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CHAPITRE II

Définition et divisions delà pathologie. — Importance de la pathologie générale. — Médecine et philosophie. — Les méthodes. — Les moyens d'étude de la pathologie. — Uohservation et l'expérience. — Les découvertes. — Importance de la pathologie expérimentale. — Théories et hypothèses. — Les erreurs; leurs causes et leur influence.

Définition et divisions de la pathologie. — L^ pathologie (TiàOoç, souffrance, maladie) est la partie des sciences médicales qui a pour objet l'étude des maladies et des affections.

Elle comprend les chapitres suivants : Vétiologie, qui recherche les causes morbiliques; la pathogéniey qui établit par quel mécanisme ces causes agissent sur l'organisme vivant; la physiologie pathologique., qui montre comment l'organisme réagit; Vanatomie pathologique, qui dévoile les modifications structurales résultant des actions et des réactions morbides; la symploiriaiologie, qui énumère les réactions appréciables pendant la vie; la nosographie, qui décrit et classe les maladies. A ces différentes branches dont l'ensemble constitue la science médicale, on doit en ajouter deux qui se rapportent plutôt à l'art médical, c'est-à-dire au côté technique (t£/v7i, art) de la médecine. Ce sont le diagnostic et \q pronostic : le diagnostic fait reconnaître la place que la maladie occupe dans le cadre nosologique, le pronostic s'efforce d'en prédire l'évolution.

La pathologie a pour complément indispensable la théra-

peiiliqiic avec la chirurgie, la prophylaxie et la diététique. La thérapeutique (Ospaîrsus'.v, soigner) est la partie de l'art médical qui, mettant à profit les données scientifiques fournies parla matière médicale et la pharmacologie, s'efforce de soulager les malades et de modifier favorablement l'évolution des maladies et des affections. La chirurgie est la branche de la thérapeutique qui se propose de guérir une maladie ou une affection par des procédés manuels (/^eic, main). La prophylaxie (7:pocpùXa;iç, de 7rpo9i»Xa(7(7etv, veiller), àontV hygiène {\j^(Uk7.^ santé) représente la partie principale, dicte les préceptes qui permettent d'éviter la maladie. La diététique (^laixa, régime) indique le régime à suivre pour favoriser la guérison ou conserver la santé.

La pathologie embrassant presque toute la médecine, il y a une disproportion manifeste entre son étendue et les limites de l'esprit humain. C'est ce qui a conduit à scinder son étude en plusieurs parties distinctes. On admet généralement les divisions suivantes : la pathologie spéciale ou descriptive, comprenant la pathologie interne ou médicale et la pathologie externe ou chirurgicale; la pathologie comparée) la pathologie expérimentale; \2i pathologie générale,

La pathologie spéciale ou descriptive a pour objet l'étude analytique des maladies; elle a pour complément indispensable la nosographie, qui classe et coordonne les descriptions. La pathologie spéciale présente une série de monographies; elle trace des tableaux où elle s'efforce de faire entrer toute l'histoire de la maladie, depuis sa cause jusqu'à ses lésions anatomiques et ses manifestations cliniques. Elle se trouve encore trop vaste pour ne pas avoir été divisée. De tout temps, on a admis une pathologie externe et une pathologie interne : la première s'occupe des maladies qui s'accompagnent de lésions facilement accessibles ; la deuxième envisage les altérations des organes profonds. Cette distinction était bonne autrefois; elle correspondait à la division classique en chirurgie et en médecine; la pathologie externe décrivait les lésions justiciables d'un acte opératoire. Mais aujourd'hui, on n'hésite plus à intervenir dans nombre d'affections internes; le champ de la chirurgie s'est tellement agrandi que la patho-

logie externe a fini par accaparer certaines lésions viscérales et même les localisations cérébrales. Réciproquement, toutes les affections externes ne sont pas chirurgicales; telles sont, par exemple, les affections de la peau. Bien plus, les affections articulaires sont tantôt externes, tantôt internes; les arthrites tuberculeuses rentrent dans le premier groupe, les polyarthrites rhumatismales dans le second. Mieux vaut donc employer les expressions de pathologie médicale et de pathologie chirurgicale; la première envisage les affections qui sont justiciables d'un traitement pharmaceutique; la deuxième étudie celles qui nécessitent une intervention manuelle.

