Voyez Appendice, n
l’école de salerne
médicales à Salerne pendant près de trois siècles; de plus, beaucoup de faits de détail arrivent pour la première fois à la connaissance des érudits; enfin, l’histoire littéraire et la biographie, grâce aux recherches persévérantes et judicieuses de M. de Renzi dans les Archives du royaume de Naples, reposent maintenant sur les bases les plus solides. Mais aujourd’hui comme hier, on en est réduit aux conjectures sur les origines de cette école, la première en date et de beaucoup la plus célèbre parmi toutes celles qui ont été fondées en Occident après la chute de l’empire romain.
A quel moment précis l’institut salernitain a-t-il pris naissance? Quelles circonstances ont favorisé ses premiers développements? Quels sont les premiers maîtres qui ont enseigné à Salerne? Y a-t-il eu dans cette ville, avant la fin du neuvième siècle, autre chose qu’une réunion de médecins cosmopolites et un concours de malades étrangers, attirés, ceux-ci par la douceur du climat et l’heureuse situation de la cité S ceux-là par l’affluence même des malades? C’est ce qu’il serait très-difficile de décider. Les plus anciens chroniqueurs ou annalistes, qui ont tant parlé de Salerne, n’ont presque rien dit de son École de médecine. La légende, qui résiste même aux plus brillantes clartés de l’histoire, avait ici le champ libre, et n’a pas manqué de trouver la solution de problèmes qui demeureront peut-être à jamais insolubles. Ainsi on a prétendu que l’École de Salerne avait été fondée par les Sarra-
1. Voyez S. de Renzi, Topografia di Napoli, etc., et E. Carrière, le Climat de Vltalie sous le rapport hygiénique et médical. Paris, 18<9. in-S, p. 1 16 et saiv.
sins; maisles premières invasions des Sarrasins en Sicile et en Italie (elles datent du milieu du neuvième siècle) n’avaient d’autre but que le meurtre et le pillage; rien, dans ces courses dévastatrices, ne ressemblait au désir de fonder ou de soutenir des institutions scientifiques et littéraires. Ajoutez à cela que les Sarrasins n’ont jamais séjourné à Salerne, et que, dans les ouvrages salernitains écrits avant Constantin, c’est-à-dire avant la fin du onzième siècle, il n’y a nulle trace de la médecine arabe. C’est une invasion d’un tout autre genre, une invasion pacifique, le mutuel échange de lumières pi, trois siècles plus tard, importait en Occident, et d’une manière qui pouvait sembler définitive, cette médecine arabe dont Constantin avait donné un avantgoût par ses nombreuses traductions.
Oubliant ou méconnaissant entièrement la succession naturelle des faits, les historiens de la médecine n’ont tenu compte ni des écoles latines qui remplacèrent les écoles grecques, ni des traductions latines qui succédèrent si rapidement aux originaux grecs, ni de l’intervention puissante des monastères pour le salut de la science et des lettres; préférant le merveilleux à la noble simplicité de l’histoire, on est allé chercher très-loin les Sarrasins, quand on avait près de soi les véritables auteurs de la rénovation ou de la conservation des études en Occident : ces instituts littéraires, ces traductions, ces moines, ces laïques, qui tous concouraient depuis deux siècles au même but, existaient bien avant que les Sarrasins songeassent à ravager l’Italie, et renouent, au milieu des plus extrêmes désastres, l’antiquité classique à la Re-
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naissance du treizième siècle. Il n’y a pas plus d’interruption dans le règne de l’intelligence que dans le règne de la matière ; et supposer que, depuis la première création, quelque chose ait pu sortir de rien, c’est se montrer ignorant des lois les plus essentielles de l’histoire et de la marche naturelle de l’esprit humain.
Nous ne nous arrêtons que pour mémoire à cette autre légende qui fait intervenir, pour la fondation de l’École de Salerne, quatre personnages presque mythologiques : un Arabe (Adela), un Juif (Helinus), un Grec (Pontus), et un Latin (Salernus) ; c’est là une personnification des quatre éléments qu’on supposait devoir exister dans les doctrines salernitaines ; c’est aussi une façon de jeter un certain lustre sur une École à l’érection de laquelle avaient dû forcément concourir les quatre peuples qui, au moyen âge, résumaient en eux toute la culture intellectuelle. Pour Salerne, ce nombre quatre paraît sacramentel : quatre maîtres fondent l’école, quatre maîtres commentent la Chirurgie de Roger, écrite elle-même par Roger et trois compagnons. Il y a aussi les Pilules des quatre maîtres salerni tains.
