit, donné des signes de renaissance. Nous sommes heureux de pouvoir citer, entre autres travaux, les savantes traductions d'HippocRATE, par M. Littréjde Galien, d'OniBASE, de Rlfus d'Éphèse, par M. Daremberg ; de Paul d'Égine, par M. Briau ; de Celse, par M. Chaales des Étangs. C'est bien quelque chose qu'il y ait des éditeurs et des acheteurs pour de tels, livres; mais quis le gel heee?

la tradition. On conçoit, à la rigueur, que la médecine moderne ait jugé plus facile de faire sa fortune elle-même que de se contenter d'un héritage insuffisant et litigieux. Mais si l'on peut abandonner sans trop de regrets une grande partie du bagage de l'ancienne médecine, il faut se garder de rompre avec les anciens médecins. Le commerce des grands esprits, qui ont enrichi la science de leurs pensées, est toujours profitable. Il y a tout à gagner et rien à perdre à s'entretenir avec un Hippocrate, un Galien, un Fernel, un Boërhaave, un Stahl. Ne parlons point de leurs erreurs, car les erreurs des grands hommes , et surtout leurs erreurs théoriques, ne ressemblent pas à celles du vulgaire. Elles contiennent toujours un sens profond. Le plus souvent même ce ne sont pas proprement des erreurs, mais des vues plus ou moins admissibles, quand on sait se placer où il faut pour en bien saisir la portée, pour en démêler l'origine et le fondement. Il n'y a jamais rien de tout à fait nouveau, de complètement abrupte, dans la constitution doctrinale d'une science. Les idées ne s'y superposent pas isolément les unes aux autres; elles croissent et se développent à la manière des êtres organisés, plutôt quelles ne se multiplient, et, dans leur expression la plus avancée, elles conservent encore les linéaments principaux de leur germe. Dans les hautes théories de nos sciences actuelles, et particulièrement en médecine, nous agitons encore, souvent sans le savoir, les mêmes questions qui préoccupèrent les plus anciens penseurs, et nos solutions ne diffèrent pas non plus des leurs en

essence. L'étude de leurs méditations ne peut donc être que très-utile.

Loin donc de blâmer l'Académie de médecine de ces velléités philosophico-littéraires qui lui prennent de temps en temps, il faudrait l'en féliciter. J'ai été moi-même très-édifié des belles choses qui ont été dites dans la grande disputation de ces jours derniers sur Aristote, Hippocrate, Galien et consorts. Cette discussion pourra compter parmi les plus mémorables de la docte compagnie; elle prendra place dans ses fastes à côté de celle où, l'an passé, à pareille époque, elle agitait, par l'organe des mêmes orateurs, la fameuse question de I'Ontologie (1).

Les principaux combattants ont été, cette fois encore, MM. Bouillaud, Rochoux, Gerdy et Castel. Les trois premiers ont tour à tour cité à la barre académique les vénérables maîtres de la philosophie antique et de l'antique médecine, et les ont, il faut le dire, assez mal menés. On leur a bien accordé quelque esprit et quelque teinture scientifique, mais on ne leur a pas pardonné de n'avoir pas su ce qui a été appris après eux. En somme, on les a représentés comme des espèces de fétiches dont la vétusté fait tout le mérite et bons tout au plus à figurer dans les niches d'un Muséum. Sans le quatrième orateur, qui a vigoureusement plaidé la cause de ces malheureux Grecs, c'en était fait d'eux pour toujours. Mais M. Castel les a soutenus de son bras puissant. Il a nettement déclaré que ces an-

(1) V. ci-dessus, pag. 210.

ciens-là savaient plus de choses que les modernes n'en ignorent, et qu'ils ont dit à peu près le dernier mot de tout et sur tout. En médecine , notamment , nous ne sommes auprès d'eux que des écoliers. Il a même positivement défié tous les ausculteurs, percuteurs, mesureurs et numérateurs du jour, de rédiger une observation comme Arétée.

Cette apologie, ainsi formulée, valait certes bien la critique.