On a voulu aussi admettre diverses branches de pathologie, basées sur leurs études spéciales; citons, par exemple, la pathologie infantile ou pœdiatrie, la syphiligraphie, la pathologie obstétricale, la pathologie exotique; suivant l'organe ou le système étudié, on a créé les expressions de dermatologie, gynécologie, odontologie, stomatologie, ophtalmologie, laryngologie, rhinologie, etc. On a encore admis une pathologie cardiaque, une pathologie infectieuse, etc. Il serait facile de multiplier ces dénominations en rapport avec la tendance, de plus en plus grande, à la spécialisation.

Un intérêt considérable s'attache à l'étude des maladies qui peuvent frapper les êtres qui nous entourent, et surtout à chercher par quels points elles se rapprochent ou s'éloignent de celles qui atteignent notre espèce. Cette partie de la science, qu'on désigne sous le nom de patJioîogic comparée, peut se borner à envisager les mammifères ou les vertébrés supérieurs : ainsi limitée, elle possède une grande importance pratique, puisqu'elle nous montre comment certaines infections se transmettent des animaux à l'homme et comment on peut les combattre; l'histoire du charbon, de la mor^-e, de la tuberculose, de la rage, de la trichinose, ne se comprend que si l'on envisage ces diverses maladies chez tous les mammifères, et même chez tous les vertébrés.

La pathologie comparée peut avoir des visées plus hautes; elle peut embrasser toute l'échelle des êtres, animaux et végétaux, et rechercher les analogies que présentent, chez tous, certaines réactions morbides. En commençant par les

êtres inférieurs, pauci ou unicellulaires, on peut s'élever peu à peu aux êtres supérieurs et déterminer quelles modifications apporte aux évolutions morbides la complexité de plus en plus grande des organismes.

Quand on étudie les animaux, on esl toujours libre d'intervenir pour arrêter ou diriger les observations, et l'on peut essayer de reproduire sur des individus sains des phénomènes semblables à ceux qu'on observe chez les individus malades. C'est ainsi que s'est constituée la pathologie expérimentale.

La pathologie expérimentale a pour objet de modifier l'évolution des maladies spontanées, et de créer des lésions, des troubles et des maladies.

Pendant longtemps, l'expérimentateur n'a pu faire que des traumatismes; plus tard, l'usage des poisons lui permit de pénétrer là où le scapel ne pouvait parvenir et de s'attaquer aux éléments histologiques. Aujourd'hui, les progrès de la bactériologie ont fourni le moyen de faire naître à volonté chez les animaux un grand nombre d'infections. La pathologie expérimentale est devenue le complément indispensable de la clinique; l'étiologie, la pathogénie, la physiologie et l'anatomie pathologiques, la pharmacologie et la thérapeutique ne peuvent se passer de son secours.

Mais la pathologie expérimentale ne peut donner la solution de tous les problèmes; elle est incapable de reproduire tous les symptômes des maladies. Les renseignements qu'elle fournit en pharmacologie ne doivent pas être transportés intégralement à la pathologie humaine : de ce qu'une drogue, à la dose de i milligramme, tue un lapin de i kilogramme, il ne faut pas conclure qu'il soit nécessaire d'employer 70 milligrammes pour tuer un homme de 70 kilos; en raisonnant ainsi et en calculant d'après la dose mortelle pour le chien, on trouve que, pour empoisonner un homme, il faut is%^ de sulfate neutre d'atropine, alors qu'en réalité une dose de og'^,01 provoque des accidents graves et une dose de os%o2 est le plus souvent mortelle.

Devant de pareils faits, il est permis de se demander quelle est la valeur des expériences pratiquées sur les animaux.

On a souvent adressé trois reproches à la pathologie expé-

rimentale. On a soutenu que les observations recueillies sur une espèce ne sont pas applicables aux êtres d'espèce différente; que les maladies provoquées ne sont nullement comparables aux maladies spontanées; que toute interA-ention opératoire modifie l'animal en expérience au point de rendre inacceptables les résultats obtenus.

