Voyez encore pages 156, 383, 282, 260, 307 et
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endormie, tant l’habitude est devenue impérieuse et pour ainsi dire de seconde nature.
Durant ce long martyre infligé au roi par la maladie, par l’intempérance, et forcément aussi par la médecine, S. M. a été saignée largement et « avec une ferme résolution de soulager la nature, » trente-huit fois du pied ou du bras (et peut-être m’a-t-il échappé quelque coup de lancette donné à la dérobée *) ; Elle a pris, de 1647 à 1715, en comptant en moyenne deux par mois, et c’est peu, 1,500 à 2,000 médecines purgatives de précaution ou d’urgence ; Elle a reçu quelques centaines de clystères Elle a usé plusieurs livres de quina ; Elle a été labourée par le fer et par le feu ; Elle a expérimenté tous les cordiaux, toutes les tablettes, tous les bouillons médicinaux, tous les juleps, toutes les diversités d’emplâtres, tous les spécifiques, avoués ou non avouables; de telle sorte qu’il eût été peut-être difficile de trouver dans le royaume un homme plus déshérité de la nature et plus lestement traité par Dieu, qui n’y regarde jamais à deux fois pour lui envoyer les plus belles maladies du monde.
Un médecin peut faire aisément trois parts dans la vie de Louis XIY. La première s’étend depuis son enfance jusqu’en 1663; la seconde, depuis 1663 jusqu’en 1685 (mariage avec madame de Maintenon), et
1 . Il y a même des saignées ad honorem. Voyez, page 86 : « Néanmoins, pour une plus grande assurance, nous ordonnons une saignée. »
2. Le roi cependant avait fini par s’en lasser, car, en 1709 (page 311), Fagon remarque qu’il n’y avait pas eu recours depuis vingt ans; mais cette fois la nécessité était si pressante, que Sa Majesté « prit la résolution de vaincre sa répugnance. »
LOUIS XIV
la troisième, depuis 1685 jusqu’à la mort du roi. Dans la première, Louis XIY a toutes les ardeurs, toutes les impétuosités et toutes les maladies de la jeunesse ; il y a beaucoup à excuser , mais il y a aussi beaucoup à admirer; la gloire rachète les déréglements ou le mystère les voile ; dans la seconde, les ardeurs sont devenues des passions impérieuses et brutales qui s’étalent au grand jour dans « les carrosses à glaces» de celui qui se disait le lieutenant de Dieu sur la terre; la fortune ne suit plus que d’une aile, la politique s’assombrit ; c’est alors que commence la « tyrannie des troubles de l’estomac et des vertiges. » Dès 1668, on remarqueque cesvertiges tiennent plusaux grandes indigestions qu’aux grandes amours; toutefois le roi galant ne cesse pas juste au moment où commence le roi glouton;au contraire, la Montespan etlaFontange vontpendant longtemps de pair avec lesdînersdegala. En 1685, la vieille, le méchant diable, la pantocrate, comme s’exprimait volontiers la princesse Palatine en parlant de madame de Maintenon, avait mis en fuite les petites et les grandes amours; il ne restait au roi que les gros repasponr s’étourdir sur les ravages que la mort avait faits autour de sa personne, sur la ruine du pays et sur les malheurs de la guerre. Les bons dîners sont la seule consolation des hommes de cinquante ans qui ont abusé de tous les plaisirs, qui ne connaissent pas les divertissements de l’esprit et qui prennent la fantai^e d'épouser quelque gouvernante dévoteetdemoyenâge.Le malheur voulut que Louis XIV ne sût jamais dîner; il mangeait beaucoup, mâchait peu, par conséquent il digérait mal ; il ne souffrait pas qu’on choisît pour lui les aliments qui con-
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venaient le mieux à la délicatesse naturelle de sou estomac; mais l’estomac n’est pas courtisan et l’on ne soupe pas impunément en despote, surtout quand on a de mauvaises dents, et c’était le cas pour S. M. Bien avant 1685, mais surtout à partir de cette année fatale pour le roi et pour la France, le /cwma/ ne parle plus que de vertiges et d’indigestions, de rhumatismes et de goutte, de fièvres et de catharres, de noirs chagrins et de longs ennuis
Après avoir esquissé ce portrait, peu séduisant, ]'en conviens, et dont on serait tenté de nier la vraisemblance, j’ai besoin de justifier les traits sous lesquels nous apparaît l’homme en dépit du grand roi. La médecine, fût-elle exercée par de maladroits courtisans comme était Yallot, par des intrigants comme était d’Aquin, ne saurait parvenir à flatter un malade; on peut dissimuler les causes ou même les ennoblir; mais la maladie, quelle vienne de la nature ou des mauvais penchants, reste dans toute sa vérité et déjoue toutes les flatteries ; et quand il arrive que malgré la meilleure volonté du monde, malgré les détours de langage artificieusement inventés pour ne point déplaire à S. M.,
1. « Excepté à l’heure de ses repas, le roi ne reçoit âme qui vive, si ce n’est les princesses et les docteurs.... Le roi se tient planté là toute la journée, et ne voit absolument personne de la cour.... 11 n’y a de cour nulle part ; c’est quelque chose de tout à fait étrange. Tout le monde se plsdnt d’ennui. » Lettres de la princesse Palatine, septembre 1696; édit. Rolland, p. 166-8.
