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CHAPITRE III

Les trois périodes de l'évolution médicale : période d'observation clinique : période anatoniique ; période biologique. — Découverte de la percussion et de l'auscultation. — Avènement du microscope et de l'ultra-microscope . — Importance et insuffisance de l'anatomie pathologique. — Avènement de la science expérimentale.

En envisageant les progrès réalisés en médecine et en s'attachant surtout à l'étude des méthodes utilisées pour l'examen des malades, on peut diviser l'évolution de la Science en trois grandes périodes. C'est d'abord 'la période d'observation clinique; on se contente de noter les troubles apparents, de les coordonner, de les classer, de les grouper et d'en suivre l'évolution. Vient ensuite la période anatoniique', on s'efforce de définir les maladies d'après les lésions que l'autopsie dévoile et de trouver les signes qui, pendant la vie, traduisent les altérations qu'on constate après la mort. Nous assistons actuellement à une réaction contre la prééminence de l'anatomie pathologique. On tend de plus en plus à mettre au premier plan des préoccupations médicales la détermination des réactions fonctionnelles : ainsi se constitue la période biologique.

Période d'observation clinique. — L'observation pure et simple des malades était évidemment la seule méthode possible au début de la médecine. Les anciens peuples, même les plus civilisés, ne possédaient aucune connaissance précise d'anatomie ou de physiologie. Il faut cependant excepter les

Hindous qui, trois mille ans avant l'ère chrétienne, avaient édifié un système médical ayant pour base l'anatomie humaine. Chez les autres nations, l'ignorance était à peu près complète. Le respect des morts empêchait l'ouverture des cadavres humains. Les Égyptiens, il est vrai, pratiquaient l'embaumement, mais l'opération était confiée à des hommes sans instruction, incapables de faire des observations utiles. Ce fut seulement sous Ptolémée Soter et Ptolémée Philadelphe, deux cent quatre-vingts ans environ avant J.-C, que deux médecins illustres, Erosistrate et Hérophile purent faire des études sur les cadavres humains. Ces premières tentatives furent vite abandonnées. Galien lui-même n'a disséqué que des singes. L'anatomie avait donc pour base les constatations faites sur les animaux. Ce n'était que par hasard, à la suite des plaies de guerre ou des grands traumatismes accidentels qui brisaient les membres, déchiraient les téguments, ouvraient l'abdomen, le thorax ou le crâne, que les médecins étaient arrivés à saisir quelques notions d'anatomie humaine.

Pour établir le caractère des maladies, on se bornait à comparer l'homme qui se disait souffrant avec l'homme qui paraissait sain. Après un interrogatoire sur le siège et le caractère des douleurs, sur les troubles fonctionnels, on passait à l'inspection; on regardait l'aspect extérieur du malade, on notait le décubitus, le rythme respiratoire, l'état de la face, des yeux, de la langue et ces constatations bien simples ont suffi à reconnaître et à classer un grand nombre d'états morbides, à en fixer la marche, à en déterminer l'évolution.

Ainsi se constitua l'œuvre fondamentale dont nous trouvons l'admirable exposé dans les livres d'Hippocrate.

L'observation des malades permettait de noter toute une série de modifications anatomiques ou dynamiques. Elle faisait connaître les changements de forme, le gonflement ou l'atrophie de certaines régions, les déformations des membres et du tronc; elle faisait constater les modifications de couleur, la pâleur des téguments ou des muqueuses externes, leur rougeur insolite, leur coloration anormale, bleuâtre, jaune, ardoisée ou noirâtre; elle faisait voiries éruptions, les

ulcérations, ies cicatrices; elle révélait certains troubles fonctionnels, les convulsions, les spasmes, les tremblements, les paralysies, le délire, les changements du rythme respiratoire, les suffocations, les asphyxies. En tenant compte des battements perçus par le malade pendant la fièvre, dans tout le corps ou dans les tempes, on fut amené à remarquer les pulsations visibles des veines et des artères, surtout appréciables dans la région cervicale. Hippocrate obtint ainsi, par la simple inspection, quelques notions sur les modifications du pouls dans les maladies. Mais ce fut seulement après les travaux d'Hérophile et de Galien, que la palpation méthodique des artères entra dans la pratique courante : l'exploration de la radiale devint une méthode précieuse qui rendit les plus grands services à la nosographie.