11 y a certainement une part de vérité dans ces critiques; mais il ne faut pas en exagérer la portée. 11 est évident qu'on doit faire un juste départ de ce qui est applicable à l'homme et de ce qui est spécial à l'animal; le simple bon sens en dit plus sur ce sujet que tous les raisonnements.

L'expérimentation seule a pu établir la cause efficiente des maladies infectieuses. Pour celles qui sont communes à l'homme et aux animaux, pour le charbon, la morve, la tuberculose, aucun doute ne peut être émis. On connaît les microbes de ces maladies, on les isole, on les cultive et l'on arrive à reproduire chez les animaux des troubles et des lésions analogues à ceux que révèle l'observation clinique. Nul ne peut nier qu'en opérant ainsi, on ait résolu un des côtés les plus importants du problème étiologique.

Faire naître une maladie chez un animal, c'est obtenir un résultat important. Mais l'expérimentateur doit pousser plus loin l'analyse : maître des phénomènes qu'il provoque, il doit étudier le mécanisme qui préside à leur développement; il doit rechercher comment les agents pathogènes suscitent les réactions morbides, c'est-à-dire qu'il doit déterminer la pathogénie et la physiologie pathologique des troubles ou des lésions qu'il produit. La clinique fournit les indications, les idées de recherches; l'expérimentation donne les démonstrations inébranlables; elle permet d'affirmer le rôle des conditions qui favorisent ou entravent l'action des agents morbifiques; elle éclaire le mécanisme des lésions et fait suivre, pas à pas, le développement des altérations anatomiques; elle précise les troubles des fonctions et les fixe, d'une façon indiscutable, par la méthode graphique; elle facilite l'analyse chimique; elle étudie le mécanisme des symptômes, elle fait connaître l'action des médicaments. Les observations cliniques sont forcément complexes; toujours interviennent plusieurs

facteurs. C'est à rexpérimentateur qu'il appartient d'isoler l'influence de ces causes secondes, d'en montrer l'importance, d'en dissocier les effets. Ainsi se sont établies les notions que nous possédons aujourd'hui sur les associations microbiennes, sur le rôle de la fatigue, de l'inanition, des intoxications, des lésions antérieures, des troubles nerveux dans le développement ou les localisations des processus morbides.

Enfin, c'est à l'expérimentation sur les animaux qu'on doit toujours s'adresser, quand on veut connaître les effets d'une substance médicamenteuse. Ce n'est qu'après avoir longuement étudié dans le laboratoire, après avoir déterminé l'action complète sur les animaux, après avoir analysé tous les effets produits sur chaque appareil et avoir acquis l'espérance d'obtenir des résultats favorables, qu'on est autorisé à pratiquer une tentative thérapeutique sur l'homme.

Ces quelques considérations suffisent à établir qu'il ne faut pas opposer la médecine clinique à la médecine expérimentale. L'expérience n'étant, suivant l'expression de Cl. Bernard, qu'une observation provoquée, le médecin en fait toujours et constamment; il en fait dès qu'il intervient pour mieux étudier les phénomènes; il en fait journellement à l'époque actuelle, quand il a recours aux nouvelles méthodes d'exploration clinique. Le médecin est donc devenu un véritable expérimentateur, mais c'est un expérimentateur occasionnel qui reste la victime du hasard. Bien souvent un fait intéressant est isolé et il faut attendre des années avant de rencontrer un deuxième cas qui permette de compléter les premières notions acquises. Nous ne pouvons ni provoquer ni rappeler les phénomènes qui nous intéressent. Il faut qu'ils se représentent accidentellement. Et ce qui complique le problème, c'est que jamais deux cas ne sont absolument identiques.