M. Rochoux a été, comme de coutume, d'une extrême originalité. Sa hardiesse philosophique vous est connue ; il en a donné à cette occasion les plus brillants spécimens. Ainsi, il a trouvé très-plaisant que des hommes de sens, comme le paraissent être les académiciens , discutassent sérieusement sur la valeur de la doctrine de Galien et d'Hippocrate, et des travaux scientifiques d'Aristote. Quant à Galien, sauf quelques recherches anatomiques de détail , il ne trouve dans ses doctrines médicales qu'un radotage insipide et des raisonnements de bonne femme. D'ailleurs, Galien a tout pris à Aristote, et dès lors on sait le cas qu'on en doit faire. Aristote, en effet, serait , d'après M. Rochoux , une autorité très-peu respectable ; la doctrine péripatétique tout entière n'était qu'un avorton. M. Rochoux met cette sentence sur le compte de Bayle. Bayle, en sa qualité de sceptique universel, et fort de ses immenses connaissances, a très-bien pu (ce dont nous doutons d'ailleurs) se laisser aller à cette boutade hyperbolique contre le péripatétisme scholastique. M. Rochoux peut assurément aussi, par d'autres raisons, se

permettre tous les paradoxes; mais il n'en est pas moins sûr que cet avorton était né très-viable, car il a crû et grandi pendant une longue suite de siècles, et a poussé partout des rejetons qui sont encore sur pied. En métaphysique, en psychologie, en morale , en politique, en logique, en esthétique, Aristote a été en quelque sorte l'instituteur du genre humain tout entier, et aujourd'hui encore les plus grands esprits croient s'élever en se mettant en communication avec le sien ; il est encore dans ces matières comme il était au moyen âge : // maestro di color che sanno (1). Il a également fondé les sciences physiques et naturelles, et après deux mille ans le plus illustre des naturalistes modernes se déclarait son disciple. Faudra-t-il croire, avec M. Rochoux, que cette autorité, cette domination irrésistible de l'esprit et des pensées d'un homme sur ses semblables ne prouve rien, si ce n'est l'imbécillité de ceux-ci? Mais si ces gloires antiques sont usurpées, que faudrat-il penser des gloires modernes? Et si cette science, ces idées, ces doctrines, qui ont alimenté et satisfait l'active curiosité de l'esprit humain pendant tant de siècles n'étaient que des erreurs, des songes, des chimères, de vains produits de la fantaisie sans corps ni réalité, sans fondement dans la nature des choses et dans la raison, quel fond pouvons-nous faire sur les conquêtes intellectuelles d'origine plus récente dont nous nous vantons, et qu'en dira la postérité? M. Rochoux ne serait probablement guère embarrassé pour

(1) « Le maître de ceux qui savent. » Dante. Inferno, cant. iv.

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répondre à ces questions, car rien ne l'embarrasse; mais nous préférons les adresser à la conscience réfléchie de tous les hommes qui pensent, persuadés que nous sommes que leur réponse serait différente de la sienne.

M. Rochoux'n'a parlé que huit à dix minutes, et vous voyez qu'il ne pouvait mieux employer son temps. M. Gerdy a été plus long. 11 a fait une dissertation en règle , où il a passé en revue toute la science antique qu'il a comparée à la science moderne. Quoique trèshostile au fond à la première, il s'est posé cependant comme une sorte de médiateur. Il a fait les parts avec un air d'autorité qui était par moments amusant. Il s'est surtout appliqué à assigner rigoureusement le rang respectif d'Hippocrate, d'Aristote et de Galien. Il a littéralement pesé à la balance chacun de ces grands hommes et déterminé le poids de chacun. Il est résulté de ces pesées comparatives qu'Hippocrate est de quelques onces plus léger que les deux autres; et quant à ces derniers, il n'a pas trouvé entre eux de différence bien appréciable. Toutefois, il pense (sans toutefois pouvoir l'assurer positivement) que Galien l'emporte de quelque chose sur Aristote. Je ne crois pas qu'on ait jamais mesuré les esprits avec tant de précision.

