‹ La Médecine et les ReligionsChapitre 12 sur 67 · ST NE · texte numérisé non relu

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des musiciens qui commencent à jouer les plus assourdissants morceaux du répertoire thibétain. Les gongs grondent, les trompettes claironnent éperdûment, les trompes mugissent, les tambourins retentissent sous la grêle drue des coups de baguettes; puis, comme si cela n’était pas assez, les artistes entonnent des chants sauvages. Les syllabes gutturales éclatent en leur gosier comme une mousquelerie. Ils roulent invraisemblablement les R. Peu à peu tout cela s’exaspère, le vacarme devient effrayant. Alors un délire sacré s’empare de tous les assistants : hommes, femmes, enfants entourent le malade en injuriant le démon. On lui reproche les superbes cadeaux qu’on lui a faits, on cherche à lui faire honte de sa cupidité afin qu’un bon mouvement d'amourpropre offensé le fasse fuir au plus vite. Cela dure souvent de longues heures. Et le malade? Le plus drôle de l’histoire est que plusieurs voyageurs, en particulier le père Huc, affirment que la guérison ne tarde pas!... La guérison ou la mort?

La Médecine scientifique au Thibet. — La médecine scientifique a été introduite au Thibet par le bouddhisme. Le bouddhisme fut au brahmanisme dans l'Inde, ce que fut plus tard en Europe le protestantisme au catholicisme : une réaction.

Le bouddhisme en tant que religion n’a guère été introduit au Thibet qu’en 632, sous le règne de Srong-tsan-gam-po; mais depuis bien longtemps déjà la médecine indoue avait passé la frontière himalayenne. Les premiers monarques bouddhistes de l'Inde eurent surtout le goût de l’apostolat scientifi-

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que. Leur religion leur enseignait l'égalité des hommes et le droit de chacun au bonheur. Dans un beau mouvement de charité, ils rêvèrent de faire participer les contrées voisines à leur civilisation plus avancée. Trois siècles avant notre ère le pieux roi Asoka envoya au Thibet des médecins pour y fonder des hôpitaux, des dépôts de médicaments et des jardins botaniques comme il en avait fait établir dans son propre royaume. Le Thibet était alors sous la domination d’Antiochus, qui fut touché de la sollicitude de son voisin pour son peuple et lui permit de publier à son gré des proclamations.

Le Thibet ne fit point prospérer la science médicale et les livres des lamas ne sont que des traductions ou des commentaires des livres indous. En 1855, Csoua pe Kôrôs donna l’analyse d’un ouvrage énorme qui n’est, à tout prendre, qu’une indigeste compilation des livres de Sucrura. Tant qu’à la partie médicale du Tanjour, elle a, elle aussi, de multiples attaches indoues. On n’y trouve guère d’original qu’un petit traité sur la variole et une nomenclature pharmacologique assez embrouillée. Pnisine y a compté 429 médicaments, fleurs, feuilles, racines, tiges, substances minérales, substances animales, médicaments chinois inconnus, substances magiques telles que corne de licorne, peau de dragon, mandragore, sang de basilic. Les lamas prétendent posséder encore une quarantaine de livres médicaux qui nous sont inconnus. Ils admettent 440 maladies dont ils prétendent posséder les remèdes infaillibles. La chirurgie ne leur est point étrangère; ils ont appris

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des Indous à se servir de l'instrument tranchant. Ils pratiquent communément la saignée et posent des ventouses avec des cornes de bœufs. La corne appliquée sur la partie que l’on veut révulser est percée d’un trou à son extrémité supérieure, l’opérateur fait le vide en aspirant par ce trou qu’il bouche avec une boulette de papier mâché. Le pouls semble leur donner de précieuses indications, mais le plus précieux élément de diagnostic consiste dans l’examen des urines. Le médecin se fait apporter plusieurs flacons de l'urine de son malade. Il la sent, en examine la transparence, la bat avec des baguettes de bois différents, la porte à son oreille pour voir si elle est muette ou parlante? À un savant docteur cet examen suffit, paraît-il; il n’a pas besoin de voir le malade! Les remèdes s’administrent en poudre ou en boulettes; mais si le remède nécessaire manque au praticien, qu’à cela ne tienne! Il en écrit le nom sur un bout de papier qu’il roule entre ses doigts et qu'il fait gravement avaler au malade! L'administration des drogues est toujours accompagnée de la récitation de formules sacrées ; la plus commune et la plus efficace est cette phrase dont le sens mystique est, paraît-il, très profond et constitue le résumé de la foi bouddhique : « Om! mani padme, houm! » « O le joyau dans le lotus, ainsi soit-ill » ee L'Enseignement médical. — Il est donné dans les lamaseries, qui sont des couvents bouddhiques.Chacune possède quatre facultés. La faculté de mysticité, la faculté de liturgie, la faculté de médecine et la