Rien de décevant, à ce propos, comme l'expérimentation thérapeutique pratiquée sur l'homme; un médicament abaisse la température, modifie favorablement l'évolution d'une maladie, enraye le développement d'une complication, est-ce bien à ce médicament qu'il faut attribuer tous ces effets favorables? Que serait-il arrivé si l'on avait laissé agir la nature? Combien il faut entasser d'observations pour pouvoir se faire

ii LA MÉDECINE

une opinion sérieuse! Combien on se prépare de désillusions quand on se borne à une étude sur l'homme! A peine s'il est besoin de rappeler le nombre incalculable de médicaments qui semblaient justifier les plus grandes espérances et n'ont pas tardé à sombrer dans un éternel oubli.

On ne saurait demander trop de renseignements à l'expérimentation sur les animaux. Celle-ci puise ses inspirations à trois sources différentes.

Le plus souvent on prend pour point de départ les maladies de l'homme ou les maladies des animaux. Après avoir observé aussi complètement que possible l'être malade, on essaye de reproduire les mêmes manifestations chez des animaux sains, non seulement pour déterminer l'étiologie, mais aussi pour essayer de fixer le mécanisme des accidents, pour préciser la nature des réactions, pour découvrir les moyens thérapeutiques.

L'observation n'est pas le seul point de départ de l'expérience. Parfois on cherche à vérifier une idée théorique ou une hypothèse. D'autres fois enfin on opère un peu au hasard, poussé par une sorte de sentiment vague, par une intuition subite de la vérité; on fait une mutilation, on injecte une substance quelconque sans soupçonner ce qui pourra se produire. Cette dernière méthode est souvent fort bonne, elle conduit à des résultats intéressants, à la seule condition qu'on sache voir les phénomènes qui se présentent et qui sorkt d'autant plus difficiles à saisir qu'on ne les attend pas et qu'on ne les a pas prévus.

Les idées théoriques qui nous poussent quelquefois à entreprendre des expériences heureuses, peuvent aussi entraver considérablement l'investigation. Bien des fois on n'a pas tenté une recherche parce qu'on la jugeait inutile, absurde ou condamnée d'avance par la doctrine. C'est dans ce sens que des hommes, relativement peu instruits, ont pu avoir des idées originales; leur esprit était dégagé des entraves que nous impose, malgré nous, l'éducation que nous avons reçue. Aussi a-t-on pu voir des savants, adonnés à l'étude de la chimie par exemple, faire des découverfes immenses quand ils ont tourné leurs efforts vers les sciences biologiques.

Médecin, Pasteur n'aurait peut-être pas aussi largement contribué à la grande révolution qui a bouleversé la médecine. Les idées préconçues, outre qu'elles détournent des recherches originales, gênent les expériences qu'on poursuit. L'observateur et l'expérimentateur doivent écouter la nature, recueillir tout ce qu'elle leur dit sans rejeter ce qui est contraire à leurs doctrines pour conserver ce qui leur semble utile; c'est ce qu'on fait trop souvent, parfois à son insu. On voit surtout ce qu'on veut voir; on a obtenu un premier résultat qu'on a lieu de croire bien observé : d'une expérience suivante on ne garde que ce qui semble confirmer l'observation précédente. C'est ainsi que la science s'encombre de notions incomplètes ou erronées. Peut-être éviterait-on cette tendance bien naturelle, si l'on était mieux persuadé qu'il n'y a pas de faits contradictoires, pas de mauvaises expériences, pas d'exceptions; il n'y a que des obser\'ations incomplètes, ou insuffisamment déterminées. Les contradictions apparentes doivent seulement engager à pousser plus loin l'investigation scientifiq.ue et à mieux préciser les conditions expérimentales.

Un des grands avantages de l'expérimentation c'est qu'on peut toujours reprendre une question, vérifier les faits annoncés et par conséquent les soumettre au contrôle de la critique.

On peut faire de la critique d'art sans être un artiste, certains amateurs y excellent. Mais, pour porter un jugement sur les expériences d'autrui, il faut être capable de les répéter. En science, comme en littérature ou en art, il est exceptionnel qu'un homme soit doué d'un esprit à la fois critique et créateur. Le plus souvent les critiques sont des savants laborieux, habiles, mais ne possédant pas assez d'idées pour poursuivre des recherches personnelles : on doit leur savoir gré de reprendre ce que les autres ont fait, de vérifier les découvertes, d'infirmer, de confirmer ou de modifier les résultats nouveaux, de déblayer le terrain des observ^ations erronées ou incomplètes. Mais les critiques ne sont pas infaillibles, et trop souvent des objections fausses, en empêchant d'accepter une vérité nouvelle, ont retardé le mouvement scientifique.