Il est échappé à cet orateur quelques autres assertions non moins étonnantes. 11 a prétendu, par exemple, qu'Aristote, ainsi que tous les savants de l'antiquité, n'avait ni goût, ni aptitude pour l'observation, et que l'étude des faits proprement dits lui était absolument antipathique. Ceci est une opinion tout à fait neuve,

car Aristote a toujours été considéré connue l'idéal même du génie de l'observation. Tous ses travaux, sans exception, sont précisément remarquables par l'abondance des matériaux empruntés à la réalité. Dans sa politique, sa morale, sa poétique, sa rhétorique, il part toujours du fait, et ses théories ne sont le plus souvent que des généralisations de l'expérience1. Cela est si vrai qu'il a toujours été reconnu comme le vrai chef des écoles empiriques et toujours attaqué par les rationalistes. Ses travaux d'histoire naturelle et de zoologie sont à la fois si riches et si exacts sous ce rapport, qu'ils étonnent encore la science moderne la plus avancée. M. Gerdy, ne pouvant pas nier absolument un fait si palpable, a pris le parti d'en donner l'étrange explication que voici. Selon lui, si Aristote a fait preuve de quelque talent d'observateur dans son Histoire des animaux, et donné à ses recherches zoologiques un certain caractère de positivisme, ce n'est pas à son génie qu'il faut en faire honneur, mais à celui de son disciple Alexandre, qui non-seulement lui aurait fourni les matériaux de ses études, mais lui aurait suggéré en outre la manière d'en tirer parti. C'est donc Alexandre qui aurait, pour ainsi dire, soufflé à Aristote la véritable méthode scientifique. M. Gerdy a trouvé cette explication si ingénieuse qu'il l'étend encore aux beaux travaux des grands anatomistes et autres savants de l'école d'Alexandrie, qui, assure-t-il, n'auraient pas eu la pensée d'étudier la nature, si les Ptolémées n'avaient pas été là pour leur tracer la bonne route et les y maintenir d'autorité. On pourra concevoir des

doutes sur la vérité de ces aperçus historiques; mais leur originalité est certes incontestable.

La science anatomique des anciens a fourni au même orateur l'occasion de réciter quelques pages de son livre sur Yanatomie des formes extérieures. Il a durement tancé les sculpteurs grecs de leur ignorance, et a signalé les défauts de bon nombre de leurs statues. Il nous a appris notamment que l'un des auteurs du célèbre groupe de Laocoon était, comme tous ses confrères, si étourdi et si ennemi de la vérité qu'il a donné trois phalanges au pouce de l'aîné des enfants. Nous signalons cette découverte inattendue à tous les artistes. Seulement, il est bon de les avertir, et d'avertir M. Gerdy lui-même, que l'avant-bras où il a cru remarquer cette anomalie est, si notre mémoire ne nous trompe pas, une restauration moderne d'un sculpteur italien nommé Cornacchini ! !

Christophe Colomb et la découverte de l'Amérique ont fait les frais de la dernière partie du discours de M. Gerdy;

On ne s'attendait guère

A voir Christophe en cette affaire.

Tout ceci est déjà d'une assez grande force, mais n'approche pas, cependant, de ce qu'on peut lire clans le factum d'un des orateurs dont je viens de vous raconter quelques prouesses. Il s'agit, vous l'aurez deviné déjà, de M. Rochoux (1).

(1) Le docteur Rochoux, mort en 1855, a été une des physionomies médicales les plus originales de notre temps. Il avait pour

Cet écrit a pour objet, connue la plupart de ceux de l'auteur depuis quelques années, de restaurer la pure doctrine d'Epicure et de démontrer sa supériorité sur celles de tous les philosophes passés, présents et futurs. Il devait servir de réponse à une question de l'Académie des sciences morales et politiques, qui avait mis au concours une exposition critique de la philosophie de Descartes. De Descartes à Epicure il n'y a qu'un pas pour M. Rochoux. Parler d'Epicure devant la première autorité philosophique de France! quelle bonne fortune ! et comment résister à la tentation ? qui sait même s'il n'a pas caressé l'espoir de convertir l'Académie à l'Atomisme?,

