‹ La médecine, histoire et doctrinesChapitre 12 sur 118 · Voy. Appendice, q“ I · texte numérisé non relu

Voy. Appendice, q“ I

DE LA MÉDECINE A ROME

moins destinés au traitement des maladies qu’à certaines pratiques superstitieuses. On voit même par Aristophane qu’ils vendaient des anneaux ou des pierres magiques, et par Aristote qu’ils captivaient la foule en étalant dans leurs boutiques toutes sortes d’animaux malfaisants ou merveilleux. — Ainsi l’ensemble de la pratique médicale était concentré dans les mains du médecin, du moins en Grèce, et à Rome sous les premiers empereurs; les pharmacies proprement dites ont commencé avec les écoles arabes. L’officine était à la fois une pharmacie, une salle de pansements, un cabinet de consultations; il y avait aussi échange de bons procédés entre le médecin et le barbier r le barbier donnait des conseils aux malades, et le médecin vendait des cosmétiques aux pratiques de son voisin.

Ce n’est pas uniquement la santé qu’on allait chercher dans la boutique du médecin. Plaute nous est témoin que, malgré la défense énergique d’Hippocrate dans le Serment, on venait y acheter du poison; je voudrais au moins croire que c’était toujours pour soimême et jamais pour les autres.

Charinus, dans le Marchand, ne pouvant supporter les excès de la rigueur paternelle : «Pourquoi vivre? s’écrie-t-il; il vaut mieux en finir; c’est décidé, je vais chez un médecin et je me donnerai la mort avec du poison.»

Certum’st, ibo ad niedicum. atque ibi me toxico morti dabo.

Heureusement Charinus n’a pas le temps de céder à cette mauvaise pensée. Eutychus, son ami, avait écouté

SOüS LA HÉPCBLIQUE.

le monologue; il lui offre ses services et sa bourse; Charinus accepte avec empressement, et enlève ainsi à quelque médecin trop complaisant l'occasion de se rendre coupable d’une complicité qui, dans l’antiquité, faute des lumières de la médecine légale, était plus justiciable de l’honneur médical que de la loi.

Non-seulement le médecin traitait les malades dans son officine, mais encore il les prenait à demeure chez lui, et son habitation devenait une véritable c/fmç'we, ou, si vous aimez mieux, une maison de santé. C’est là un fait qui nous est révélé encore par Plaute dans les Ménechmes., pièce dont la donnée est fort semblable à celle de Y Amphitryon, mais où le comique est plus gai et plus soutenu, puisque les dieux n’interviennent pas et que tout l’intérêt roule sur la ressemblance absolue de deux jumeaux. La scène n’est pas tout à fait à l'avantage des médecins; je crains même que quelque confrère affairé, trop sûr de lui, et passablement naïf en sa manière d’interroger, ne se reconnaisse dans le portrait tracé par Plaute. Qu’y faire? Nous avons nos faiblesses et nos ridicules, à Paris comme à Rome, et la comédie est trop charitable pour ne pas nous en avertir. De tout temps on a lancé des épigrammes contre les médecins; je ne m’en soucie guère : les médecins ne s’eu trouvent pas plus mal et les malades ne s’en portent pas mieux. Même les épigrammes sont précieuses à recueillir de la bouche de Plaute, car elles sont pour moi une nouvelle preuve de la présence des médecins à Rome; les ridicules qu’on n’a pas fréquemment sous les yeux ne donnent ni tant de verve au poète, ni tant de gaieté au public. Mais j’abandonne la

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parole à M. Ménière ^ et par conséquent je lui laisse toute la responsabilité des mauvaises plaisanteries. Que la peine en retombe sur sa tête et non pas sur la mienne. Je ne prétends en tout ceci à rien autre chose qu’à mettre en lumière un fait peu connu : l’habitude où les médecins de l’antiquité étaient de prendre des malades comme pensionnaires ; ce qu’on pouvait déjà soupçonner, du reste, par tout ce que nous avons dit de ï Officine hippocratique et des opérations qu’on y pratiquait.

a Les Ménechmes sont deux frères jumeaux dont la singulière ressemblance occasionne des quiproquo bizarres ; on prend toujours l’un pour l’autre. Par suite de ces méprises, le beau-père d’un des Ménechmes croit son gendre fou ; il veut le faire traiter et appelle un médecin renommé dans la ville... En attendant le médecin, il se plaint en ces termes :

O — J'ai mal aux reins de rester assis, mal aux yeux de regarder. L’insupportable personnage ! qu’il a de peine à en finir avec ses malades !