L'expérimentation, a dit Cl. Bernard, doit nous rendre modestes et indulgents. Si l'on était bien pénétré de cette maxime, on n'attaquerait pas un travail sans avoir essayé, autant que possible, de s'éclairer auprès de son auteur et sans avoir longuement étudié la question. A voir avec quelle facilité certains hommes essayent d'amoindrir les découvertes des autres, on est porté à se demander si c'est bien Tamour de la vérité qui soulève toujours les discussions. Quand elle reste sur le terrain scientifique, la critique expérimentale conduit à des résultats importants; c'est un moyen de progrès. Mais, trop souvent, les recherches contradictoires ont eu un autre mobile; la jalousie a poussé des esprits médiocres à s'attaquer aux œuvres des hommes de génie et leur a permis de couvrir d'un masque scientifique leurs haines personnelles. Nous n'avons pas besoin de citer d'exemples : l'histoire des sciences nous en fournirait un trop grand nombre.

Quand on a recueilli impartialement et, pour ainsi dire, naïvement, des obser^'ations ou des expériences, on doit les coordonner, les classer, en tirer des conclusions ou des lois; enfin on a le droit de proposer des théories ou des hypothèses, mais c'est à la condition de ne considérer ces hypothèses que comme des jalons qui marquent le mouvement de la science; ce sont des bâtisses provisoires qu'il faut souhaiter voir disparaître rapidement, car elles doivent céder devant les découvertes ultérieures. Les conceptions de l'esprit humain, formées de vérités partielles et relatives, évoluent comme les êtres vivants. Jamais une idée n'arrive d'emblée à son complet développement : elle commence par une phase embryonnaire, s'accroît peu à peu, puis, parvenue à son apogée, elle s'affaiblit, s'éteint, disparaît, laissant derrière elle des idées-filles qui parfois n'ont qu'une ressemblance lointaine avec l'idécmèrc dont elles émanent.

Longtemps la science n'a pas progressé, parce que le respect de l'autorité faisait considérer comme des dogmes les hypothèses et môme les erreurs des anciens. Aujourd'hui nous ne connaissons que le respect des faits et nous avons le droit de demander à l'expérimentation des résultats précis et inattaquables.

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Il faut reconnaître cependant que des hypothèses prématurées ont pu ouvrir des horizons nouveaux. L'homme qui a émis une idée ne reposant sur aucun fait, a eu parfois l'intuition de la vérité. On est très sévère aujourd'hui pour ces théoriciens qui ne donnent aucune preuve à l'appui de ce qu'ils avancent. Cependant ils rendent souvent de grands services. Il est arrivé qu'un homme de génie ait eu une conception exacte de la réalité et que les observations ultérieures, basées sur des faits précis, aient semblé lui donner tort. Ainsi le progrès amenait un recul. Hippocrate a eu le pressentiment de la circulation du sang; il considérait que les veines, expression qui englobait également les artères, formaient un cercle. Plus tard, en cherchant, à la suite d'Aristote, à déterminer par des dissections précises, l'origine des vaisseaux, on s'éloigna de plus en plus, à mesure que l'anatomie progressait, de l'intuition qu'avaient eue les anciens.

Les conceptions même erronées ne sont pas toujours inutiles. Les doctrines phrénologiques de Gall et de Spurzheim ne s'appuyaient sur aucune base solide et pourtant elles ont ouvert une voie qui a été utile et qui a conduit à la découverte des localisations cérébrales. Les erreurs sont souvent profitables, ne serait-ce qu'en suscitant des recherches contradictoires.

Des erreurs. — Les erreurs peuvent tenir à des vices d'observation, d'expérimentation, d'interprétation.