L'événement n'a pas, il est vrai, réalisé ces espérances. Les gens auxquels il s'adressait sont de ces hommes au cœur endurci, au sourd entendement, dont parle l'Apôtre; ils ont'traité fort cavalièrement ses déla philosophie une véritable passion ; passion malheureuse, à la vérité, car elle était accompagnée d'une inaptitude et d'une inintelligence irrémédiables;?! avait en même temps une persuasion si naïve de la force de son esprit, qu'il tranchait, décidait à tort et à travers sur les choses qu'il entendait le moins, mais qu'il croyait de bonne foi savoir à fond. Cette manie, jointe à des prétentions plus grandes encore et aussi mal justifiées, fut également celle de Broussais et de Gerdy. Ces trois hommes, dont un illustre et les deux autres fort recommandables à bien des titres, se croyaient possesseurs, en qualité de médecins, d'une sorte d'omnicompétence et de juridiction universelle. Quoiqu'ils n'aient jamais été pris très au sérieux dans le monde médical, ils y étaient cependant écoutés avec assez de déférence ou assez peu d'opposition, pour qu'on pût croire au dehors qu'ils représentaient l'esprit et la science philosophiques de la masse des médecins; et il est permis de dire que cette opinion n'était pas flatteuse.

monstrations, faute sans doute d'être en état de les réfuter, et ont affecté un superbe dédain pour des spéculations qu'ils étaient probablement incapables de comprendre. Mais ils ne savaient pas à qui ils avaient affaire. Notre excellent confrère n'est pas homme à lâcher prise facilement à l'endroit d'Épicure; il se ferait plutôt hacher en morceaux que d'abandonner une seule de ses propositions. Repoussé par les académiciens, il a fait immédiatement appel au public. II a retiré son manuscrit des cartons de l'Académie et l'a résolument lancé à la tête de ses adversaires sous la forme d'un in-8° de 122 pages, orné de Notes et d'une Préface qui n'est pas la partie la moins intéressante et la moins curieuse de l'ouvrage.

Il y passe en revue, en quelques pages, les dernières tentatives de la philosophie depuis Bacon jusqu'à madame Niboyet. Madame Niboyet philosophe est une découverte. On voit bien par la que M. Rochoux lit tout et suit la marche de la philosophie jusque dans ses détours les plus obscurs. Notre profond confrère ne trouve absolument rien à louer dans les efforts des penseurs modernes. Il est particulièrement mécontent de la philosophie écossaise qui, dit-il, n'est « qu'une « conception informe, un ridicule avorton, mort aus- « sitôt après avoir vu le jour. » Selon lui, la philosophie n'a fait que tomber de chute en chute à partir de Gassendi. Locke et Condillac ont commencé à dénaturer l'œuvre de ce grand maître qui a eu, aux yeux de M. Rochoux, la gloire sans pareille de réhabiliter la philosophie corpusculaire. Locke et Condillac furent

LES PHILOSOPHES DEVANT IFS MÉDECINS. .'50,3 des copistes maladroits qui gâtèrent toutes sos idées. Les Encyclopédistes étaient des épicuristes passables, niais leur œuvre dépérit bientôt entre les mains du « lourd, de l'épais, du diffus Naigeon. » Ce bon Naigeon a eu cependant « le mérite d'être bêtement et « franchement athée » (p. vi). Vous voyez que si notre savant et hardi critique est sévère, il est impartial et sait rendre justice. Naigcon était ditïus, il était lourd, il était épais, mois il était athée ! Ce mérite rachète tout. Puis vinrent en progression décroissante Destutt de Tracy, Laromiguière et M. Valette qui, par leur incapacité, ont mis l'épicurisme à deux doigts de sa perte.

Si M. Rochoux traite si impitoyablement ses amis philosophiques, on doit s'attendre qu'il ne ménagera guère le camp opposé. Nous avons vu quel cas il fait de la philosophie écossaise. Plus malheureuse encore fut, à son avis, la tentative de remettre sur pied le Cartésianisme. C'est là un miracle qu'il juge impossible à réaliser. Quoi qu'il en soit, c'est dans ce but chimérique que l'Académie des sciences morales et politiques s'avisa, h l'instigation de M. Cousin, de mettre au concours l'examen critique du cartésianisme.

Cette annonce n'était qu'un leurre. Notre confrère, dont la perspicacité est égale à sa hardiesse, comprit tout de suite que le concours n'était pas sérieux, et qu'en ayant l'air de demander un jugement on demandait en définitive un éloge. Cependant il voulut en avoir le cœur net et envoya son mémoire, qui fut accueilli, dit-il, comme il devait l'être nécessairement par des

commissaires ayant nom Cousin, Barthélémy Saint- Hilaire, Degérando, Edwards, Jouffroy et Damiron. Ces pauvres commissaires font la plus piteuse figure du monde entre les griffes de notre très-redoutable confrère :

« M. Cousin est un modèle d'obscurité audacieuse, « étourdissante et vide... Il s'imagine de bonne foi a avoir du mérite; car, ne voyant jamais clair dans sa « pensée, il doit se priser en proportion de ses succès, a fort capables de faire tourner une tête plus forte que « la sienne. » (Pag. x.)

