‹ La médecine, histoire et doctrinesChapitre 17 sur 118 · Epig, IX, 3t · texte numérisé non relu

Epig, IX, 3t

sous LA RÉPUBLIQUE, nus qu'ils vont chercher des consultations, c’est à ses parois qu’ils suspendent leurs ex-voto :

Nunc, dea, nunc succurrere mihi, nam posse mederi Picta docet templis multa tabella tuis

II est vrai que le vocabulaire technique est assez riche dans les vers de Catulle et de Tibulle ; mais c’est précisément la propriété trop exacte des termes, le réalisme malhonnête qui m’éloignent de ces poésies. Il va bien aussi quelques recettes bonnes à noter, mais quel moyen de dire à quoi elles servent? Les Elégies de Properce nous sont également interdites, et d’ailleurs, au milieu de ses langueurs et de ses angoisses amoureuses, le poète ombrien confesse que la médecine ne peut rien à ses maux et que le duvet ne saurait les adoucir :

Xec eget hic medicis, non lectis mollibus aeger

Juvénal me laisse en une grande perplexité. D’après ma théorie, je ne devrais pas craindre de l’aborder; mais Juvénal a une telle réputation, et je suis si peu sûr que ma théorie morale sur les poètes anciens soit du goût de tous mes lecteurs, qu’il m’a semblé plus prudent de m’abstenir. A chaque vers, l’ombre impure de Messaline se dresse devant moi ; cependant ce n’est plus en moraliste, mais en médecin, qu’on doit désormais traiter la femme de Claude. M. Ménière l’enlève à la classe des débauchées du plus bas étage pour la ranger parmi les beaux cas d’une forme bien connue de

!. Tibulle, I, 3, St.

D£ LA MÉDECINE A DO-ME

l’aliénation mentale. C'est, croyez-Ie bien, non pas une réhabilitation que notre confrère propose à Thistoire, mais simplement une explication physiologique qu'il a consignée dans ses notes de clinique poétique,

a Caton! pourquoi enires-lu dans mon théâtre avec ce fl oid sourire? n’y serais-tu donc venu que pour en sortir à l'instant? » C'est ainsi que Martial ose aborder le grave censeur, je veux dire le public vertueux. En vérité, quelle délicatesse malavisée et quelle pruderie ridicule de ne pas faire ses délices des productions delà mu.se du poêle de Bilbilis, connu dans tout le monde,

Toto noies in orbe Martinlis,

Argulis eptgrammalon libellis.

Et le moyen de résister aux arguments de Martial? Il faudrait avoir une grande alTeclation de sévérité (ambitiose tristis), ou avoir bien mauvaise opinion de soi-même pour s’arrêter au titre ou à la première page du livre, pour ne pas aimer à rire des ridicules et des vices des autres. Le livre est si petit (me ïnanns ima capit), et il contient tant de bonnes plaisanteries! Il n’attaque que les vices et ménage les personnes (les personnes infl .entes, cela va .sans dire) ; il se trouve dans toutes les bibliothèques {teritur noster utifjue liber)-, les censeurs peuvent bien permettre quelques jeux innocents. Il est vrai, Martial n’écrit pas des vers que le maître puisse lire à ses écoliers, mais Domitien les savoure; enfin, si sa Muse est un peu légère, du moins sa vie est honnête.

Lasciva est nobis pagina, vita proba.