Les erreurs d'observation ne sont pas rares. Elles ont été niées par des philosophes illustres qui considérait l'esprit humain comme un miroir réfléchissant fidèlement les objets extérieurs. Mais, comme le fait si bien remarquer Bacon, « toutes les perceptions soit des sens, soit de l'esprit, ne sont que des relations à l'homme et non des relations à l'univers. L'entendement humain, semblable à un miroir faux, réfléchissant les rayons qui jaillissent des objets et mêlant sa propre nature à celle des choses, tache, tord pour ainsi dire et défigure toutes les images qu'il réfléchit ». C'est qu'en effet notre entendement, plus que nos sens, sert à la perception. Notre esprit supplée aux données positives, il les corrige et les complète. Les images des phénomènes sont tellement passa-

Roger. — La Médecine. 2 .

gères et estompées qu'il faut avoir un certain génie pour les saisir au moment de leur fugitive apparition. La plupart des hommes ne savent pas voir. Les uns rapportent tout ce qu'ils observent à ce qu'ils ont déjà vu, ou plutôt à ce qu'on leur a montré. Les autres, entraînés par leur imagination ou leur affectivité, ne veulent pas retrouver les aspects connus; leurs prétendues découvertes ne sont que des déformations d'irp^ges anciennes.

Les erreurs dépendant de l'expérimentation sont encore plus nombreuses. Les unes tiennent aux installations défectueuses de nos laboratoires; les autres à notre technique; d'autres enfin à l'état du sujet qui sert aux recherches.

Les fautes de technique sont journalières. C'est qu'en effet à mesure qu'elle progresse, la science se complique; les moyens d'étude deviennent plus nombreux, les méthodes plus délicates. La médecine, étant tributaire d'un grand nombre de sciences différentes, tout expérimentateur ou tout observateur qui veut étudier complètement un cas donné, est forcé d'avoir recours à la fois à la chimie, à la physique, à la bactériologie, à l'histologie, à la physiologie. Il lui est à peu près impossible de manier convenablement les appareils utilisés par ces différentes sciences; de là des difficultés innombrables et des fautes continuelles.

Enfin, quand on expérimente sur un animal vivant, il ne faut jamais oublier qu'on opère sur un être ayant une personnalité, réagissant à sa manière, dont l'instinct, l'intelligence, la sensibilité, peuvent à chaque instant intervenir, dont la santé peut être troublée à notre insu par une maladie antérieure. Si l'on fait des recherches bactériologiques, les causes d'erreur sont encore plus nombreuses puisqu'on met en présence deux êtres vivants éminemment variables.

Les erreurs d'interprétation seraient les moins graves si l'on faisait le départ entre les faits qu'on recueille et les déductions qu'on en tire; les faits bien observés sont immuables; toutes les conceptions auxquelles ils servent de base sont susceptibles de continuelles variations.

Les exemples abondent. Nos sens nous font voir le mouvement du soleil autour de la terre : c'est un phénomène d'une

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observation facile, mais qui a conduit à des conclusions erronées. Le singe qui aperçoit son image dans un miroir passe sa main derrière la glace pour saisir l'animal que ses yeux lui montrent. Il faut que constamment une interprétation vienne compléter, expliquer ou corriger les données sensorielles. Comme le dit si bien le poète :

Quand Teau courbe un bâton ma raison le redresse,

La raison décide en maîtresse.

Mes yeux, moyennant ce secours, Ne me trompent jamais, en me mentant toujours.

Les causes d'erreur sont tellement nombreuses que les plus grands savants n'ont pas su les éviter. Cette constatation est faite pour nous rendre indulgents et modestes, pour nous empêcher de sourire des fautes que nous relevons chez les autres ou de rougir de celles que nous avons commises.