La palpation fournit encore des renseignements sur la chaleur du corps, la moiteur et la sécheresse de la peau; elle permit de localiser les douleurs et, après les traumatismes, d'apprécier les saillies, les dépressions et les mobilités anormales.

Dès le début de la médecine, l'observation du malade fut complétée par l'examen de ses sécrétions et de ses excrétions. Hippocrate a fait d'intéressantes constatations sur les modifications des urines et de la salive, sur l'aspect des vomissements, des excréments, des expectorations. On nota leur abondance, leur couleur, leur odeur. Plus tard, R. Willis reconnut que certaines urines ont une saveur sucrée et découvrit ainsi une maladie nouvelle : le diabète glycosurique.

Il ne suffisait pas d'établir un répertoire des troubles morbides. Il fallait grouper les manifestations de façon à constituer des types cliniques. Ainsi s'organisa la nosographie, dont nous trouvons une première tentative dans les livres hippocratiques. On peut donc dire que, dès le début de la science, par la seule puissance de l'observation, on était arrivé à créer des entités morbides dont plusieurs subsistent encore aujourd'hui. Si les théories anciennes sur l'origine des maladies et sur le mécanisme des accidents ne sont plus acceptables, l'étude clinique et nosographique fourmille de détails curieux et intéressants.

Pendant des siècles on se contenta de la méthode hippocratique, la complétant seulement par l'emploi de quelques instruments assez simples, destinés à explorer les conduits et les cavités; ces instruments sont d'ailleurs anciens : les sondes sont soigneusement décrites dans le Traité De re medica de Celse qui date du siècle d'Auguste et des spéculums fort bien construits ont été trouvés dans les fouilles de Pompéi.

Percussion et auscultation. — Aucune autre méthode d'observation ne fut introduite dans la science jusqu'à la fin du xviii° siècle. En 1761, un médecin autrichien, attaché à un hôpital de Vienne, Auenbrugger publia une brochure de 95 pages dans laquelle il décrivait un nouveau moyen d'exploration. Après des études poursuivies pendant sept ans, il avait reconnu que la percussion du thorax, pratiquée directe^ ment en tapant avec la main sur les parois de la poitrine, donnait des sons qui variaient suivant l'état des organes sousjacents. Cette découverte, qui devait conduire à des constatations fort importantes, passa complètement inaperçue. Nul ne comprit l'intérêt de la méthode et, bien que l'ouvrage d'Auenbrugger eût été traduit en français en 1770, personne ne s'attacha à reprendre la question. Auenbrugger déclarait dans sa préface que sa nouvelle invention allait lui attirer l'envie, la jalousie et la haine : il ne trouva que l'indiiïérence. Ce fut seulement en 1808 que la méthode sortit de l'oubli. Corvisart ayant lu par hasard l'ouvrage du médecin autrichien, en comprit toute l'importance; il vérifia les faits annoncés, accumula des observations confirmatives et publia une traduction nouvelle, enrichie de notes intéressantes et de documents importants. Un pareil patronage fixa l'attention du public médical. Corvisart était le véritable promoteur de la découverte; avec une modestie parfaite, il revendiqua simplement le rôle de traducteur.

Bientôt Laënnec allait enrichir la science d'une méthode incomparable, de celle qui, avec la percussion, a fait réaliser à la médecine clinique les plus grands progrès : c'est VauscuJiation.

