LOUIS XIV ET SES MÉDECINS
mités qui arrivent aux hommes. » A considérer Louis XIY tel que nous le représente ordinairement l’histoire, c’est-à-dire tout chargé de lauriers tout resplendissant de gloire, et daignant agréer, du haut de son trône, les adorations de la cour et de la ville, la soumission des provinces et les hommages des souverains ses alliés ou ses tributaires, on le prendrait en effet plutôt pour un dieu que pour un homme ; mais il faut que la foi ait été bien robuste ou la flatterie bien impertinente pour qu’un médecin ait voulu paraître garder un instant l’illusion. En 16So, le roi n’avait encore que dix-sept ans, et déjà S. M. avait été atteinte d’une petite vérole « bien maligne et bien dangereuse » avec gangrène aux orteils-, de deux tumeurs squirrheuses au sein, de dartres vives, « avec écorchure de l’épiderme, » d’accès de fièvre, de flux de ventre opiniâtres et de fréquents maux de tête; Elle avait été saignée six fois, avait subi plusieurs incisions, avait pris bon nombre de clystères, sans compter les emplâtres, les pommades, les stomachiques, les eaux martiales et autres. Il faut convenir qu’il y a peu de nos misérables mortels qui à dix-sept ans aimeraient à avoir eu autant de « satisfaction » que le grand roi en a éprouvé de ses médecins et de ses médecines. Et de fait, quand on a lu d’un bout à l’autre, sans en passer une ligne, le Journal de la santé du Roi, on ne prend pas envie de changer sa pauvre humanité contre la divinité de Louis XIY : je ne vois pas un mois, peutêtre pas une semaine où ce monarque, soit qu’il paie le tribut à la nature, soit qu’il subisse les conséquences de ses passions galantes ou gloutonnes et du despotisme
LODIS XIV
de son caractère, ne soit pris de quelque grave maladie ou de quelque sérieuse indisposition.
Je note depuis l’année 1655 une scarlatine des plus malignes (1658), une rougeole d’un assez mauvais caractère (1663), des vertiges et des vapeurs qui commencent vers 1662 et font le tourment du roi jusqu’à la fin de sa vie, des rhumatismes très-fatigants, des fièvres intermittentes rebelles , une carie de l’os de la mâchoire supérieure (1685), une fistule (1686), desophthalmies, diverses maladies de peau; en 1696 et en 1704, des furoncles de fort méchante nature ‘ , une luxation du coude suivie de tumeurs indolentes qui supurent (1683), des vers dont il est fai t souvent ment ion, une goutte quasi permanente^, ta gravelle, deux maladies qui ne se quittent guère, des indigestions dégoûtantes qui se renouvellent chaque jour et qui sont accompagnées de tels orages des voies digestives que S. M. se voit contrainte de quitter à l’improviste tantôt son conseil tantôt le salon de madame de Maintenon, tantôt la famille d’Angleterre, et fort souvent la table ; parfois même Elle ne trouve pas le temps de se chausser; ou bien Elle se lève tout
1 . a Avant-hier, j’ai vn panser le roi ; sa plaie est plus grande que la main et a la forme d’une croix (cette forme résultait sans doute d’une incision dite cruciale). Le roi supporte ses souffrances avec beaucoup de patience et de fermeté... Je ne crois pas que la plaie puisse être fermée avant un mois ; il faut espérer que la santé du roi n’en sera que meilleure après la guérison. » Lettre de la princesse Palatine, septembre 1696 ; édit. Rolland, p. 168.
2 . « Le grand homme est au lit ; il a la goutte. » Lettres de la princesse Palatine, juin 1692; ibid., p. 127; voy. aussi Journal, année 1704.