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Livomo, 1855, t. II. p. 247 et suiv

laïques: la Somme médicale déjà parlé, est un ouvrage tiré des sources classiques; aussi, malgré l’opinion contraire professée par MM. Meyer et Puccinolti, je tiens, avec M. de Kenzi et avec M. Haeser, pour l’origine et la constitution laïques de l’École de Salerne, tout en reconnaissant que les moines et les prêtres séculiers ont pratiqué et enseigné la médecine à Salerne, et qu’ils y ont composé des ouvrages. C’est, du reste, la condition de presque tous les instituts fondés ou transformés pendant cette première partie du moyen âge.

Ce qui est désormais incontestable, grâce aux savantes et judicieuses recherches de M. de Renzi, c’est que les archives du royaume de Naples nous fournissent des noms de médecins salernitains dès l’année 846 ; il est encore certain que les textes des onzième et douzième siècles s’accordent à présenter l’École de Salerne comme fort ancienne; de plus, ce titre même éé École, réservé dans la langue du temps â une réunion de savants chargés officiellement d’un enseignement, prouve qu’il ne s’agit pas de médecins isolés, mais bien d’un institut médical dont les membres prirent d’abord le titre de maîtres , celui de docteur n’apparaissant qu’au treizième siècle, dans la Chirurgie de Roger. Il ne serait pas impossible que Salerne, dont Horace vante déjà la salubrité, ait vu se former, à une époque trèsvoisine de la chute de l’empire romain, une véritable école médicale où dominait l’élément laïque, mais où le clergé tenait également une certaine place , puisque nous y voyons figurer des évêques, des prêtres et de simples clercs.

l’école de salerne.

Si, de plus, on se rappelle l’importance que les lois barbares promulguées à cette époque donnent aux médecins et à la médecine, et si, d’un autre côté, on considère que, dans le Code lombard, publié par l’illustre Troja, on trouve des médecins désignés parleurs noms, pour un grand nombre de villes d’Italie, l’existence et la réputation spéciale, à une époque reculée, de l’École de Salerne ne seront plus un fait isolé dans l’histoire littéraire.

De l’an 1000 à l’an 1050, les noms se multiplient, les documents abondent, et surtout les ouvrages de cette époque, qui sont arrivés jusqu’à nous, sont d’irrécusables témoignages du développement rapide qu’avait pris l’École de Salerne.

Mais cette École qu’on trouve tout à coup si florissante dès le commencement du onzième siècle, comment la rattacher aux écoles grecques qui avaient pour ainsi dire colonisé toute l’Italie et une partie des Gaules sous les premiers empereurs? La chaîne ne pouvait point avoir été interrompue, et cet éclat jeté sur la médecine par les maîtres de Salerne devait faire nécessairement supposer qu’antérieurement la science n’était ni aussi barbare, ni autant livrée à un fanatisme aveugle, que les historiens aiment à le répéter. Un texte de Gassiodore S qui écrivait au commencement

1 De Instit. divin, liiter., cap. 31.

du sixième siècle, nous explique comment les choses ont dû se passer, non-seulement pour Salerne, mais pour tout l’Occident ; et de leur côté, les manuscrits nous enseignent comment elles se sont passées en réalité. Gassiodore dit à ses moines ; « Si la littérature grecque ne vous est pas familière , lisez Dioscoride, Hippocrate, Galien [la Thérapeutique à Glaucon), traduits en latin, Cœlius Aurelianus et bien d’autres livres que vous trouverez dans la bibliothèque. » Les manuscrits disséminés dans un très-grand nombre de bibliothèques d’Europe m’ont appris que, dès le sixième siècle, c’est-à-dire dès l’époque où, par suite du malheur des temps, la Igmgue grecque cessa d’être répandue en Italie, il se fit, pour répondre aux besoins impérieux de la vie et de l’intelligence, une foule de traductions des auteurs didactiques. Hippocrate, Dioscoride, Galien, Soranus , Rufus, Oribase , et bien d’autres encore , ont été transportés du grec dans un latin plus ou moins littéraire, plus ou moins compréhensible. Ces traductions étaient dans toutes les mains intéressées ; elles servaient de texte aux leçons, de guide auprès des malades. De plus, une Somme médicale , toute empreinte de la doctrine méthodique, de cette doctrine hétérodoxe combattue par Galien avec violence, paraît avoir joui d’une très-grande faveur dès le début du moyen âge. Cette Somme médicale, que j’ai fait connaître le premier, et qui se compose d’extraits empruntés à différents auteurs, traitant des fièvres et d’autres maladies a capite ad calcem, a été remaniée à son tour et mise à la fois en meilleur ordre et en