Ausculter c'est simplement percevoir par l'ouïe les bruits auxquels donne naissance le fonctionnement de certains

organes, ^es mouvements du cœur, le passage de l'air dans l'appareil respiratoire, la déglutition des liquides, la circulation du sang dans les vaisseaux, produisent des bruits qui se modifient dans les conditions pathologiques. Ces modifications variant avec la nature des lésions, l'auscultation permet souvent de poser des diagnostics extrêmement précis. Cette méthode est bien simple et il est surprenant qu'on n'y ait pas songé avant le xix"" siècle, d'autant plus qu'Hippocrate s'en était approché par la découverte de la succussion : si l'on fait asseoir un malade sur une chaise : si un aide le fixant par les épaules, on agite violemment la poitrine, on perçoit parfois un bruit hydro-aérique, semblable à celui qu'on obtient en agitant une bouteille à moitié pleine. C'est encore aujourd'hui un des meilleurs signes pour le diagnostic des hydropneumothorax, c'est-à-dire des épanchements gazeux surmontant une couche de liquide dans la plèvre. Sans doute, Hippocrate n'a pas compris exactement la signification du signe qu'il indiquait, car il en attribuait la production à la présence d'un simple épanchement liquide. Malgré l'erreur d'interprétation, le procédé avait une importance capitale et il semble que cette première constatation ait poussé Hippocrate à approcher parfois i'oreille du thorax des malades. C'est ce que tend à faire admettre la phrase suivante : « Ensuite, écoutant la voix et la respiration, on peut reconnaître par l'oreille ce qui n'est pas autant manifeste chez les gens bien portants. » Bien que, pendant des siècles, on ait lu et commenté Hippocrate, personne ne puisa, dans ce passage, l'inspiration qui aurait pu conduire à pratiquer l'auscultation : ce fut seulement au début du xix° siècle que cette méthode entra dans la science et, grâce au génie de Laennec, arriva du premier coup à la perfection. Né à Quimper en 1781, mort de tuberculose en 1826, à l'âge de quarante-cinq ans, Laennec a créé la méthode fondamentale, celle qui a permis de décrire toutes les affections de l'appareil respiratoire et du cœur. Il pratiquait l'auscultation médiate, au moyen d'un petit cylindre de bois, le stéthoscope, qu'il promenait sur les diverses parties du thorax. L'oreille appliquée sur l'autre extrémité percevait nettement les bruits normaux et anormaux et parv^enait à les

localiser avec précision. Qu'on parcoure le Traité de Vanscul talion médiate dont deux éditions parurent du vivant de l'auteur, en 1819 et en 1826, et l'on comprendra l'importance de la méthode et le nombre des découvertes qu'elle permit de réaliser.

Période anatomo-pathologique. — Ce qui donne à l'œuvre de Laennec toute sa valeur, c'est qu'elle arrivait au moment où se développait ce qu'on peut appeler la période anatomo-pathologique de la médecine.

L'anatomie pathologique étudie les lésions qu'on observe à l'autopsie. Exprimant le résultat des comparaisons qu'on peut faire entre les organes malades et les organes sains, elle a évidemment pour base l'anatomie normale.

Ce fut seulement au xvi^ siècle qu'on commença à ouvrir systématiquement les cadavres. Mais l'anatomie pathologique ne se constitua qu'au siècle suivant. Elle eut pour fondateur Théophile Bonnet, médecin de Genève (1620- 1689) qui, en réunissant les documents épars, en y ajoutant les constatations qu'il avait faites, publia en 1679 l'ouvrage fondamental qu'il intitula Sepulchretnm anatomicum. Au siècle suivant, un médecin de Padoue, Morgagni (i 682-1 771) fit paraître une série de recherches capitales, dans un traité écrit sous forme de lettres et ayant pour titre : De sedibus et causis morborum per anatomen indigatis libri qninque^ 1^61. Dès lors on se mit à l'œuvre et, de tous côtés, on apporta des faits nouveaux. Laennec lui-même commença par des études d'anatomie pathologique et s'efforça constamment de rattacher les observations qu'il faisait pendant la vie aux constatations qu'il pouvait faire après la mort. Ce fut une période particulièrement brillante et féconde à laquelle se rattachent les noms de Dupuytren, qui fonda la chaire d'anatomie pathologique de la Faculté de Paris, de Portai, d'Andral, de Cruveilhier, de Rokitansky et de Virchow.