Loin de nous décourager, le spectacle des erreurs humaines doit nous donner confiance en l'avenir : il démontre la puissance infinie de l'esprit humain et prouve l'évolution continuelle de la science. Faire l'histoire de l'erreur, c'est faire l'histoire du progrès. C'est que le plus souvent, l'humanité marche, non de l'inconnu vers le connu, mais de l'erreur vers la vérité. Aussi loin que la tradition remonte, elle nous fait découvrir une cosmogonie, une physique, une physiologie, une pathologie. L'esprit crédule de nos ancêtres acceptait les explications les plus bizarres et les plus folles; un mot satisfaisait sa curiosité. L'homme a longtemps vécu dans la tranquillité que donne l'ignorance. Les manifestations de la vérité sont venues peu à peu troubler sa quiétude. Elle ont créé le besoin de savoir, d'apprécier, de poursuivre un but qui s'éloigne sans cesse. Notre curiosité s'est éveillée; notre critique est devenue plus aiguisée et plus pénétrante. Nous avons aperçu certaines de nos erreurs et nous avons reconnu notre ignorance. Nous avons mis au jour l'imperfection de notre édifice scientifique et nous attendons avec impatience que de nouveaux travaux en viennent combler les lacunes.

Des découvertes. — A mesure que la science progresse, les découvertes se multiplient. On est véritablement stupéfait

en comparant la lenteur du progrès avant le xix^ siècle, à la rapidité de la marche scientifique et à l'importance des résultats obtenus dans ces trente dernières années. C'est qu'autrefois les chercheurs étaient rares et isolés; aujourd'hui ils sont devenus légion. Les travaux qui paraissent sont tellement nombreux que nul ne peut se vanter de posséder sur une question une bibliographie complète. Ces travaux peuvent être divisés en trois groupes.

Les uns ne sont destinés qu'à compléter, vérifier, ou réfuter des faits connus. Ils contiennent parfois des aperçus nouveaux. Mais ce sont de petits détails qui, pour intéressants qu'ils puissent être, n'exercent qu'une légère influence sur la marche du progrès. La plupart des hommes, n'étant capables que de reprendre et développer les idées des autres, suivent l'ornière où se rue, derrière un homme de génie, la foule des ambitieux. C'est ainsi que les luttes s'engagent, que les petites découvertes surgissent en grand nombre et soulèvent de grosses polémiques de priorité; questions personnelles et mesquines dont la science n'a que faire; qu'importe celui qui, le premier, a pu reconnaître un détail nouveau; à voir combien d'hommes l'ont aperçu simultanément, on peut conclure qu'il n'était guère difficile de le découvrir.

Les grandes découvertes, celles qui marquent dans l'histoire des sciences, qui servent à jalonner la route du progrès apparaissent, je ne dis pas sans avoir été préparées, mais sans avoir été précédées de faits suffisamment lumineux pour éclairer la multitude.

On est souvent surpris de la discordance qui existe entre l'intelligence d'un homme et l'importance de son œuvre. C'est que certaines découvertes véritablement capitales, ont été faites simplement par hasard. Un travailleur, habile, consciencieux, tenace peut apercevoir un fait nouveau dont la connaissance aura les conséquences les plus importantes.

D'autres fois, l'œuvre est véritablement adéquate à l'esprit. L'homme qui l'accomplit n'a pas été servi par le hasard. Il a conçu un plan de recherches, il a créé une méthode nouvelle, il a frayé un chemin inconnu ou commencé à défricher un tprrain inculte. Il ne faut pas croire cependant que l'idée

pousse, par génération spontanée, dans le cerveau d'un homme de génie. Une idée n'apparaît pas d'emblée. Elle a ses générateurs. Ce sont les faits ou les hypothèses, qui n'ont pas fixé l'attention des foules et n'ont eu aucune importance appréciable. Ce sont les faits d'attente, les découvertes isolées, qui semblent sans intérêt et qui cependant exercent sur certains esprits une empreinte profonde, parfois inconsciente. Ces petits faits, épars, dispersés, incohérents, l'homme de génie les assemble, les réunit, les coordonne. Mais, sans leur influence préalable, la synthèse n'aurait pas eu lieu. On peut appliquer à la découverte scientifique cette grande loi qui semble régir toute la marche de l'humanité. Ce sont les événements qui font naître les hommes et non les hommes qui font naître les événements. Si l'on veut un exemple, je dirai volontiers que Pasteur n'a pas créé la bactériologie; c'est la bactériologie qui a créé Pasteur. Car les microbes étaient connus avant ses recherches, car leur importance dans les fermentations était déjà soupçonnée, car leur pouvoir pathogène était déjà admis, car les variations de leur virulence étaient déjà déterminées. Si la science n'était pas arrivée à ce point de son évolution, il est probable que le génie de Pasteur n'aurait pu se tourner vers l'étude des infiniment petits. Le moment était venu pour qu'un homme supérieur réunît les éléments épars et édifiât le nouvel édifice. II faut que des travailleurs obscurs aient défriché le terrain, qu'ils y aient semé des germes féconds, il faut que l'homme de génie trouve les éléments de la moisson pour la faire fructifier.

