‹ La médecine, histoire et doctrinesChapitre 13 sur 118 · SOUS LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

SOUS LA RÉPUBLIQUE

sans mesure contre toute la classe des médecins, 11 y a autant d’ignorance que de parti pris.

Par exemple, en ce qui concerne les honoraires, nous pouvons opposer aux assertions de Pline le témoignage de Plaute et celui d’un poète grec, Gratès de Thèbes, qui écrivait sous les premiers successeurs d’Alexandre. Nous savons par eux (en tenant compte de l’ironie) ce que coûtait la visite ou la consultation d’un médecin ordinaire. Gratès l’estime à un franc, et Plaute à un peu plus d'un franc cinquante centimes.

Dans VAululaire ou V Homme à la Marmite, Gongrion le cuisinier, qui venait de recevoir quelque mauvais coup de l’avare soupçonneux, du père assez peu clairvoyant de la belle mais trop facile Phaedra, s’écrie : « On me loue pour une didrachme et j’en dépenserai davantage pour le médecin î » Or, la'didracbme valait environ 1 fr. 50 c. de notre monnaie, et en supposant que le médecin demande quelque chose comme 2 fr., il n’y aura vraiment rien à dire. Même à ce compte, les malheureux praticiens de quartier, les médecins desGongrion, devaient mener assez triste vie, faire assez maigre chère.

A côté de ces confrères modestes et peu rétribués, il y avait, il est vrai, à Rome conune à Paris, les médecins en renom, les habitués des maisons patriciennes et princières qui tout naturellement se croyaient en droit de prélever un ample tribut sur leurs nobles clients. Si l’honneur était quelquefois en souffrance , du moins la bourse était toujours assez bien garnie. Ainsi les Gassius, les Galpetanus, les Arruntius et bien d’autres

DE La médecine a ROME

recevaient des princes plus de 30,000 fr. par an. Stertinius estimait ses soins à la cour plus de 100,000 fr., sans compter sa clientèle qui lui en rapportait 120,000; — Claude donnait au frère de ce médecin des honoraires non moins élevés, si bien que les deux frères, même après avoir compromis leur fortune à embellir îsaples, laissèrent encore à leurs héritiers 6 millions 300,000 fr. ; — Thessalus, qui ne marchait jamais sans un immense et brillant cortège d’esclaves, fit relever les murs de sa ville natale et laissa plus de 2 millions; — Gharmis, venu de Marseille pour s’établir à Rome, se fît payer 42,000 fr. pour une visite en province, et Claude put confîsquer 2 millions 100,000 fr. sur le chirurgien Alcon qui, au retour de l’exil, eut bientôt réparé une brèche aussi énorme. Ces fortunes colossales, ces honoraires exagérés sont à peu près inconnus dans les temps modernes. Après tout, il est juste que les riches payent pour les pauvres, suivant le précepte d’Hippocrate, mais à la condition qu’on n’oubliera pas non plus cette autre recommandation vraiment chrétienne et qui émane également de l’école de Gos : « Si un médecin arrive dans une ville où il y a des malades pauvres, son premier devoir doit être de leur porter secours. »

Dans Plaute, comme dans Aristophane, les dieux font concurrence aux médecins; les anciens Romains invoquaient la déesse Fièvre^ la déesse Miasme, et même une déesse moins noble, et qu’on devait, sans doute, prier en secret et à l’écart , la déesse Gale. Le culte d’Esculape fut aussi introduit d’assez bonne heure à propos d'une peste qui ravagea l’Italie. Toutefois,

SOtJS LA RÉPUBLIQUE.

au rapport de Pline, les Romains, pour bien montrer au fils d’Apollon que c’était moins par dévotion envers le dieu de la médecine que par nécessité qu’on daignait l’accueillir, lui bâtirent un temple, non pas à Rome, mais hors des murs et même dans une île du Tibre; ce qui n’empêcha pas les prêtres du dieu d’avoir bientôt autant de clients que les disciples d’Hippocrate.