On dut se contenter tout d'abord de noter l'aspect extérieur des organes malades. En les comparant aux organes sains, on vit qu'ils étaient tantôt plus volumineux, tantôt plus petits; on décrivit ainsi les hypertrophies et les atrophies, qui parfois étaient totales et parfois partielles, entraînant, dans ce dernier

cas, des déformations plus ou moins profondes. On reconnut que la consistance était modifiée en plus ou en moins, qu'il y avait par conséquent des indurations ou scléroses et des ramollissements. On insista sur les changements de couleur; l'expression de cirrhose, créée par Laennec pour désigner la sclérose hépatique d'origine alcoolique, rappelait simplement la coloration jaune roux du foie (x'.pfoç, roux). Le mot fit fortune et, détourné de son sens primitif, est devenu synonyme de sclérose. Puis, on décrivit les infiltrations par les liquides normaux ou pathologiques, les hémorragies parenchymateuses, les épanchements de sang et de sérosité dans les organes et dans les cavités naturelles du corps. Enfin, on constata le développement de productions nouvelles, n'ayant parfois aucune analogie avec les tissus normaux : c'étaient des végétations, des tubercules, des tumeurs; on arriva à suivre leur évolution, leur ramollissement, leur induration, leur cicatrisation, à reconnaître la possibilité de leur propagation et de leur généralisation dans l'organisme.

Les conceptions anatomo-pathologiques eurent un succès considérable et, peu à peu, prirent une place prépondérante. On conçoit facilement à quel point les médecins, au commencement du xix"^ siècle, ont été impressionnés par les découvertes de ceux qui s'engagèrent dans la route ouverte par Bonnet et Morgagni. Des faits précis venaient se substituer aux hypothèses qu'on avait jusqu'alors accumulées. C'est que les anciens médecins ne s'étaient pas contentés de recueillir des observations : ils avaient tenté de les interpréter. Ils avaient édifié des théories et avaient essayé de bâtir des doctrines. Les uns se basaient sur des conceptions philosophiques, déjà surannées; les autres invoquaient l'appui des sciences physiques et. chimiques, à peine écloses. On voulait expliquer les maladies, aussi bien que la vie, tantôt par l'influence d'un principe vital, tantôt par l'intervention d'agents mécaniques, physiques ou chimiques. On discutait sur Tirritabilité de la matière. On invoquait les troubles des atomes ou les altérations des humeurs. A toutes ces nuageuses hypothèses l'école anatomique substituait des résultats palpables. C'était, il faut le reconnaître, un progrès immense. Mais, par une

tendance toute naturelle, on exagéra l'importance des constatations faites à l'autopsie. On crut que le problème médical se réduisait à rapporter les troubles apparents aux lésions cachées et que toute manifestation fonctionnelle ne faisait que traduire une altération anatomique; Le but de la médecine se trouva ramené à découvrir le lien qui rattache les symptômes observés pendant la vie aux lésions constatées après la mort. Telle fut l'œuvre à laquelle s'attachèrent les grands médecins du xix" siècle.

Bientôt un nouveau progrès allait augmenter encore l'importance de l'anatomie pathologique. Les perfectionnements apportés à la construction des microscopes permirent d'étudier la structure des organes et des tissus. On reconnut que les uns et les autres sont formés par des amas de petits éléments qu'on appelle les cellules. En les soumettant à l'action des réactifs chimiques et surtout en essayant de les colorer, on parvint à déceler toute une série d'altérations et de lésions nouvelles. Ainsi, on étendait considérablement le domaine de l'exploration anatomique et on créait une science nouvelle, Vhistologie pathologique^ qui semblait porter l'investigation à ses dernières limites et permettait d'obsers^er les altérations des éléments primordiaux de la vie.

On avait commencé par appliquer à l'étude de la cellule la méthode usitée pour l'étude des organes; on avait décrit l'augmentation et la diminution du nombre et du volume; les modifications de la forme, les changements dans les rapports réciproques. Puis on reconnut que des cellules nouvelles peuvent se développer, différentes de celles qu'on voit dans les organismes normaux. C'est ainsi qu'on fut conduit à admettre l'existence d'une cellule cancéreuse dont la prolifération exubérante étouffait les parties saines. La croyance à la cellule cancéreuse a été éphémère. Les progrès de l'histologie ont démontré que le cancer est caractérisé non par une cellule spéciale, mais par un groupement spécial de cellules. En même temps, l'emploi des réactifs colorants a permis d'étudier les modifications histo-chimiques des organes et des tissus. On y a observé des infiltrations de graisses, de pigments, de glycogène, de matières protéiques anormales; on y a vu dimi-

