L'ESCLAVAGE
niment sans aucun résultat possible, et sur lesquels on semble, de part et d'autre, vouloir faire porter tout le débat. Les abolitionistes surtout ont nui parfois involontairement à leur belle et bonne cause en se livrant à de vagues déclamations sur l'unité, la fraternité humaines, et par leurs apologies exagérées des noirs. 11 n'est pas du tout nécessaire, en effet, que le nègre soit l'égal du blanc, au physique et au moral, pour qu'il ait droit à la liberté, et c'est faire trop beau jeu aux partisans intéressés de l'esclavage que de donner pour motif à l'émancipation la prétendue parité de la race noire et de la race blanche, car il est facile à ceuxci de démontrer que cette parité n'existe pas, et dès lors, en réfutant leurs adversaires, ils semblent justifier leur propre cause. L'écrivain cité tout à l'heure est, en quelques endroits, tombé peut-être dans ces exagérations. Ainsi, il ne faitpas difficulté de croire que si les enfants nègres étaient soumis à la même éducation que les blancs, ils deviendraient des hommes comparables en intelligence et en instruction aux Européens. Il se fonde sur l'expérience faite aux îles anglaises, où on a vu les négrillons apprendre aussi vite que les blancs les éléments de la langue, de l'écriture et du calcul ; mais cela ne prouve absolument rien pour le progrès que pourraient faire ces enfants, car il est un certain degré d'instruction auquel les intelligences les plus inégales peuvent atteindre avec la même rapidité, surtout dans l'extrême jeunesse. Il y a lieu de croire que l'esprit du nègre s'arrêterait beaucoup plus tôt qu'on ne le pense; et c'est ce que l'expérience de Saint-Domingue a, au-
tant que nous pouvons le savoir, suffisamment montré. Il est probable que la race noire des colonies, loin d'être appelée, quelque sort qu'on lui fasse, à briller dans la carrière des arts, des lettres et de la civilisation à l'égal des nations blanches ou jaunes, ne pourra s'approprier que très-lentement et bien imparfaitement une faible portion des lumières des autres.
Au reste, nous le répétons, on n'a pas besoin heureusement de nourrir des illusions de ce genre pour réclamer l'abolition de l'esclavage.
Si l'affranchissement est devenu aujourd'hui inévitable, c'est moins peut-être à cause de l'intérêt inspiré par le sort des esclaves que par le cri toujours croissant et désormais irrésistible de la conscience publique. On ne veut plus avoir des esclaves, non pas tant parce que ces esclaves souffrent, que parce que le titre de propriétaire d'hommes devient trop lourd à porter. On a compris que l'esclavage déshonore aussi le maître. C'est la pitié qui a commencé l'émancipation, puis est venue la justice; ces deux mobiles ne suffisant pas encore, il s'en est ajouté un troisième, l'honneur. Celui-ci est moins entraînant que le premier, moins élevé et moins pur que le second, mais il est noble encore et plus sûr. C'est dans ce sens que doivent parler désormais les abolitionistes, au lieu de se livrer, comme ils le font trop volontiers, à des tableaux imaginaires des vertus des noirs et de leurs destinées futures. Le fait de l'esclavage est maintenant condamné par la conscience publique européenne. Il ne faut plus d'esclaves, parce qu'il ne faut plus de pos-
sesseurs d'esclaves. Que ces esclaves soient noirs, jaunes ou blancs, qu'une fois libres, ils deviennent savants ou demeurent ignorants, qu'ils usent bien ou mal de leur liberté, cela ne change en rien la question. Ce n'est plus d'eux qu'il s'agit, c'est de nous. Les difficultés, les dangers, les dommages qui peuvent résulter d'une telle mesure doivent être pris sans doute en considération, mais c'est là l'affaire des gouvernements. La morale et la science n'ont pas à s'en occuper.