Caton n’est point de cet avis; il se détourne, passe

socs LA RÉPCBLÎQLE. OO

outre sans répondre et laisse tomber l’adresse que Martial venait de lui glisser dans la main; mais le médecin a des privilèges el des grSces d'état. M. Ménière est médecin, il selivreà deséiudesmédic^lessur lespoëtes, il rencontre Martial; pour lui, c'est tout simplement un poêle spécialiste; aiissiTôl il lie conversation, ne manque pas ensuite de se rendre chez le libraiie Secundus. près du temple de la Paix, je veux dire chez M. Panckoucke ou chez M. Hachette, dans le quartier latin; se fournil de textes, de traductions et de commentaires, et, sans plus d'embarras qu'un professeur de clinique, il discute en très-bons termes chaque observation. ou, si vous aimez mieux, chaque épigramme (et le nombre en est grand) qui peut offrir quelque intérêt médical ou chirurgical. Il pense sur Martial tout ce que les moralistes en pensent, et il en dit tout ce qu’en disent les hommes d'un goûPdélicat ; mais au lit du malade le médecin n'est pas tenu de faire de la morale, el les dégoûts lui sont interdits. Tout ce qu'on lui demande, c'est de remplir simplement et honnêtement sa mission. C'est ce qu’a fait notre confrère dans le seizième chapitre de son ouvrage, et cela sans garder la moindre rancune contre un poêle pour qui tous les médecins sont des assassins, et, qui pis est, des voleurs! Plaute se contentait, jouant sur le mot, de les appeler des mendiants imendicusmedicm).

Comme je ne fais pas ici office de médecin praticien, je n'ai pas les mômes privilèges que M. Ménière; je ne puis le suivre en ses consultations, et, pour me dédommager, je veux lui faire une petite querelle ; la

56 D£ LA MÉDECINE A HOME

9o® épigramme (dans les éditions les plus récentes, la 94®) du IV® livre est dirigée contre un certain médecin appelé Hippocrate (par ironie, sans doute), qui prescrivait à ses malades des potions fort amères, et leur demandait, pour se rafraîchir, un verre de quelque bonne liqueur :

Sardonica ^ medicata dédit mihi pocnla virga:

Os hominis! Mulsum me rogat Hippocrates.

Qu’est-ce que cette liqueur? Du mulsum, dit Martial ; du mn doux, du vin nouveau, traduit M. Ménière. Mais, dans tous les auteurs de la bonne latinité et dans notre Quicherat , mulsum signifie du vin miellé. Pline nous apprend que le meilleur est celui qui se prépare avec du vin vieux , attendu que le miel s’y incorpore très -facilement, ce qui n’a pas lieu pour le vin doux. C’étaif un breuvage fort renommé, trèsrecherché et d’un prix élevé. «Beaucoup, dit Pline, sont parvenus à une longue vieillesse en ne prenant pour toute nourriture que du pain dans du vin miellé. Pollion Romilius en offre un exemple célèbre. Il était plus que centenaire lorsque le divin Auguste, son hôte, lui demanda comment il s’était maintenu dans une telle vigueur de corps et d’esprit. — Vin miellé au dedans, huile au dehors, répondit-il. D’après Varron, l’ictère a été surnommé maladie royale, parce qu’on le traite avec le vin miellé. »

On voit que le confrère aimait à se bien traiter, et on

I. Tel paraît èlre le texte le plus certain La Sardaigne abonde en hert>es amères. Santonica, de quelques manuscrits, signifierait l’oèiinthr de Sahifonge.

sous LA RÉPrBLIQfE. 57

comprend la colère du malade qui consent à lui donner du mulsum, mais avec de l’ellébore:

Duke aliquis munus pro munere poscit amaro?

Accipiat, sed si potat in helleboro.

C'est toujours la vieille querelle du malade qui voudrait bien dîner et mettre son médecin à la diète. Laissons dire les mauvais plaisants et les malades. Les clients, quand ils se portent bien, ne se refusent ni les morceaux succulents ni les vins généreux. Pourquoi maigrir de l’embonpoint des autres? comme dit Horace :

Invidus allerius macrescit rebus opimis.

M. Ménière termine les Études médicales avec Martial ; et moi aussi comme Martial, je puis dire : « Assez, ne va pas plus loin ; le lecteur se plaint et se lasse. »

Obe jam satis est, obe libelle 1 Jam leclor queri turque desinitque.

Est -ce à dire que je regrette le temps que je viens de passer avec M. Ménière et avec les poètes latins? non certes! Gomment se défendre de parler un peu longuement d’un ouvrage où la médecine et les lettres se sont réunies pour donner sur les poètes latins un des commentaires les plus originaux et les plus instructifs qui aient été faits depuis longtemps? car je laisse à une critique chagrine le soin de relever les erreurs de détail; l’ensemble me satisfait pleinement. La modestie du langage, la naïveté de l’érudition me charment, dans M. Ménière, autant que m’attachent la

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