nuer ou disparaître certains constituants normaux. On a décrit ainsi des infiltrations et des dégénérescences du protoplasme cellulaire. Il est curieux qu'on n'ait pas pratiqué comparativement l'analyse chimique des parties qu'on soumettait à l'examen microscopique. C'était, croyons-nous, le complément indispensable. Quelques recherches que nous avons faites, avec MM. Josué et Garnier, chez des individus ou des animaux ayant succombé à des infections, montrent l'intérêt de rapprocher les deux méthodes; elles ne font pas double emploi, car parfois elles ne sont pas concordantes. L'examen microscopique ne permet d'étudier que des portions restreintes; l'analyse chimique porte sur des fragments volumineux. Elle a encore l'avantage de fournir des chiffres précis et, par les variations de l'eau et de la graisse, de donner des renseignements sur l'état fonctionnel au moment où la mort est survenue. Il est établi, en effet, que l'excès d'eau traduit un effort réactionnel, l'excès de graisse indique la déchéance des fonctions. On apprécie ainsi le résultat de la lutte soutenue par l'organisme contre l'agent pathogène, le plus souvent un microbe envahisseur, et on arrive à reconnaître que, dans bien des cas, une infection tend à provoquer une sorte de rajeunissement passager de l'organisme : certains organes retrouvent la constitution chimique qu'ils avaient dans le jeune âge.

Qu'elle soit ou non complétée par l'analyse chimique, l'investigation microscopique fait connaître les altérations de l'élément primordial, de la cellule. On ne pouvait pas, semblait-il, pénétrer plus avant dans l'étude des altérations dont l'organisme peut être le siège.

Aujourd'hui l'emploi de Viiltra-niicroscope ouvre un champ nouveau aux investigations. Cet appareil permet d'observer les parties élémentaires constitutives des humeurs et des cellules; il fait apercevoir les granulations colloïdes, protéiques, hydrocarbonées ou grasses, et fournit des renseignements précieux sur la constitution moléculaire des éléments vivants. Mais jusqu'ici les travaux sont trop peu nombreux pour que nous puissions formuler autre chose qu'une espérance. Ce sera vraisemblablement un complément des études anatomo-pathologiques.

Sans rien préjuger des résultats auxquels conduiront les examens à l'ultra-microscope, nous devons reconnaître que l'école anatomo-pathologique a doté la médecine de données palpables et de résultats tangibles; elle a édifié des assises solides sur lesquelles on a bâti des conceptions générales et des hypothèses. Celles-ci ont d'ailleurs le mérite de la simplicité. La lésion anatomique étant considérée comme la cause des troubles morbides, on avait été conduit à admettre que la maladie était essentiellement caractérisée par une altération structurale. Traduisant la pensée de ses contemporains, Alibert était arrivé à la définir « la lésion d'un ou de plusieurs organes ».

Période biologique. — Si l'anatomie pathologique a complété les types morbides créés par les cliniciens, en ajoutant à la description des symptômes la description des lésions, elle a été incapable d'expliquer l'origine des maladies et le mécanisme des troubles fonctionnels. De même que l'anatomie normale ne montre que le rapport, la forme et la structure des parties, sans rien révéler de leur rôle, l'anatomie patholo* gique ne dévoile que des lésions constituées sans rien indi-* quer sur leur origine, leur mode de formation ou leur impor-' tance fonctionnelle.

Il est irrationnel de demander aux sciences de la mort le secret des phénomènes observés pendant la vie.

L'anatomie pathologique n'est pas seulement incapable de résoudre les problèmes médicaux. Elle peut conduire à des conceptions erronées.

Pendant longtemps la curiosité médicale se trouvait satis* faite quand l'examen du cadavre avait révélé une lésion appréciable. Cependant pour peu qu'on réfléchisse, on comprend facilement que, dans la plupart des cas, cette lésion n'explique ni les symptômes ni la terminaison fatale.