« L'honnête Degérando, alors caduc et décrépit, « avait donné, deux ans avant, une belle preuve de déa cadence intellectuelle dans son rapport si spirituellece ment flagellé par Timon. » Quant à Edwards, « il « était déjà absorbé par le désir de se faire catholique, » et c'est tout dire. Les portraits de Jouffroy et de M. Damiron sont d'une touche si hardie et si indépendante que je n'ose pas prendre la responsabilité de leur reproduction. On voit que pour cet Aristarque inflexible l'autorité des noms n'est qu'un vain fantôme, et qu'il n'a pas plus peur des vivants que des morts. Il n'y a pas de renommée assez haute pour dépasser la portée de sa main, et qu'il ne soufflette courageusement. Et, en vérité, quelle merci pouvaient attendre ces infortunés académiciens d'un critique assez avancé pour déclarer Descartes un esprit peu philosophique, Voltaire un esprit mesquin, pour trouver pitoyables les idées d'un Leibnitz, pour dire que Platon ne doit pas être compté au nombre des philosophes (pag. 113)?

Lorsqu'on voit M. Rochoux l'aire ces terribles exécutions avec l'imperturbable assurance qui le distingue, on est disposé à partager l'admiration que Candide éprouvait pour le noble seigneur Pococurante et de dire avec lui : « Quel homme supérieur, quel grand génie que ce Pococurante ! Rien ne peut lui plaire ! »

Après avoir apaisé son dieu Épicure et s'être satisfait lui-même par cette grande immolation, notre savant confrère entre en matière. Pour suivre les termes du programme, il constate en peu de mots l'état de la philosophie avant Descartes, tâche assez facile et d'un médiocre intérêt, car, hors d'Épicure et de sa petite église, il n'y a rien dans les fastes de la pensée humaine qui vaille la peine d'être rappelé. Aussi arrive-t-il de plein saut à l'exposition de la doctrine atomistique, exposition qu'il assure être indispensable pour juger Descartes. Cette doctrine est bien simple; elle ne consiste qu'en trois ou quatre propositions dont l'évidence doit, selon M. Rochoux, paraître plus claire que le jour à quiconque n'a pas décidément perdu le sens.

La première est qu'il y a des atomes; la seconde, que les atomes ont une figure invariable ; la troisième, qu'ils sont naturellement doués d'un mouvement spontané et éternel. Ces trois petits points admis, tout marche à souhait dans la nature et dans la science. Avec des atomes en mouvement on fait tout ce qu'on veut. Rien de plus facile que de construire avec ces ingrédients le premier corps venu, un cristal, un lingot d'or, une mousse, une huître, un colibri, une girafe, un

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homme ; il suffit de prendre des atomes quantum sufficit, et de supposer que leur mouvement spontané les dispose et les arrange dans tel ou tel ordre plutôt que dans tel autre. La différence de ces arrangements constitue la différence des êtres. La production d'un homme n'a, dans cette hypothèse, rien de plus surprenant que celle d'un chou. Cette recette pour la fabrication de toutes les existences fournit, en outre, à M. Rochoux un moyen simple et commode de réfuter sans réplique l'accusation d'athéisme à laquelle l'épicurisme a été de tout temps en butte. Si, dit-il, avec un nombre donné d'atomes, mus et disposés d'une certaine manière, on peut faire un homme, c'est-àdire un être intelligent, pourquoi ne ferait-on pas, avec d'autres atomes mus et arrangés d'une autre façon, des intelligences supérieures à celle de l'homme, c'est-à-dire des dieux ? En effet, rien n'est plus logique; et tout l'Olympe indûment chassé de l'univers par quelques maladroits épicuristes y rentre par cette porte. Si ce polythéisme vous déplaît, et si vous préférez le monothéisme, M. Rochoux peut encore vous venir en aide. Avec un nombre d'atomes infini, il vous construit immédiatement une intelligence infinie qui est, à très-peu près, le dieu que vous demandez. Loin donc d'être athée, de nier Dieu, un bon épicuriste « cherche à l'expliquer, à le con- « cevoir, à s'en rendre raison le mieux possible. » (P. 14.) Les autres philosophes se servent de Dieu pour tout expliquer; mais M. Rochoux veut qu'on explique Dieu lui-même, et qu'on l'explique le mieux

possible. Il est évident que sa méthode est bien plus scientifique.