faculté de prières. Il faut apprendre les livres par cœur.

LHETEOUR

La, plus célèbre faculté de médecine se trouve à Kounboum. Le père Huc y ayant séjourné quelques jours nous donne de eurieux détails sur son fonctionnement. Les cours sont faits en plein air. Les élèves récitenttousensemble et à haute voix plusieurs centaines de fois de suite le passage qu’ils ont à apprendre, absolument comme les écoliers arabes dans les medersas d'Algérie. L'enseignement pratique est presque nul. De temps en temps deux étudiants argumentent sur un sujet de leur choix. Le vainqueur est porté en triomphe sur les épaules du vaincu. Les sujets de ces argumentations sont des plus extravagants et rappellent un peu le joyeux temps où la scolastique régnait à la faculté de Paris. On discute par exemple la grave question de savoir pourquoi les poules n’urinent pas ou pourquoi le feu, qui liquéfie le beurre, durcit les œufs.

Tous les ans, au commencement de septembre, la faculté émigre à la campagne. Professeurs et élèves vont herboriser dans la forêt de Tchor-Gortan. Cela dure cinq jours, pendant lesquels on campe sous la tente. Tous les matins, après avoirrécité des prières, bu le thé beurré et mangé la farine d’orge, tout le monde troussesa robe et part à la récolte des plantes. Au bout du cinquième jour,un grand festin réunit les botanistes, puis on retourne à la lamaserie avec une provisionénorme de racines,de feuilles, de branches, de fruits, de graines. Tout cela est séché, étiqueté et classé dans la grande pharmacie qui est un lieu mystérieux voué à la protection des génies vigilants. Les drogues de Kounboum sont très ‘renommées, des pèlerins viennent en chercher de très loin

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et leur vente assure aux moines un bon revenu.

La médecine thibétaine s'étend aussi loin que la religion bouddhiste, jusqu’en Tartarie et dans la Sibérie orientale. Elle y a été importée il y a un millier d’années. Les Bouriastes et les Kalmouks ont un livre médical, le Radijatchava, qu’ils prétendentavoir été écrit par le dieu Osachi et qui est une traduction des ouvrages thibétains. Tous les trois ans il y à à Ourga un congrès où les docteurs de Lhassa rencontrent leurs confrères sibériens, tartares et chinois.

Les doctrines biologiques sont celles de SucrurTa avec une nuance de mysticité plus grande. La religion des Lamas est entachée de Sivaisme, dont elle professe la rude métaphysique. Le principe de destruction et de création réclame impérieusement les âmes qui sont comme un bétail soumis à sa sombre et aveugle volonté, cela pour leur plus grand bien, pour hâter leur désiacarnation finale. Il en ressort qu’on devrait laisser mourir les malades et même les y aider, et certains médecins croient faire œuvre pie en pratiquant cette doctrine. Entre leurs mains, le poison est le seul remède. IL apaise les plus vives souffrances et libère l'âme de ses entraves charnelles. D’autres, jusque-là, se contentent au chevet de leurs clients de prier pour que la mort soit douce et prompte. Certains moines ont aussi adopté les pratiques des prêtres du Bon-Po, leurs devanciers, et exécutent les mêmes opérations magiques qu'eux, le grand et le petit exorcisme. Ces charlatans se recrutent dans le clergé inférieur et sont dédaignés dans les grandes lamaseries.

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