Les personnages de Plaute, suivant le cas ou suivant leur degré de foi, invoquent tantôt le médecin et tantôt Esculape. Dans le Charançon [Curculio), Cappadox, avec qui nous avons déjà fait connaissance, est si maltraité par la maladie, qu’il a bien le droit de se croire au-dessous des ressources de l’art ; donc ce n’est point dans son lit, mais au temple d’Esculape que nous devons aller le chercher. Cappadox était un mauvais drôle et de plus un pauvre diable; aussi le dieu ne ht nul cas de lui et ne voulut pas le guérir. Il sort en gémissant : « Je sens décroître mes forces et croître mon mal. » Et quelle peinture il fait de ce mal! Toutes les cachexies se sont donné rendez-vous sur ce misérable, qui ne trouve pas plus de consolation auprès de ses esclaves qu'il n’a rencontré de soulagement dans le temple d’Esculape.

Mais le dieu n’était pas toujours , ni aussi cruel ni aussi dédaigneux ; les ex voio suspendus aux parois de son sanctuaire, les inscriptions commémoratives *, témoignent assez de sa miséricorde et de sa puissance.

1. Quatre de ce? inscriptions en grec ont été retrouvées, à ce qu’on assure, dans le temple de l’île du Tibre. Voici la première : Caius est aveugle ; le dieu lui prescrit de s’approcher de l’autel, d^y

DE LA MÉDECLS'E A ROME

Quelquefois même, comme nous le voyons par les révélations d’Aristide, rhéteur fort dévot \ et par un texte à peu près inconnu du quarante - cinquième livre des Collections médicales d’Oribase, Esculape daignait, dans sa condescendance, entrer en conversation et même en discussion avec ceux qui vénaient implorer son secours. Rufus, qui florissait vers la dernière moitié du premier siècle, nous rapporte la conversation suivante dans un chapitre sur la substitution des maladies les unes aux autres:

« Teucer, de Cyzique, ayant été frappé d’épilepsie, "vint à Pergame pour consulter Esculape , lui demandant d’être délivré de sa maladie. Le dieu lui apparut, daigna lui adresser la parole, et lui demanda s’il voulait échanger ses incommodités actuelles contre d’autres. Teucer répondit que ce n’était pas là ce qu’il désirait le plus ardemment, mais qu’il espérait obtenir une suppression franche de ses maux; cependant, au cas où il faudrait se résigner à une substitu-

faire son adoration, de passer de droite à gauche, de mettre ses cinq doigts sur l’autel, de relever la main et de la porter à ses yeux, qui furent aussitôt ouverts à la lumière. Comme de raison, Caius rendit grâces. Ceci se passait sous les Antonins. Les historiens trouvent le procédé assez étrange ; mais alors 6ù serait la puissance du dieu ? A-t-il donc un grand mérite de guérir un point de côté avec un cataplasme rubéfiant, comme dans la seconde inscription, bu de combattre un crachement de sang par une potion astringente, comme dans la troisième? Un collyre fait avec du miel et du sang de coq blanc, et qui guérit de la cécité un brave soldat du nom de Valérins Aper, me paraît un moyen tout divin. Les historiens en jugent autrement et veulent expliquer le miracle par la science ; mais évidemment ils attentent, sans le savoir, à la réputation d’ Esculape : ce sont des rationalistes déguisés.

1. Yoy. Kœnig., De Âristidis incubatione; lena, 18 1 S, in- 8. L’auteur de celte dissertation veut io;:rner au pro6t du magnéüsme les merveilles accomplies par Esculape.

sous LA RÉPL’BLIQL'E.

tion, il désirait savoir si les incommodités futures ne seraient pas plus graves que ses incommodités actuelles. Le dieu lui ayant répondu qu’elles seraient plus légères et qu’elles le guériraient plus sûrement que ne le ferait aucun autre remède, Teucer, à ces conditions, se soumit à sa nouvelle maladie ; il lui arriva une fièvre quarte, et, depuis ce temps, il fut guéri de l’épilepsie. »

On ne peut se montrer ni de meilleure composition, ni en même temps plus instruit des procédés curatifs que la nature emploie quelquefois si merveilleusement. Mais on ne dit pas ce que devint la fièvre quarte ; il n’y avait point alors de sulfate de quinine, et ces fièvres sont très-rebelles.