Ce premier et redoutable grief d'athéisme anéanti, notre zélé confrère passe au reproche d'immoralité dont on a tant poursuivi le troupeau d'Epicure. Il est vrai, dit-il, qu'Épieure mon maître a placé le bonheur dans la volupté; mais par volupté il faut entendre, non les jouissances d'une débauche brutale, ruais la douce satisfaction que, dans l'absence de la douleur, on goûte à exercer son intelligence. (P. 15.) On pourrait objecter, il est vrai, qu'on est libre de définir la volupté autrement que le philosophe grec, en vertu du grand axiome que « chacun prend son plaisir où il le trouve. » Mais M. Rochoux ne daigne pas mentionner cette misérable chicane, et il expose immédiatement cet autre dogme de sa philosophie, tout à fait conséquent au précédent que « Yutilité est la véritable source de \a justice. » Il est singulier que tous les peuples de l'univers aient eu dans tous les temps deux mots pour exprimer une seule et même chose. Mais la voix du genre humain, le témoignage unanime des langues ne sauraient, comme on le pense bien, prévaloir contre une définition d'Epicure approuvée par M. Rochoux. A ce propos du système utilitaire, M. Rochoux accroche le pauvre Jérémie Bentham qui se trouve par malheur sur son passage et le traite de lourd et bavard écrivain. (P. 16.) Bentham eût mérité, ce semble, par son utilitarisme, d'être plus ménagé. Mais nous avons vu que la critique de M. Rochoux est impitoyable ; elle frappe indistinctement sur les enneiniset sur les amis.

Comment eùt-il consenti à ne pas trouver Bentham lourd et bavard lorsqu'il trouvait épais et diffus cet excellent Naigeon, si bon athée, si franc matérialiste? Bentham ne se relèvera pas de ce coup.

M. Rochoux songe enfin à s'occuper un peu de Descartes et du cartésianisme, pour condescendre au vœu du programme. Nous ne le suivrons pas dans cette excursion. Notre savant confrère n'est véritablement supérieur que lorsqu'il parle d'Épicure. Ce n'est pas que son exposition et sa critique du cartésianisme n'offrent une infinité de traits curieux, d'aperçus surprenants d'histoire et de philosophie (I), dont nous régalerions avec plaisir vos lecteurs; mais il ne faut pas abuser du feuilleton. Nous ne pouvons cependant laisser ignorer à la jeunesse studieuse, qui pourrait, sur la foi de la renommée, espérer quelque profit de l'étude de la philosophie de Descartes, que notre savant confrère n'est pas de cet avis. Arrivé à son Résumé et conclusion, dans ce moment solennel (p. 101) où sa

(l) Enlre autres raretés, nous devons signaler la trouvaille d'un certain poêle Stella, que l'érudition de notre savant confrère ajoute, avec la célèbre madame Niboyet, à la liste des écrivains philosophiques, et auquel il attribue le poëme intitulé Zodiaciis vit.-e (et non pas Zodiarum mim, comme le prétend l'imprimeur de M. Rochoux). On avait cru jusqu'ici que l'auteur de ce poëme n'était autre que Pierre Ange Manzolli, connu plus généralement sous le pseudonyme de Marcel Palingenius, qui est l'anagramme de ses noms. M. Rochoux nous apprend qu il s'appellait Stella. Pour expliquer cette rectification, il suffit de rappeler que ce Manzolli était né dans le village de Stella, près de Keirare, ce qui fait prendre à M. Rochoux le nom a" un port pour un nom d'homme. Ces légères inadvertances n'ôtent rien d'ailleurs à la force de ses raisonnements et à la solidité de sa critique.

