DE LA MÉDECINE A ROME SOCS LA RÉPUBLIQUE
sûreté de son coup d’œil médical, l’exactitude de son diagnostic et la vivacité de ses descriptions. Jamais office de commentateur n’a été aussi complètement rempli, avec autant de verve, d'entrain ei de connaissances spéciales. Les Études médicales ont encore un autre mérite à mes yeux : M. Ménière peut dire comme Horace ; « Le premier j’ai porté mes pas dans une carrière inconnue. »
Libéra per vacuum posui vestigia princeps ;
Non aliéna meo pressi pede.
Sans doute la littérature médicale compte quelques travaux isolés, quelques dissertations savantes, quelques commentaires aussi longs que stériles, mais nul travail d’ensemble n'avait été entrepris et mené à bonne fin. Désormais il ne sera plus possible de traduire ou d’expliquer les poêles latins sans recourir aux Études médicales; peut-être on ne partagera pas toujours l’avis de l'auteur, du moins toutes les difficultés auront été signalées par lui. Je ne me crois donc pas quitte envers M. Ménière, et le public ne se tiendra pas non plus pour satisfait si quelque autre confrère spirituel et instruit ne nous donne, sur les prosateurs latins et même sur les auteurs grecs, un volume semblable à celui que nous venons de faire connaître. Je veux bien applaudir, mais à celle condition qu’on nous invite, comme Pseudolus dans Plaute, à quelque nouvelle « ‘débauche d’esprit. »
Verum si voltis adplaudere atque adpiobare
Hune gregem et fabulam, in crastinum vos voco.
DE GALIEN
Cl. Galeuus, medicorum post Hippocratem princeps, ptiiiO!>uphus, grammaticus.
Ackersasn, Instil. Uist. méd.
A Texemple d’Hippocrate, qui avait constitué comme science et comme art la médecine de son temps, en lui .donnant une existence indépendante, Galien rassembla, coordonna toutes les connaissances médicales acquises avant lui, les enrichit de ses propres observations et créa ce fameux système médical qui , sous le nom de galénisme, subsista presque tout entier jusque vers le milieu du dix-liuiticme siècle, en dépit de la circulation et de bien d'autres découvertes. Ce n’est point ici le lieu de juger l’origine, les sources, la valeur, les divers éléments, l’ensemble régulier, les détails quelquefois disparates de ce système, qui atteste un esprit vaste et une certaine profondeur ; nous ne parlerons pas non plus dans ce travail de la vaste érudition philologique de Galien, et de Tutililé qu’il y aurait à étudier ses œuvres pour la connaissance plus complète de
DE GALIEN
la langue grecque classique et médicale; nous nous bornerons à considérer aujourd’hui Galien comme philosophe. A ce titre, il tient un rang distingué. Cependant les historiens de la philosophie se sont à peine occupés du médecin de Pergame ; lorsqu’ils ne l’oublient pas entièrement, ils ne lui consacrent guère qu’un souvenir rapide et superficiel. Loin de lui assigner la place spéciale qu’il mérite , ils ne nous apprennent rien de certain ni sur ses doctrines , ni sur son influence. S’il n’est pas possible d’accorder à Galien l’autorité d^un auteur origipal, on ne peut méconnaître, du moins, qu’il a exercé une action assez étendue qu'il importe d’apprécier L Philosophe par un goût très-prononcé, par une sorte de vocation primitive, et non comme un amateur, pour nous servir du langage actuel, forcé d’interrompre ses études de prédilection pour embrasser la médecine, Galien n’a jamais séparé l'étude de cette science de celle de la philosophie; il poussa même si loin l’amour de cette alliance, qu'il composa des traités philosophiques à l’usage particulier des étudiants en médecine. On sait aussi qu'il a écrit sur le Médecin philosophe de très-belles pages, qui semblent un commentaire du mot fameux d'Hippocrate, qiiune certaine philosophie est unie à la médecine, et que le médecin philosophe est égal aux dieux-.
1. Le seul travail un peu intéressant, mais très-incomplet, que nous ajons sur la pliilosopliie de Galien a été inséré par Sprengd dans ses Beiiraege zur Gesch. der Medicin, t. I, p. 1 1 7 et suiv,
. 2. Voyez l’opuscule De la bienséance, §5. Édition Littré, t. IX. p.'233.'
ET DE SES DOCTRINES PHILOSOPHlgLES. 01
Critique et historien plutôt encore que dogmatique, et n’ayant pas toujours des principes bien arrêtés, trop souvent incertain et en contradiction avec lui-même, éclectique en philosophie plus encore peut-être qu'en médecine, dialecticien comme Aristote, auquel il doit la disposition méthodique de ses ouvrages, psychologue comme Platon, qui lui a fourni ses plus belles inspirations sur la nature et sur la vie, Galien occupe une place considérable dans l'histoire de la philosophie, aussi bien en Occident que chez les Arabes.
On a comparé Galien à Aristote : cette comparaison est juste si on tient seulement compte de leurs connaissances encyclopédiques, de leur esprit d’observation et de leur influence au moyen âge ; elle est fausse si l’on considère la direction générale de leur intelligence, leur tendance respective, leur valeur intrinsèque. Aristote fut, il est vrai, naturaliste et philosophe comme Galien fut philosophe et médecin; mais Aristote embrassant, au point de vue dogmatique, le cercle de la philosophie dans toute son étendue, créa un système complet et solide de logique et de métaphysique, système que les modernes ont en grande partie accepté et consacré, tandis que Galien se proposa surtout d’étudier et de juger les doctrines de ses devanciers ou de ses contemporains, mais n’en inventa point de nouvelles. D'ailleurs il rattache plus encore la philosophie à la médecine que la médecine à la philosophie. En un mot, dans la conception générale de ses ouvrages, la philosophie est un instrument, une réminiscence puissante des études de sa jeunesse, mais la médecine fut toujours son but principal. De plus, ses livres purement
DE GAUE>'
philosophiques sont presque tous consacrés à des questions de détail ou de critique. Nous ajouterons enfin qu’à l'époque où florissait Galien, époque bien différente de celle d’Aristote, la philosophie, arrivée à une ère de transition, allait subir une sorte de transformation pour éviter un naufrage complet, et n'avait pîcsque plus d'unité et de caractère positif; les écoles étaient divisées et les sectes multipliées plus qu'en aucun autre temps; c'est ce qui nous donne encore l’explication du peu de précision et de fermeté que nous trouvons dans les jugements et dans les appréciations du médecin de Pergame.