« Le vieillard impatient ajoute ce trait piquant à l’adresse d’un homme qui, sans doute, ne brille pas par la modestie, et qui explique toujours ses retards par des causes importantes :

Ait se obligasse crus fractum Æsculapio,

Apollini autem brachium 2.

O — Il va me raconter qu’il a dû réduire à Esculape une fracture de jambe et une fracture de bras à Apollon. Je doute si c’est un médecin que j’ai mandé ou un forgeron. (Sans doute notre docteur traînait avec lui tout un attirail d’ins-

1 . Je me suis seulement permis quelques additions tirées de Plaute lui-même et quelques rectifications dans la traduction d’après le nouveau et excellent texte de Ritschl.

2. Rotrou, dans sa comédie des Ménechmes, traduction très-libre

SOÜS LA RÉPüBLIQtlE.

truments.) Enfin le voici : — Accélère donc Ion pas de fourmi. — Voyons, vieillard, de quoi s’agH-il? s’écrie le médecin sans autre préambule; que m’as-tu dit? Est-il fou ou furieux? est-il pris de léthargie ou d’hydropisie? — Mais c’est pour le savoir que je t’ai fait venir et pour que tu le guérisses. — Rien n’est plus facile ; j’en guérirais six cents comme cela en un jour. — Hélas ! c’est un traitement qui exige une grandeattention; ne t’épargne point. — Foi de médecin, je te le rendrai sain et sauf ; je te le traiterai avec le plus grand zèle.

O Pendant cet entretien, le malade arrive.

« — Salut, Ménechme ! dit le médecin. Pourquoi te découvres-tu les bras ? Tu ne sais pas combien tu aggraves ton mal?

c MÉXECHME. Va te faire pendre.

« LE VIEILLARD. Saisis-tu ?

f LE MÉDECIN. Comment ne saisirais-je pas i? Un champ d’eUébore n’y suffira pas 1 Mais, dis-moi, Ménechme, bois-tu du vin blanc ou du vin fort en couleur?

« Ménechme se fâche ; il traite fort mal le médecin : — Que

de celle de Plaute, a saisi assez vivement le tour de cette partie du dialogue :

Qu’il est long à venir ! que je suis las d’attendre ,

Et que de vains discours il va me faire entendre !

Il persuadera, si l’on veut l’écouter.

Qu’un mort par son moyen vient de ressusciter ;

Qu’il a remis la jambe ou le bras de Mercure,

Ou qu’il a guéri Mars d’une insigne blessure.

Cependant qui saurait ce qu’il fait là dedans.

Le verrait consulter sur quelque mal de dents.

1. Ecquid sentis? — Quidem sentiam?... 11 y a , si je ne me trompe, dans ce verbe sentis un jeu de mots intraduisible. 11 signifie comprendre et sentir, et je suppose que Ménechme accompagne son t a te faire pendre d’un vigoureux coup de poing à l’adresse du médecin, qui avait grande raison de lui recommander de ne pas mettre son bras à l’air. Alors le vieillard demande ironiquement au médecin s’il a bien compris la portée du coup, s’il est bien éclairé maintenant sur la question du diagnostic. Du reste, cette scène a été trèsbien remaniée par Rilschl, sur l’autorité des manuscrits.

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ne me demandes-tu si je mange du pain rouge, ou violet, ou jaune? si je me nourris d’oiseaux à écailles ou de poissons à plumes?

« lÆ viEmLARD. Ne vois-tu pas qu’il est en délire? Que tardes-tu à lui donner une potion avant que la folie ne s’en empare tout à fait?

O Mais le médecin n’est pas si pressé de prendre un parti ; il interroge encore; il veut éclaircir cette affaire difficile : — Dis -moi, Ménechme, tes yeux deviennent - ils jamais durs?

« — MÉNECHME. Est-ce que tu me prends pour une sauterelle, imbécile?

« LE MÉDECIN. Entends-tu quelquefois ton estomac crier?

« LE MALADE. Quand j’ai bien mangé, il ne crie pas ; c’est quand j’ai faim qu’il se met à crier.