l’école de salerne.

meilleur latin, par un médecin salernitain du nom de Gariopuntus ou Garimpotus, à qui l’on doit d’autres compilations et qui écrivait vers l’an 1040, comme l’a établi M. de Renzi, d’après des documents de grande valeur trouvés par lui aux archives de la Gava.

Yoilà donc établi un fait aussi intéressant pour l’histoire générale que pour l'hisloire de la médecine : la continuation des études scientifiques en Occident par les traductions latines des auteurs classiques, et surtout par la Somme médicale déjà fort estimée, mais introduite solennellement à Salerne et, de là, répandue peu à peu dans tout le reste de l’Occident sous sa nouvelle forme ; ca^’, bien après la chute de l’empire, et quand tous les liens sont depuis longtemps rompus entre les provinces et la métropole, c’est encore l’Italie qui reste l’institutrice du monde occidental ; c’est d’elle que procède tout le mouvement de la civilisation par ses institutions et toute la culture intellectuelle par ses écoles et par ses livres, lors même qu’elle emprunte les livres à des sources étrangères.

Au temps de Galien il y avait en présence trois doctrines : y Empirisme, qui prétendait reposer uniquement sur l’observation ; le Méthodisme, qui cherchait les causes de toutes les maladies dans le resserrement et le relâchement \ enfin le Dogmatisme, c’est-à-dire la doctrine d’Hippocrate et de Galien, la doctrine orthodoxe qui reposait sur la théorie des humeurs, de leurs qualités élémentaires et des forces naturelles. Galien avait combattu avec acharnement les deux doctrines hérétiques , surtout le méthodisme , et l'on croyait généralement que le galénisme avait com-

plétement triomphé ; c’est une erreur que l’étude des manuscrits m’a permis de rectifier. D’une part, le désordre même qui suivit la chute de l’Empire semble avoir hrisé pa'rtout le prestige de l’autorité :

OR méconnaît celle de Galien, comme on s’insurge contre celle des Césars ; d’une autre part les compilations et les encyclopédies qui succédèrent aux grands traités didactiques , en confondant tous les rangs et en mettant tous les noms sur le même plan, enlevèrent quelque chose au prestige de Galien dont la prolixité même ne convenait guère à des hommes pressés de vivre et pressés de s’instruire ; de telle sorte que les livres pratiques, de quelques mains qu’ils sortissent, furent d’abord traduits, et parmi ces livres, ceux des méthodiques tenaient le premier rang. Les ouvrages de Soranus, par exemple, furent mis de trèsbonne heure en latin par Gœlius Aurelianns ; Cassiodore recommande la lecture de ce dernier auteur, en même temps que celle d’Hippocrate et de la Petite Thérapeutique de Galien. Voilà, si je ne me trompe, la véritable explication de ce curieux mélange de galénisme et de méthodisme, de doctrines orthodoxes et de notions hérétiques, qu’on remarque dans les plus anciens manuscrits dont personne jusqu’ici n’avait soupçonné l’existence, bien qu’ils soient répandus dans toute l’Europe.