Pendant longtemps les grandes découvertes ont été mal accueillies. Malgré les faits' antérieurs qui les préparaient, les annonçaient et, pour les esprits clairvoyants, les rendaient nécessaires et inévitables, elles étaient reçues par la raillerie, la critique, ou tout au moins le scepticisme. Il y a et il y aura toujours des esprits rétrogrades qui ne pourront s'accoutumer au progrès. Il suffit de rappeler quelles luttes il a fallu soutenir pour fair^e accepter les vérités qui, aujourd'hui, nous paraissent les plus évidentes et les moins discutables : le mouvement de la terre, la circulation du sang, le rôle des microbes.

Actuellement une amélioration s'est accomplie. Les transformations scientifiques de ces dernières années ont été tellement nombreuses et les résultats tellement merveilleux que nous nous étonnons moins; nous sommes devenus moins routiniers; nous nous adaptons mieux aux faits nouveaux. Nous en comprenons plus vite l'importance, nous saisissons plus rapidement les déductions qu'on en peut tirer. Voilà comment le progrès engendre le progrès.

A mesure qu'elle évolue, la science devient de plus en plus impersonnelle.

Il y a là une différence frappante entre l'oeuvre de l'artiste et l'œuvre du savant. C'est que l'artiste extériorise sa personnalité. Le savant essaye d'intérioriser la nature. L'artiste est inimitable. Nul ne peut reproduire ce qu'il a réalisé. Comparez à un chef-d'œuvre de la sculpture ou de la peinture les innombrables copies qu'on en fait. Vous verrez bien vite que les copies ne servent qu'à faire ressortir la puissance et l'originalité du modèle. En science, il n'en est pas ainsi. Un fait bien déterminé tombe dans le domaine public. Pour peu qu'on ait l'habitude de l'expérimentation, on le répète sans peine et on ne tarde pas à oublier le nom de celui qui l'a découvert. L'œuvre artist'que a son individualité; à elle seule elle constitue un tout. L'œuvre scientifique est une pierre isolée qui n'a sa raison d'être que si on la scelle dans l'édifice. Une fois qu'elle est casée, on oublie le travail qu'il a fallu accomplir pour la préparer et la mettre en place. L'édifice scientifique s'élève grâce aux efforts synergiques d'une multitude de travailleurs. Certaines parties plus saillantes, mieux sculptées, fixent encore l'attention et rappellent le nom de quelques collaborateurs. La plupart des autres sont bien vite oubliés. Ceux qui émergent deviennent des centres d'attraction. On leur attribue toutes les découvertes qui se sont accomplies autour d'eux. On les fait profiter des travaux auxquels ils n'ont pris aucune part et même des idées qu'ils ont combattues. L'esprit humain ne veut pas se surcharger la mémoire. Quelques noms lui suffisent pour jalonner la route du progrès. Quand on étudie sans parti pris, l'historique des questions, on comprend combien la postérité est souvent

injuste. Mais qu'importe à celui qui travaille que son œuvre soit condamnée à passer inaperçue, qu'importe qu'on la méconnaisse, si elle est utile. Le plaisir de la recherche est suffisamment fort, et le bonheur de )a découverte, si minime soit-elle, est assez puissant pour attirer et retenir certains esprits. La joie que procure le travail désintéressé est la seule récompense qu'un savant ait le droit d'ambitionner.

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