Considérons, par exemple, ce qui s'est passé pour la fièvre typhoïde. Jusqu'au commencement du xix*^ siècle, cette infection était confondue avec plusieurs autres et contribuait à former le groupe disparate des fièvres essentielles, c'est-à-dire des fièvres évoluant sans qu'on pût découvrir une altération quelconque. On avait bien signalé une rougeur

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anormale des vaisseaux et on avait été conduit ainsi à créer une fièvre angioténique. Mais on ne tarda pas à reconnaître que cette prétendue lésion était simplement due à une imbibition cadavérique par la matière colorante du sang. On conçoit avec quel enthousiasme on accueillit la découverte de Petit et Serres (1819), qui assignait à la fièvre typhoïde un substratum anatomique. L'autopsie révélait des lésions ulcéreuses des plaques de Peyer, lésions constantes, qui permettaient d'affirmer la nature de la maladie. La fièvre typhoïde cessait d'être une fièvre essentielle pour devenir une fièvre intestinale. L'expression nouvelle de dothiénentérie (oûûir,v, bouton; IvTepov, intestin) proposée par Bretonneau consacra cette découverte.

Sans doute les constatations anatomiques qu'on venait de réaliser, avaient un intérêt considérable. Elles donnaient une base solide au diagnostic anatomo-pathologique, elles appelaient l'attention sur la possibilité de complications extrêmement graves, la perforation intestinale et l'hémorragie; elles faisaient prescrire un régime approprié. Mais elles conduisirent à une conception nosologique absolument erronée. Aujourd'hui, en effet, nous revenons à l'idée ancienne. Nous savons que la fièvre typhoïde est, avant tout, une infection générale de l'organisme. Seulement, au lieu de la considérer comme une fièvre essentielle, ce qui ne signifie plus rien, nous la considérons comme une fièvre bacillaire. Le microbe envahit toute l'économie, et se trouve en abondance dans le sano- : les lésions intestinales nous apparaissent comme des localisations secondaires, et d'ailleurs inconstantes, d'un processus général. Le tort de l'école anatomique fut d'attribuer à ces lésions une importance exagérée et de supposer que leur développement rend compte des principaux symptômes et peut expliquer tous les cas de mort.

Des réflexions analogues s'appliquent aux autres lésions anatomiques. Considérons une maladie bien définie et bien étudiée, la pneumonie. L'autopsie fait constater qu'un lobe pulmonaire est transformé en une masse compacte, rouge ou grise; les alvéoles sont remplis par un exsudât épais, qui empêche la pénétration de l'air. L'Ecole anatomique semble

triompher. Cependant deux objections viennent immédiatement à l'esprit. Pourquoi cette lésion a-t-elle entraîné la mort? Elle a supprimé le fonctionnement d'une partie de l'appareil respiratoire, mais d'une partie restreinte. Le poumon malade n'est pas atteint dans toute son étendue, et l'autre organe est intact. Or, l'observation et l'expérience démontrent qu'un seul poumon suffit à assurer les échanges respiratoires. Il est une autre objection, non moins grave : supposons que le malade guérisse; la terminaison se fait brusquement ; en une nuit, tous les phénomènes morbides rétrocèdent; les troubles pénibles disparaissent, et la fièvre tombe. Ce changement brusque, cette crise^ comme on dit depuis Hippocrate, s'accomplit sans que l'état anatomique soit modifié; la percussion et l'auscultation qui permettent de suivre facilement l'évolution du foyer morbide établissent que la lésion n'a pas varié, et cependant tous les troubles ont disparu. Comment expliquer une telle évolution si la maladie est sous la dépendance de la lésion anatomique?

Réciproquement, dans bien des cas mortels l'autopsie ne révèle aucune altération. C'est ce qui a lieu par exemple dans les septicémies. Il faut donc admettre que la lésion anatomique ne peut être considérée comme la base de l'évolution clinique.

Voilà comment on a été conduit peu à peu à rechercher, en dehors des constatations cadavériques, l'explication des troubles fonctionnels, ainsi que le mécanisme de la guérison et de la mort. Voilà comment s'est constituée la période moderne où la physiologie pathologique a fini par prendre la place prépondérante.