Une médecine plus primitive encore nous est révélée par un poêle latin également fort ancien, par le satirique Lucilius, qui nous représente un certain Tirésias, vieux, aveugle, toussant, gémissant, et assis devant sa porte, non pour solliciter la charité publique, mais pour demander une consultation aux passants. Or nous savons par Hérodote, par Strabon, par Maxime de Tyr, et par d’autres auteurs, que dans les temps les plus reculés, en Grèce et en Orient (mais non pas à Rome, quoi qu’en disent quelques érudits, et M. Ménière lui-même), on exposait les malades sur leur porte % afin que chacun en passant pût, rappelant ses souvenirs, indiquer quelque remède qui avait réussi dans des cas analogues, qu’il s’agît de fièvres, de bles-

1. Voyez Hundertmark et J. Carpzov : De artis medicinœ per cegrotorum apud veteres in vins publicas et templa expositïonem incrementis; dans Ackermann, Opmcula, p. 157 et suiv. Dans la seconde partie de cette dissertation, toutes les pratiques de l’incubation sont décrites avec détails d’après les sources.

DE LA MÉDECIÎÎE A ROME

sures OU de toute autre maladie. Aujourd’hui on ne met plusles malades devant leur porte, du moins sous notre ciel inhospitalier, mais on va consulter le voisin et la voisine. Le procédé est fort semblable, et le résultat n’est pas très-différent.

Tout médecin, comme le remarque M. Ménière, sera frappé de l’exactitude des observations de Plaute en ce qui touche ta médecine et les médecins. S’il n’avait pas vu nos confrères à l’oemTe. lu leurs livres et entendu leurs discours, ses descriptions ne seraient pas aussi vraies, ni ses expressions si bien choisies, ni ses comparaisons tirées de la médecine si exactes et si multipliées. La simple lecture des poètes grecs, ses devanciers, n’eût pas suffi à son éducation médicale, et ne lui eût pas donné le sentiment parfait de la couleur locale, comme on dit aujourd’hui.

Il sait très -bien que le crachement de sang vient de la rupture des vaisseaux du poumon, et môme (notez ces prémices de \' auscultation) il a appris que pour juger de la respiration il faut appliquer l’oreille sur la poitrine, et non pas la bouche sur la bouche, comme faisait un néophyte par trop galant ‘ ; il n’ignore aucune des expressions latines qui dans la science désignent les différentes espèces de difformités; il connaît tous les dangers de l’esquinancie et tous les ravages que cause la bile; on lui a enseigné assez de physiologie pour qu’il puisse distinguer les routes diverses que prennent les

1. Dans Perse [Sat. 111, 107), on tâte le pouls, on palpe la poitrine, on touche les extrémités pour s’assurer de la chaleur; on oienlionne les palpitations de cœur (ib., v. 88), les affeclions de la peau liées à la surabondance de la bile [Sat. II, 13.)

SOÜS LA RÉPUBLIQUE.

aliments et les boissons ; il ne veut pas qu’on ouvre un abcès avant son entière maturité, car une incision prématurée augmenterait le mal ; en certaines circonstances il se montre aussi expert que les Baudelocque et les Dubois dans Tart des accouchements; au besoin il prescrit me potion, et ne manque pas de renvoyer au médecin pour les cas graves. Ses comédies portent aussi témoignage de l’existence d’une médecine populaire à Rome à côté de la médecine scientifique ; il a appris que cette médecine populaire guérit surtout par les simples ; aussi lorsque dans les Captifs Région promet des herbages pour souper au parasite Ergasile, celui-ci ne manque pas de lui répondre : « Garde tes herbes pour les malades que tu traites chez toi. »