S'il faut en juger par la Pratique de Petrocellus (vers l’an 103o), aussi bien que par le Passionnaire de Gariopuntus (ce sont les deux plus anciens ouvrages qui nous soient parvenus), le caractère de la médecine salernitaine avant l’an 1050 ne fait pas exception à la

l'école de salerne.

règle : c’est une association duméthodisme par les doctrines, et du galénisme parles recettes ; toutefois, pour les doctrines, on retrouve plutôt le méthodisme dans les détails que dans certaines propositions générales. Petrocellus, l’auteur de la Somme médicale, et surtout Gariopuntus, n’ayant travaillé que de seconde main, n’ont pas une idée bien nette du ress&rremmt et du relâchement, auxquels Thémison attribuait la cause de toutes les maladies. Ce sont les circonstances fortuites que je viens de signaler, plutôt que le libre choix, qui ont mis des livres méthodiques aux mains des premiers médecins salernitains. On pourrait dire qu’ils étaient méthodiques sans le savoir; on les surprend même à se croire de la meilleure foi du monde les défenseurs de l’hippocratisme le plus pur, quand ils ne sont que les échos de la doctrine réprouvée.

Aussitôt que l’ordre commença à renaître , l’influence de Galien reprit assez vite le dessus ; les écrits salernitains, depuis le milieu du onzième siècle jusqu’à l’an 1220 (les traductions de Constantin sont pour ainsi dire un épisode vers la fin de ce même onzième siècle), procèdent de la vraie doctrine d’Hippocrate et de Galien, connue par d’assez nombreuses traductions latines. Salerne reçoit et garde le surnom glorieux de « Cité hippocratique. » [Civitas hippocratica.) Un simple titre d’ouvrage, donné en passant par Paul Diacre, établit ces assertions d’une manière positive: Alphanus II, qui florissait vers l’an 1050, fut, soit comme évêque, soit comme médecin, soit enfin comme prenant part au gouvernement des affaires publiques, un des hommes les plus considérables de

son temps ; entre autres livres qu’il avait écrits, Paul cite un traité Des quatre humeurs du corps humain^. Ce même Alphanus emportait avec lui à Florence, lorsqu’il se rendit de Salerne auprès du pape Yiclorll, plusieurs manuscrits et une grande quantité de médicaments. On conserve encore au mont Gassin la fameuse bulle d’Alexandre II pour l’érection de la basilique bénédictine, bulle sur laquelle Alphanus et beaucoup d’autres illustres personnages ont mis leurs signatures.

On ne trouverait rien non plus d’hétérodoxe dans les écrits qui nous restent de Trotula (vers l’an 1039), femme médecin [magister Trota ou Trotula, comme s’exprime le Compendium salernitanurri), issue de la noble famille des Roger. Toutes les pages sorties de sa main respirent le galénisme le plus irréprochable, aussi bien les chapitres qui nous ont été conservés dans le Codex salernitanus que l’abrégé de son ouvrage Sur les maladies des femmes, publié soit sous son nom, soit sous celui d’Eros, médecin de l’impératrice Julie.

Grâce aux patientes investigations de M. Renzi, la personne de Trotula n’appartient plus à la légende, et son nom n’est plus un mythe. On sait maintenant qu’elle ne s’occupait pas seulement des maladies des femmes et des accouchements, mais encore de toutes les autres branches de l’art de guérir. Ainsi,

t. Ce traité ne serait-il pas précisément celui que M. de Renzi [Collect. Salem., 1. 11, p. 411-412), a publié, pour la première fois, d’après un manuscrit de Florence, sous ce titre De quatuor humoribus ex quitus constat kumanum corpus?

l’école de salerne.