LOUIS XIY
les causes du mal sont encore transparentes pour un œil exercé, on doit tenir pour certaine une observation clinique faite chaque jour et pour ainsi dire chaque heure avec un soin d’autant plus scrupuleux qu’il s’agissait d’un client de grande conséquence.
Le Journal, manuscrit autographe des trois premiers médecins de Louis XIV (Vallot, d’Aquin, Fagon), se trouve à la Bibliothèque impériale, où il a été déposé, en 1744, par les héritiers de Fagon; il commence en 1647, et malheureusement il se termine en 17 H, c’est-à-dire quatre ans avant la mort du roi. Une copie très-fidèle de ce manuscrit existe à la Bibliothèque de Versailles : c’est d’après cette copie, collationnée sur l’original, que M. Le Roi a donné son édition. Le Journal avait servi à quelques - uns des historiens de Louis XIV, à M. Michelet entre autres. Les éditeurs du Journal du marquis de Dangeau l’ont aussi connu ; mais ils n’en ont pas tiré tout ce qui pouvait contrôler ou éclaircir les dires de Dangeau. L’édition de M. Le Roi est faite avec beaucoup de soin ; les notes qu’il y a ajoutées, et surtout l’Introduction, sont fort instructives ; il est à regretter seulement que le savant bibliothécaire de Versailles n’ait pas plus profité de Dangeau que les éditeurs de Dangeau n’ont profité du Journal de la santé du roi; c’eût été cependant une étude intéressante que celle qui eût consisté à mettre en regard la vie du roi et la vie du malade, toutes deux si bien remplies, qu’il est difficile, en cet étrange parallèle, de savoir ce qu’il faut le plus admirer, ou du roi qui fait si bravement son métier de malade, ou du malade qui remplit avec tant de majesté son office de roi.
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Je voudrais, en aussi peu de mots qu’il me sera possible , faire ressortir quelques-uns des traits les plus saillants du tempérament et du caractère de Louis XIY, discuter quelques points obscurs ou singuliers relatifs aux maladies et aux infirmités dont il a été atteint , indiquer dans quel esprit et dans quel but les relations des trois premiers médecins du roi ont été écrites; cette étude me fournira une occasion toute naturelle de rattacher le Journal à l’excellent livre de M. le docteur Raynaud : des médecins de Louis XIY aux médecins de Molière, il n’y a qu’un pas; je sais même telle page du Journal qui figurerait, sans trop de disparate, dans le Malade imaginaire^ le Médecin malgré lui ou V Amour médecin. Un critique éminent a provoqué les médecins à l’étude AnJournal de la santé de Louis XIV; mais où M. Sainte-Beuve a moissonné, il ne reste pas grand’ chose à glaner ; cependant, puisque M. Sainte- Beuve a surtout tâché de retrouver le roi dans le Journal., j’y chercherai particulièrement l’homme et le malade.
Eu écrivant leurs Remarques., Yallot et d’Aquin se sont proposé, quoi que Yallot en dise (voyez page 2), un autre but « que leur propre instruction, celle de leurs successeurs, et la bonne conduite du régime du roi aux occasions qui se pourront présenter durant l’heureux cours de sa vie pour conserver une santé si précieuse. » Quand on a l’honneur d’être médecin et qu’on trouve à chaque page du Journal deux confrères si vaniteux et si ignorants, si empressés à ménager leur crédit, si peu scrupuleux quand il s’agit de la réputation de leurs collègues, si effrontés qu’ils se dé-
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clarent les médecins « les plus fameux et les plus occupés, » qu’ils en appellent à tout le royaume afin de montrer au roi qu’ils ont pour le soigner une parfaite svffisance^ et qu’on ne peut se passer de leurs conseils ni de leurs services ; si suffisants, en effet, qu’ils se vantent à chaque instant de leurs merveilleuses inventions pour résister aux plus « furieuses tempêtes » de la maladie, et qu’ils parlent d’une recette de lavements [un clystère que f amis pris plaisir à composer moimême) ou de bouillon purgatif*, comme on parlerait de la découverte du chloroforme ou de l’auscultation, on se prend à rougir de porter le même titre que ces intrigants de cour, que ces charlatans de haut parage qui coiffent leur ignorance d’un bonnet de docteur.
La médecine, au dix-septième siècle, donne un triste spectacle; M. Raynaud nous découvre la plaie dans toute sa hideuse nudité : l’empirisme, les préjugés, une foi aveugle en l’autorité, une absence absolue de méthode et de connaissances positives une résistance stupide à toutes les grandes découvertes, le ridicule dans les mœurs, les convoitises et les cupidité^, les violentes diatribes entre confrères, l’arrogance envers les petites gens, la bassesse devant les gens de qualité,