Cette évolution scientifique a rendu les recherches de plus en plus difficiles. Les études anatomo-pathologiques sont relativement simples; elles consistent à comparer les organes, les tissus, les cellules des malades avec les parties similaires prélevées sur des individus sains. Les investigations biologiques sont plus complexes; elles exigent des connaissances étendues et utilisent des méthodes délicates. Elles ont pour base une connaissance approfondie de la chimie, de la physique et même de la mécanique. Elles conduisent parfois

à des résultats qui peuvent être exprimés par une formule algébrique et dont l'établissement exige quelques notions de mathématiques. Voilà pourquoi la médecine est de plus en plus tributaire des autres sciences; voilà pourquoi elle a besoin d'en suivre l'évolution et d'en connaître les résultats. Voilà aussi pourquoi les conceptions actuelles n'ont pu prendre naissance que lorsque les sciences qui leur servent de base ont eu réalisé des progrès suffisants.

Dès la plus haute antiquité, des tentatives avaient été faites pour transporter dans le domaine médical les acquisitions réalisées dans les diverses branches de l'activité humaine. La plupart de ces tentatives étaient prématurées et ne pouvaient conduire qu'à des conceptions erronées ou à des hypothèses stériles. Mais quelques faits bien obsers-és ont permis des conclusions justes et sont entrés définitivement dans la science. Il est facile actuellement de suivre cette double évolution parallèle : l'une qui a simplement un intérêt historique; l'autre qui est le véritable point de départ des conceptions modernes.

Erasistrate et Hérophile ont été, semble-t-il, les initiateurs de la science expérimentale. Mais leurs œuvres ne nous sont pas parvenues et c'est Galien qu'on considère comme le fondateur de la physiologie. La méthode qu'il employait, malgré sa simplicité, a rendu et rend encore de grands services. Elle consistait à pratiquer des sections et des ablations, et, d'après les troubles produits, à juger des fonctions. C'est ainsi que Galien, en coupant les nerfs ou la moelle épinière, observa la suppression du mouvement et de la sensibilité dans les parties sous-jacentes et tira ainsi des conclusions capitales sur le rôle du système nerveux et sur l'origine des paralysies. Cette méthode expérimentale était le complément, mais le complément indispensable, des recherches anatomiques. Les dissections les plus fines ne donnent que des présomptions; elles fournissent simplement des indications dont il faut vérifier la valeur. Pour prendre un autre exemple dans l'histoire du système nerveux, examinons les deux nerfs qui se distribuent dans la face, le facial et le trijumeau. Quel est des deux celui qui est chargé d'inners-er les muscles, celui

dont la lésion entraîne le syndrome bien connu de la paralysie faciale? A la suite de ses recherches anatomiques, Ch. Bell pensa que c'était le nerf de la vii° paire crânienne ou nerf facial. Ce n'était qu'une induction. Il fallait, pour en connaître la valeur, faire une expérience sur l'animal vivant. N'étant pas physiologiste, Bell s'adressa à son beau-frère Schaw, qui coupa le nerf facial sur un âne et observa une paralysie de la moitié correspondante de la face. Dès lors la démonstration était parfaite et la conclusion indiscutable : c'est avec juste raison que la paralysie faciale est parfois dénommée « maladie de Charles Bell >.

Il est bien évident que ce ne sont pas seulement les affections nerveuses qui ont profité des recherches expérimentales. On ne pourrait pas trouver une seule partie de la médecine qui eût pu se constituer sans leur intervention. C'est ainsi qu'on avait admis tout d'abord que l'urine se produisait dans la vessie. Ce fut encore Galien qui, par l'extirpation des reins, démontra l'origine de la sécrétion.

On voit, par ces quelques exemples, que Galien avait compris qu'on ne pouvait pas faire progresser l'étude des maladies tant qu'on ne connaîtrait pas exactement les fonctions des diverses parties de l'organisme. La véritable base de la médecine n'est pas, comme on l'a dit et comme on le répète encore, l'anatomie; c'est la physiologie. Mais la physiologie elle-même exige des connaissances préalables sur la disposition et la structure des organes. Voilà pourquoi, à l'époque de la renaissance scientifique, l'attention se fixa tout d'abord sur l'anatomie. C'était l'évolution nécessaire.