Les poètes qui écrivaient immédiatement après Plaute ne se montrent guère moins instruits. Dans les Fragments de Lucilius, j'ai relevé avec M. Ménière plus de vingt expressions médicales, tantôt latines et tantôt grecques. Les débris qui nous restent des comiques latins ‘ autres que Plaute et Térence sont une source de renseignements non moins précieux. Je regrette que M. Ménière l’ait négligée ; j’ai noté d’abord une comédie de Novius intitulée Mania Medica, puis au moins quinze passages que notre spirituel confrère pouvait s’approprier, mais dont je ne puis rien tirer, attendu que les poètes qui me les ont fournis (G. Statius, L. Âfranius, L.Pomponius, Novius, D. Laberius) sont de ceux dont Quintilien a dit : « Plût aux dieux

1. Voyez l’excellente édition de ee^i Fragments, par Ribbeek. I.eipziï. chez Teubner. 185.S. in-8.

DE LA MÉDECINE A ROME

qu’ils n'eussent pas sali leurs œuvres excellentes par des turpitudes! » Je veux seulement remarquer ici que tous les mots techniques sont latins, à l’exception d’un seul, encore est-il pris dans un sens métaphorique : il s’agit d'une définition assez plaisante du serment que Laberius, dans V Alexandra, appelle X emplâtre d’une dette l

Quid est jusjurandum? Emplasfrum æris alieni.

Cette richesse précoce de l’idiome latin n’a pas empêché Gelse (tant l’autorité des médecins grecs était prépondérante à Rome) de recourir constamment aux expressions techniques tirées du grec. Cependant c’était une œuvre nationale que Celse avait entreprise, et jamais la langue latine ne s’était montrée aussi flexible, aussi harmonieuse que dans son Traité de médecine.

Les Comédies de Térence ne m’ont offert, non plus qu’à M. Ménière, ni un mot ni un fait qui se rapportât directement à la médecine. Quelques années seulement séparent la gloire de Térence de celle de Plaute, et déjà quelles différences radicales dans la manière des deux auteurs ! Les détails abondent dans le favori de la bourgeoisie; la réserve caractérise les productions du poëte de la haute société. Térence fait des portraits et Plaute crayonne des charges. Le premier s’adresse à un auditoire choisi qui saisit à demi-mot et comprend l’idéal ; le second parle à un public fort mélangé , passablement curieux et indiscret, qui veut des émotions complètes et bruyantes. Et s’il faut dire mon sentiment, au risque de soulever plus d’une réclamation, Plaute me plaît beaucoup mieux que Térence^ non certes que

SOÜS LA RÉPUBLIQUE.

j’en veuille à ce dernier poëte de n’avoir rien fourni à nos études médicales; Térence, il est vrai, « sent mieulx sou gentilhomme, » comme dit Montaigne, mais il me laisse froid. Je n^’ai pas assez fréquenté la bonne société romaine pour entendre toutes les fines allusions qui cachent plus de désordre ou de corruption que les grosses plaisanteries de Plaute. Plaute, beaucoup moins poli, j’en conviens, m’amuse infiniment et surtout il m’instruit beaucoup plus. Ses personnages sont si vivants et si vrais; ils ont l’allure si dégagée ! Ceux de Térence sont vrais, sans doute, mais ils sont si élégants, si compassés, que j’ose à peine en rire. Il n’y a pas jusqu’au langage assez rude et tout empreint d’archaïsmes, mais toujours pittoresque de Plaute que je ne préfère quelquefois à cet art recherché de Térence qui séduisait Horace {vincere... Terentius arte.) Si l’on m’objectait que Plaute est plus que leste en ses propos, et que Térence, au contraire, se montre en général beaucoup plus réservé, je répondrais et au besoin je prouverais que la prétention affichée par Térence, ou du moins qu’on lui prête, de tenir école de morale est très -mal fondée. Dans ses Comédies, le vice se déguise et se cache, mais les coups dirigés dans l’ombre n’en sont que plus perfides et plus assurés.

Malo me Galatea petit, lasciva puella.

Et fugit ad salices, et se cupit ante videri

L’intérêt qu’il répand sur les amours faciles, la tendresse de ses inspirations, sa douce mélancolie, ne

Page 1