« LE DOCTEUR. Par Pollux! sa réponse n’est pas celle d’un insensé. T’endorê-tu facilement quand tu te couches? Dorstu jusqu’au jour?

« MÉNECHME. Je dors-quand j’ai payé mes dettes. Que Jupiter et tous les dieux te confondent, maudit questionneur !

« Cette colère confirme le médecin et le vieillard dans leur croyance erronée, et ce dernier s’écrie : — Je t’en prie, médecin, hâte-toi d’agir; fais ce qu’il convient. Ne vois-tu pas qu’il est fou et qu’il a son accès?

« LE MÉDECIN. Sais-tu qucl est le meilleur parti à prendre? Fais-le porter chez moi : je pourrai le traiter à mon aise. Et il ajoute, s’adressant au malade: — Tu boiras de l’ellébore, certes, pendant une vingtaine de jours. »

Ainsi Plaute n’a pas manqué à la coutume des poètes de se venger de leurs infirmités ou de leurs maladies par des épigrammes contre les médecins ; mais, toute réflexion faite, les épigrammes de Plaute ont pour moi, j'e le répète, un intérêt très-réel. En général on ne se moque guère de ce qui n’existe pas , et si dans le Charançon et dans le Cordage on rencontre quel-

sous LA RÉPUBLIQÜE.

ques Irails plus ou moins aiguisés, décochés contre les médecins, c’est qu’à Rome, contrairement à l’assertion de Pline, nous avions des confrères quand on jouait ces deux pièces aux grands applaudissements de la multitude.

Dans le Charançon, une vieille mégère anonyme, esclave de Gappadox, un homme du plus ignoble métier, se charge de favoriser l’entrevue de deux amants en l’absence de son maître. Pour prix de sa complaisance elle reçoit un broc de vin qu’elle avale d’un seul trait et se prépare à verser de l’eau aux malencontreux qui viendraient la troubler; Palinure, l’esclave de Phédrome, qui voit le manège, ne trouve rien de plus plaisant que de dire à son maître : « Yois-tu la vieille au chef branlant -pratiquer la médecine (medicinam facit); elle s’administre le vin pur et offre de l’eau à ceux qui demandent à boire.

Dans le Cordage, entre Labrax et Gripus (deux pendards, si jamais il en fut), s’établit le petit dialogue suivant : — Gomment te portes-tu? — Eh ! que t’importe? es-tu donc médecin? — Non , par Pollux î je suis plus que médecin d’une lettre dans mon nom !

. Quid tu? Num medicus quæso’s?

— Immo edepol una litera plus sum quam medicus.

— Tu es donc mendicus (mendiant)?

Mendicus es ?

Tum tu

Et voilà, reprend M. Ménière, comment ces drôles traitaient les pauM’es praticiens qui se tuent à rendre la

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santé aux malades et que l’ingratitude des clients ne dégoûte pas d’un métier où les seules âmes élevées trouvent de douces compensations. En vérité, Labrax, Gripus et Palinure ne valaient pas la peine d’être pris si fort au sérieux : les jeux de mots sont d’assez mauvais goût et dignes de ceux qui les font ; voilà tout ce que j’en puis dire.

Depuis qu’il y a des médecins et des malades, la question des honoraires a toujours été un grand sujet de débats, surtout après la guérison ; le malade se plaint amèrement que le médecin veuille vivre de son état, et le médecin trouve assez mauvais que le client marchande ainsi la vie et la santé. Pline affirme, que la médecine est le plus lucratif de tous les arts; il ajoute que les médecins ont fini par enrichir tous ceux qui les servent : jusqu’aux esclaves chargés d’administrer les bains et de pratiquer les frictions. Caton accuse les médecins de ne se faire payer que pour tuer leurs malades plus à l’aise, et Pline, commentant ce passage, écrit que jamais profession ne fut plus fertile en empoisonnements et en captations de testaments. Puis , suivez cette belle logique: « Rien, dit-il, n’est plus avantageux que le grand nombre de ces aventuriers (le mot est charitable pour nos confrères venus de Grèce au secours des Romains); car ce n’est pas la pudeur, mais la concurrence qui fait baisser leurs prix; et sans parler des turpitudes des médecins, que dire des marchés cupides quand la destinée est pendante, de ces douleurs taxées, de ces arrhes prélevées sur la mort, de ces opérations à moitié terminées et payées deux fois? » — Dans ces accusations que Pline porte sans réserve et

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