Cependant, dès le xvi® siècle, une grande découverte avait été faite dont nous ignorons l'auteur. On avait reconnu que le sang circulait à travers le poumon et qu'il passait ainsi du ventricule droit dans l'oreillette gauche. Michel Servet décrit brièvement cette circulation pulmonaire ou petite circulation. On lui a même attribué la paternité de la découverte. Mais il semble bien, à lire le texte, qu'il rapporte simplement un fait connu, qu'on enseignait couramment dans les universités italiennes où il avait fréquenté.

En 1628, Harvey découvrit la grande circulation; décou-

verte immense, qui ne fut que difficilement acceptée. Les médecins s'insurgèrent contre le résultat nouveau. Eux qui acceptaient si facilement les données de l'anatomie, ils se montraient hostiles aux conquêtes de l'expérimentation. Cette opposition a persisté jusqu'à nos jours. La physiologie normale et la physiologie pathologique ont eu beaucoup plus de peine à s'imposer que l'anatomie normale et l'anatomie pathologique. Aujourd'hui encore le nombre des médecins qui pensent physiologiquement est inférieur au nombre des médecins qui pensent anatomiquement.

Cependant la physiologie se constituait peu à peu. Au xv!!!*^ siècle, Haller poursuivit une série de recherches importantes et publia un volumineux ouvrage qui résumait exactement l'état de la Science. Spallanzani faisait une série d'observations capitales sur la digestion et la fécondation et» par un trait de génie, démontrait le rôle des infiniment petits dans la genèse des fermentations. Mais il faut arriver au xix" siècle pour voir se constituer la science expérimentale. Magendie, Flourens, Cl. Bernard, Vulpian, Brown-Séquard, Marey, Ludwig, créèrent les méthodes, accumulèrent les découvertes et fournirent ainsi à la médecine les connaissances fondamentales rur lesquelles s'appuient les recherches modernes. L'observation clinique s'est enfin résolue à prendre pour base les résultats de la médecine expérimentale et, peu à peu, elles lui a emprunté ses méthodes d'exploration. En les modifiant pourles rendre inoffensives, elle les a appliquées à l'homme malade. Par la méthode graphique, parles analyses chimiques, par les examens physiques et les explorations radiologiques, par la recherche des propriétés biologiques des cellules et des humeurs, on est arrivé à dévoiler le fonctionnement des organes. On a acquis ainsi des connaissances précises qui doivent servir de base à la thérapeutique. Savoir quelle est la nature des troubles morbides, quelle en est l'origine, quelles en sont les conséquences, c'est posséder les connaissances nécessaires pour les modifier dans un sens favorable.

En même temps un autre problème s'imposait à l'attention des savants. L'anatomie pathologique montrait une lésion

constituée, mais elle était incapable de dire par quel procédé cette lésion avait pris naissance. Elle dévoilait le résultat, elle négligeait le mécanisme, et ne s'inquiétait pas de la cause. On était tellement habitué à considérer que l'être vivant est indépendant du milieu dans lequel il vit, on était tellement imbu des idées qui avaient cours sur la spontanéité de ses actes, qu'on n'était nullement surpris d'observer des déviations pathologiques. L'influence accidentelle des causes les plus banales, froid, chaleur, surmenage, mauvaise hygiène, semblait suffisante à tout expliquer. L'avènement de la bactériologie eut pour conséquence de diriger les préoccupations médicales vers l'origine des maladies et ses progrès firent saisir quel intérêt s'attache aux recherches étiologiques. Connaissant la cause animée des infections, ayant enfin compris que les troubles morbides ont une origine externe et sont produits par des agents situés en dehors de l'organisme, on s'efforça de compléter cette partie de la science médicale et l'on tenta d'assigner à chaque maladie sa cause véritable.

Nous arrivons ainsi à la période actuelle, où l'on est parvenu à suivre tous les processus morbides depuis leur origine jusqu'à leurs troubles tardifs et où l'on s'efforce de découvrir les moyens d'en modifier favorablement l'évolution, et d'en empêcher le développement.

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