dans le Compendium salernitanum^ il y a des chapitres empruntés à Trotula sur les maladies des yeux et des oreilles ; sur les affections des gencives et des dents; sur le vomissement; sur les douleurs intestinales ; sur les moyens de relâcher ou de resserrer le ventre; enfin, sur la pierre.— Dans le traité Des maladies des femmes que nous avons sous le nom de Trotula, et qui est un remaniement du traité original, je ne puis signaler ici que le conseil de prendre des bains de sable de mer à l’ardeur du soleil, pour faire maigrir les femmes par l’excès de la transpiration; le chapitre sur le choix d’une nourrice, laquelle doit être fraîche, gracieuse, exempte de tout souci ; enfin cet autre chapitre sur les soins à donner au nouveau-né, et dans lequel se trouve la recommandation encore trop suivie, de façonner par une sorte de pétrissage, la tête, le nez et les autres membres, qu’on doit strictement envelopper de langes. La dentition et l’apprentissage de la parole sont l’objet de soins particuliers ; il y a les petits hochets recouverts de sucre ou de miel pour adoucir les gencives, les images pour récréer la vue, le doux langage et les petites minauderies pour amuser l’enfant et lui donner une voix délicate.

Trotula vivait à Salerne ; cela est prouvé par les extraits du Compendium salernitanum , et par le traité Des maladies des femmes, où il n’est pas difficile de relever plusieurs passages qui prouvent qu’elle exerçait dans cette ville ; elle y enseignait et y pratiquait probablement vers 10o9 : c’est elle, sans doute, qu’Oderic Vital avait en vue quand il dit que Rodolphe

Mala-Gorona ne trouva àSalerne, en 10o9, personne en état de disputer avec lui, sinon cc une matrone fort savante » [quamdam sapientem matronam). Le nom de Trotula, ou Trotta, ou Trocta, est assez fréquent à Salcrne, au onzième et au douzième siècle; c’est là encore un argument en faveur de l’année 1039, assignée par M. de Renzi pour l’époque où florissait Trotula. Il n’est pas non plus hors de vraisemblance que Trotula ait été la femme de Jean Platearius, souche d’une illustre famille de médecins.

Nous voyons, du reste, par une foule de textes empruntés aux auteurs salernitains, qu’il y avait à Salerne un grand nombre de femmes-médecins, qu’elles y étaient fort recherchées par les malades et fort estimées par les Maîtres de l’école, qui les citent comme de respectables autorités. Ainsi les deux 'Platearius, dans le Circa instans et dans la Practica, jnentionnent un onguent singulier contre les coups de soleil, un autre onguent d’odeur suave pour adoucir la peau, des poudres pour arrêter la chute des cheveux, des pilules contre la dysurie. Ges mêmes femmes-médecins prescrivaient la bryone à leurs nobles clientes pour rougir la face ; elles avaient imaginé des pâtes, des poudres pour orner le visage ; des pommades contre les hémorrhoïdes , et des épithèmes pour les affections intestinales. Il y a aussi çà et là quelques recettes superstitieuses qui appartiennent bien plus aux bonnes femmes qu’aux médecins ; mais dans ce temps, comme dans le nôtre, on trouve plus d’un médecin qui se fait bonne femme.

Le Commentaire de Bernard le Provincial sur les

l’école de salerne.

Tables de maître Salernus, Commentaire écrit probablement au milieu du douzième siècle, contient de nouveaux renseignements sur la pratique des femmes salernitaines , tout en confirmant plusieurs de ceux que nous fournissent le Circa instans et la Practica. Dans Bernard, nous trouvons le Pain des anges et les Hosties de la louange, dont le suc de tithymale faisait la base, et qui étaient destinés à combattre les maladies engendrées par le phlegme ; une préparation de poudre d’euphorbe et d’œufs contre les engelures ; le galbanum contre la suffocation; l’emploi, comme le conseille aussi Trotula, de la spatule fétide ou de la vigne vierge macérées dans le miel, « pour réparer des ans l’irréparable outrage ; » des onguents contre la paralysie, des fumigations avec des vapeurs d’antimoine pour la toux, ou de feuilles d’olivier pour les enfants paralytiques ; des onctions d’aloès macéré dans l’eau de roses contre les tuméfactions de la face, surtout contre celles qui ont une origine venteuse ; et bien d’autres recettes. Le même Commentaire nous fait connaître aussi certaines pratiques ou passablement dégoûtantes ou tout à fait superstitieuses, auxquelles se livraient les femmes de Salerne, médecins ou non médecins. En voici quelques-unes : manger ellesmêmes et faire manger à leurs maris des excréments d’âne frits dans la poêle, pour combattre la stérilité; manger du cœur de truie farci, pour oublier les amis morts ; — pour faire un onguent propre à guérir la mélancolie et toutes les autres maladies froides, on devait cueillir les plantes et, en particulier, la bétoine, le jour de l’Ascension, vers la troisième heure, en di-