Affirmer avec Ackermann que Constantin, qui florissait vers l’an 107o, a été le vrai fondateur de l’École de Salerne, et qu’avant lui, c’est-à-dire avant la venue des Arabes, les médecins salernitains n’avaient aucune réputation et ne formaient pas un corps enseignant; c’est aller contre tous les témoignages historiques. L’évêque de Yerdun, Adalbéron, vient à Salerne en 984 pour se faire traiter (probablement de la pierre) par /es
médecins; au rapport de Léon d’Ostie, l’abbé du Mont- Gassin, Desiderius (Didier), qui occupa le siège pontifical sous le nom de Yictor III, vint à Salerne aux environs de l’an 1 OSO , pour y chercher quelque soulagement à une grave maladie de langueur, contractée par une abstinence excessive et par des veilles prolongées; Pierre d’Amiens, vers le milieu du onzième siècle, se loue beaucoup de Gariopuntus, un des maîtres de Salerne, déjà vieux, homme très-honnête et versé dans les lettres médicales ; en 1059, si l’on en croit Odéric Vital, Rodolphe, surnommé Mala-Gorona, se rend dans celle ville, « où se tenaient, depuis les temps reculés, les meilleures et les plus célèbres écoles de médecine. » Ce Rodolphe était si bien rompu aux discussions sur les sciences naturelles , qu’il ne put trouver à Salerne, pour lui tenir tête, qu’une matrone fort savante, laquelle est peut-être Trotula elle- même, dont nous parlerons bientôt. Un peu moins de quarante ans après Constantin, Roger, qui n’était encore que comte de Sicile, confirme pour tout l’univers les anciens privilèges de l’École et du Collège des docteurs. Alphanus II, qui était mort avant que Constantin fût connu dans l’histoire littéraire, faisant l’éloge de Salerne, a écrit ce vers :
Tum medicinali tantum florebat in arte.
Dans sa chronique, sous la date de 1075, Romualdus Guama parle de la renommée depuis très-longtemps acquise à la ville de Salerne, dont il était archevêque (1157-1181), et où il avait exercé la médecine avec tant de succès, qu71 était appelé en consultation dans
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les cas difficiles auprès des plus grands personnages et même des têtes couronnées. Avant Constantin, Thistoire fait mention de'plusieurs médecins, dont quelques-uns ont déjà l’épithète de maîtres. Enfin, il n’est pas bien certain que Constantin lui-même ait jamais habité Salerne ; Pierre Diacre nous le représente composant ses ouvrages auMont-Cassin, et nulle part on ne lui donne le titre de magister.
M. de Renzi n’a pas eu de peine à établir que la fondation de l’École de Salerne ne peut être attribuée ni aux princes lombards du Bénévent , vers le milieu du septième siècle, ni aux Bénédictins, vers l’an 700 ou vers l’an 900.
M. Meyer (de Kœnigsberg), le savant auteur d’une excellente Histoire de la botanique ancienne pense que l’École de Salerne a été, dans le principe, une espèce de franc-maçonnerie médicale, et M. Puccinotti, dans sa Storia délia medicina l’un des meilleurs ouvrages qu’on ait écrits sur l’histoire des sciences médicales, soutient qu’elle a été créée par une corporation bénédictine, à laquelle se sont affiliés peu à peu des laïques. Mais je crois que les choses se sont passées tout autrement : je ne vois dans les plus anciens écrits salerni tains, soit en prose, soit en vers, aucune trace de doctrines sacrées-, ni aucun enseignement réservé aux initiés ; l’histoire mêle indistinctement des noms de laïques à des noms de clercs. Dès les temps les plus anciens, je ne trouve que des livres et des autorités
1. M. Meyer est mort avant d’avoir terminé son ouvrage, qui s’arrête au quatrième volume.