pensée est obligée de se concentrer et de se formuler en une sentence définitive, il nous déclare nettement que le système cartésien n'est, a principio usque ad finem, qu'une suite d'erreurs graves, de propositions inconsistantes, et de fausses conséquences, et qu'il n'a pas une seule vérité à lui appartenant pour compenser les erreurs dont il se compose. Cet arrêt est dur ; mais il est sans appel. M. Damiron, le rapporteur de la commission du concours, homme éclectique, trouva cette conclusion trop absolue et eut l'air de vouloir ramener notre intrépide critique à des sentiments plus doux, en lui faisant remarquer tout doucement la contradiction qu'il paraît y avoir entre cette condamnation générale et les témoignages d'approbation que M. Rochoux donne par ci, par là à Descartes comme habile expérimentateur, comme ingénieux auteur de découvertes importantes, comme esprit plein de force et de rigueur systématique. A cette provocation, M. Rochoux répond par un de ces coups foudroyants dont il a seul le secret. Il propose un prix de trois mille francs à celui qui parviendra à découvrir dans la philosophie de Descartes une vérité quelconque, et qui la lui remettra dans un bon état de conservation. M. Damiron, dit-il, n'est pas exclu du concours. Cette manière de combattre est à la fois noble et originale. Payer le mensonge est chose fort commune; mais personne ne s'était encore avisé d'offrir de l'argent en échange de la vérité. M. Rochoux avait déjà usé de ce moyen à l'égard des phrénologistes, auxquels il avait également promis trois mille francs sous condition qu'ils lui ap-

porteraient, sur une assiette un des vingt-sept organes phrénologiques à leur choix. C'est aussi à trois mille francs que M. Burdin avait fixé le prix de la démonstration de la vision somnambulique. Précédemment, un autre amateur de raretés avait offert de donner trois mille francs à celui qui découvrirait la retraite de Vacants scabiei et l'appréhenderait au corps. Avis aux chercheurs de vérités.

Voilà, cher confrère, comme on parle philosophie, histoire, antiquité, érudition, comme on traite les Pères de la science, de la médecine, des arts, à l'Académie royale de médecine de France et dans les livres ex profes&o de quelques académiciens! Que les Allemands viennent maintenant nous dire que les médecins français ne sont ni savants, ni philosophes, ni lettrés ! Voilà de quoi fermer la bouche à ces pédants.

Et ces choses sont dites et écrites par des hommes d'un véritable talent, la plupart très-versés dans certaines branches de la médecine, par des hommes laborieux et sincèrement dévoués à la science ! Ce n'est pas à eux qu'est peut-être toute la faute ) elle est aussi un peu au vice de notre éducation médicale moderne qui, exclusivement préoccupée des besoins immédiats de la pratique, n'excite et ne développe que les facultés et le genre d'instruction appropriés à ce but, et écarte comme inutiles toutes les connaissances qui n'y tendent pas directement (1). Cette éducation exclusive

(I) C'est ainsi qu'à la Faculté de médecine de Paris, la chaire d'Histoire de la médecine et de Bibliographie médicale, inslituée en l'an in par la Convention lors delà réorganisation des

sacrifie trop l'intérêt de l'artiste à celui de l'art, car elle empoche le médecin d'acquérir, comme homme, le degré de perfection et de développement auquel il devait aspirer. De là vient que si la médecine de noire temps a laissé en arrière, sous beaucoup de rapports, celle de nos grands pères, il n'est pas aussi sur que les médecins d'aujourd'hui puissent, comme individus, être comparés à ceux d'autrefois. Cette situation estd'autant plus regrettable que les intérêts positifs de la profession doivent aussi en souffrir. L'idée de la supériorité de la personne augmente le prix de ses services, et l'art sera d'autant mieux récompensé que les médecins seront placés plus haut, comme hommes, dans l'opinion.

écoles, occupée successivement par Lassus, Goulin, Cabanis, Sue, Moreau de laSarthe, et supprimée en 1822, n'a pu, malgré les vœux exprimés bien des fois depuis, être rétablie. Il n'y a guère d'apparence non plus que le rédacteur de l'Union médicale, M. Ainédée Latour, parvienne jamais, avec tout son esprit et son éloquence, à faire agréer à l'Académie l'idée trèsheureuse de créer dans son sein une section de Philosophie, d'Histoire et de Littérature médicales.

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