sant un Pater noster; le jour des Gendres, les femmes auront soin de prendre, au premier service, des cardons et de la petite laitue, pour ne pas trop dessécher et ne pas avoir trop soif pendant le Carême. Bernard nous apprend également que les femmes de Salerne savaient mettre à profit leurs connaissances botaniques pour se livrer à de petites malices : par exemple, après avoir saupoudré des roses avec de l’euphorbe, elles les faisaient sentir aux jeunes gens, qui ne manquaient pas d’éternuer d’une façon déplorable, aux grands applaudissements de ces charmantes espiègles.

L’histoire nous fournit encore, avant Constantin, les noms de Jean Platearius l’Ancien, mari de Trotula, et cité plusieurs fois par son fils Jean Platearius II, auteur de la Practica ; celui de Gophon l’Ancien, dont l’existence a été révélée par un savant médecin de Salerne, le docteur Santorelli, et qui est sans doute le même Gophon dont il est fait mention par Trotula dans son traité Des maladies des femmes ; enfin celui de Petronius ou Petrocellus, dont le nom se lit en tête d’un grand nombre de chapitres du Compendium salemitanum. Déjà dans la Practica de Petronius commence à figurer la matière médicale orientale ; mais ici encore il semble que ce soient plutôt les relations commerciales que les traductions faites sur l’arabe, qui ont mis les deux mondes en communication.

L’influence de Constantin, je l’ai déjà dit, n’a pas, en ce qui touche Salerne, été aussi grande qu’on le

l’école de salerne.

croit généralement. Ce n’est point au milieu du onzième siècle, mais à la fin du douzième, que la médecine arabe s’est substituée dans l’École de Salerne, comme dans le reste de l’Occident, à la médecine grécolatine. Il n’y a guère à cette époque que la pharmacologie qui se soit enrichie de formules nouvelles. D’ailleurs, en changeant, pour ainsi dire, le costume grec pour le costume arabe, la science restait toujours au fond purement grecque par les doctrines, puisque la médecine arabe n’est dans son ensemble qu’une traduction ou qu’un travestissement de la médecine ancienne.

A l’époque de Constantin, et surtout quelque temps après lui, la médecine avait pris à Salerne un si grand accroissement, que la base sur laquelle elle s’appuyait ne suffisait plus pour la soutenir ; le fonds des traductions latines était épuisé ; il fallait des ouvrages plus considérables et plus complets, des ouvrages où tout l’ensemble des connaissances médicales se trouvât compris ; mais on ne savait plus assez de grec pour s’alimenter aux sources vives et pures ou pour multiplier les traductions, et Constantinople n’avait plus guère de rapport avec Rome que par les disputes théologiques. C’est alors que la littérature syriaque, qui se composait elle-même en grande partie de traductions faites sur le grec, passe aux mains des Arabes, et que le nouvel Orient se révèle dans sa puissante jeunesse à l’Occident, dont les forces intellectuelles commençaient à chanceler. Ici encore apparaît dans toute sa force la loi qui préside à l’évolution régulière et presque fatale des sciences, et qui les préserve, tantôt par un

moyen et tantôt par un autre, d’une inévitable décadence. Au début du moyen âge, ce sont les traductions latines faites sur le grec qui sont ce moyen de salut ; vers la fin du douzième siècle, ce sont les traductions latines faites sur l’arabe, qui aident à la conservation de la médecine et semblent lui donner un nouvel essor. L’introduction des auteurs arabes en Occident eut donc un immense avantage ; mais elle eut aussi pour inconvénient d’arrêter le travail libre et spontané qui se remarque dans toute l’Italie et surtout à Salerne où les maîtres se citent aussi volontiers entre eux qu’ils citent les écrivains grecs.

Quelques efforts et quelques livres de plus, la médecine occidentale pouvait peut-être se suffire à ellemême et reprendre un nouvel essor ; mais les livres manquant, les efforts furent bientôt épuisés. Donc la Renaissance anticipée du treizième siècle, comme l’a si bien nommée M. Littré, fut à la fois, ainsi que la grande Renaissance du seizième siècle, un écueil pour le libre mouvement de la science, et une nouvelle consécration du principe d’autorité, en même temps qu’elle apparaissait cependant comme un moyen de conservation. Jamais Galien ne fut plus puissant que sous la domination arabe ; et cela n’a rien qui doive étonner, pour peu qu’on se rappelle que dans la première période du moyen âge la grande figure de Galien était pour ainsi dire obscurcie par la multitude des traductions d’autres auteurs, tandis qu’elle apparaît au premier plan et presque seule dans les ouvrages arabes. Ajoutons encore que celte première partie du moyen âge réputée si barbare est précisément l’une

l’école de salerne.

des plus fécondes et des plus agitées de Thistoire, tandis que la période suivante est au contraire marquée par un malaise presque universel ; nous touchons aux. temps où la pensée va se laisser enchaîner par les formules despotiques de l’école. Aristote règne en même temps que Galien.

C’est, du reste, le propre de l’esprit humain, de s’arrêter pour revenir brusquement en arrière, au moment où il semble porter en lui-même les germes les plus vivaces de son parfait et entier développement : il faut toujours qu’il arrive un instant de fatigue, où s’épouvantant de ses progrès et de son émancipation, l’homme invoque des forces étrangères et prenne comme maîtres ceux qu’il devait seulement choisir comme guides pour achever et compléter l’éducation qu’il s’était donnée.

J’ai établi, je crois, sur des preuves décisives, que Constantin n’avait rien ou presque rien écrit lui-même, que tous ses ouvrages sont des traductions et des plagiats habilement déguisés ; enfin qu’il a traduit sur l’arabe et non pas sur le grec C’est là, si je ne me trompe, le point capital dans l’histoire littéraire de Constantin, et c’est aussi tout ce que j’en veux dire ici, puisque je ne saurais pénétrer fort avant dans l’exposition critique de la médecine salernitaine. Il faut seulement ajouter que Constantin lui-même avait pris soin d’effacer tout ce qui, dans ses traductions.

1 . \o^. Notices et extraits des manuscrits médicaux grecs, français et latins des principales bibliothèques de l’Europe. Première partie: Mss d’Angleterre; Paris, 18S3,p. 63 et suiv.

pouvait rappeler une origine suspecte ; il supprime les noms propres qui ont une tournure trop orientale, bien loin de vouloir substituer ouvertement les livres arabes aux ouvrages gréco-latins ; et, quand il a pris les ouvrages d’autrui, il y met son nom, «afin, dit-il , que quelque voleur ne s’avise pas de lui dérober les fruits de son travail ! »

Les copistes, imitant le zèle de Constantin, ont inséré parmi ses œuvres prétendues un traité, le Livre d’or sur le traitement des maladies, composé par son disciple Jean Afflacius, qui paraît avoir exercé à Salerne et qui est aussi auteur d’une compilation Sur les fièvres *, analogue à celle que le Compendium salemitanum nous offre pour les autres maladies. Cette compilation figure dans le manuscrit de Breslau, et je veux seulement remarquer, à l’appui de ma thèse, que les deux ouvrages d’ Afflacius ne portent pas plus de traces de l’influence des Arabes que les œuvres de ses contemporains.

Peu après Constantin, nous trouvons sous le nom d’Archimathæus (vers l’an liOO) deux ouvrages de grande importance pour l’histoire de la médecine ; l’un, qu’on croyait d’abord anonyme, l’opuscule Sur la manière dont le médecin doit se comporter auprès des malades, a aussi pour titre : De ï instruction du

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