‹ La médecine, histoire et doctrinesChapitre 62 sur 118 · Pages 94 et 9â · texte numérisé non relu

Pages 94 et 9â

ET SES MÉDECINS

Fagon, liomme de cœur et de sens, est lui-même si ébloui par la majesté royale, qu’en cette effroyable année 1693, où l’on assure qu’il mourut à Paris, de disette et de maladie , 96,000 personnes , il ne trouve rien à dire , sinon que : « Dieu merci ! le roi n’eut d’autre incommodité qu’un rhume, quoique la disposition de l’air qui avait perdu tous les biens de la terre et causé beaucoup de maladies fût fort mauvaise. »

M. Raynaud a recherché avec beaucoup de soin et de sagacité où Molière avait pris ses originaux ; je répondrai : Un peu partout; dans la vie, dans la pratique et dans les écrits des médecins de son temps, et je suis presque tenté de croire que quelque familier du château a commis l’indiscrétion de lui communiquer le Journal de la santé du roi, où il aurait pu lire toutes les relations de Yallot. Rien, par exemple, n’est plus digne d’avoir servi de type aux consultations de M. de Pourceaugnac ou de l’Amour médecin, que la série des conférences qui eurent lieu entre divers médecins et empiriques ‘ venus de Paris ou d’ailleurs lors de la scarlatine du roi (maladie dite de Calais, 46o8); Yallot y est comique au possible, et le cardinal , le Peus ex machina y produit le plus bel effet du

1 . Les consultations soit avec les empiriques ou charlatans, soit

avec les médecins du dehors, étaient formellement défendues par la Faculté (voyez Raynaud, p. 83); m^ds Yallot, un de ces médecins du dehors, c’est-à-dire un docteur de Montpellier, n’y regardait pas de si près pour complaire à Mazarin et sauver sa position.

2. Fagon lui-même ne méprise pas ces coups de théâtre : à défaut de Mazarin il fait intervenir Mme de Maintenon. (Voyez Journal,

LOUIS XIV

monde. Transcrivons les passagesles plus remarquables de ces conférences (p. o8) :

« Sur les onze heures, je fis assembler MM. les médecins pour leur représenter que nous avions besoin d’un remède vigoureux pour empêcher le redoublement qui devait venir sur les quatre à cinq heures après midi. M. le cardinal ayant été averti par moi en particulier qu’il était question de faire un coup de maître pour secourir le roi, voulut assister à notre consultation, afin de fortifier ce que je lui avais déjà proposé ; et comme il avait déjà goûté mes raisons sur le fait du vin émétique, U fit adroitement consentir à ce remède ceux qui ne Tapprouvaient pas , et , après quelques légères contestations, il dit à toute la compagnie qu’il louait le dessein qu’elle avait de purger vigoureusement le roi; et ayant en mon particulier fait connaître à MM. les médecins que l’on ne devait plus ordonner ni de la casse, ni du séné, et que les maladies de cette nature ne guérissaient jamais par les remèdes communs et ordinaires , tout le monde se déclara pour l’antimoine, dont M. le cardinal avait parlé de son propre mouvement (quelle effronterie!) , après lui avoir dit que nous avions besoin de son suffrage pour réduire quelques-uns qui pestaient contre l’antimoine. Depuis ce tempslà, les médecins qui le blâmaient s’en sont servis en plusieurs occasions avec beaucoup de succès, et les esprits de la cour,

■ qui étaient pour lors fort partagés , furent tous d’accord et persuadés que ce remède était admirable, et que ceux qui l’avaient proposé étaient fort assurés de ses bonnes qualités. «

Le premier médecin, dans M. de Pourceaugnac, n’a rien inventé dans son diagnostic de la prétendue folie du héros de la pièce qui se puisse comparer aux explications que Yallot et d’Aquin ont données de la scarlatine, des fièvres intermittentes (p. 68 et 129) et des vapeurs du roi ; qu’on prenne la peine de lire le

ET SES MÉDECINS

passage suivant que j’extrais du Journal de d’Aquin (p. 130), et qu’on décide s’il n’appartient pas au plus gros comique ; le style est tout à fait digne de la doctrine :

« Le roi était sujet aux vapeurs depuis sept à huit années, mais beaucoup moins qu’il ne l’avait été auparavant, vapeurs élevées de la rate et de l’humeur mélancolique, dont elles portent les livrées par le chagrin qu’elles impriment et la solitude qu’elles font désirer. Elles se glissent par les artères au cœur et au poumon,* où elles excitent des palpitations, des inquiétudes, des nonchalances et des étouffements considérables ; de là , s’élevant jusqu’au cerveau * , elles y causent, en agitant les esprits dans les nerfs optiques, des vertiges et tournoiements de tête, et, frappant ailleurs le principe des nerfs, affaiblissent les jambes, de manière qu’il est nécessaire de secours pour se soutenir et pour marcher, accident trèsfâcheux à tout le monde, mais particulièrement au roi, qui a grand besoin de sa tête pour s’appliquer à toutes ses affaires. Son tempérament, penchant assez à la mélancolie, sa vie sédentaire pour la plupart du temps et passée dans les conseils, sa voracité naturelle qui le fait beaucoup manger, ont fourni l’occasion à cette maladie, par les obstructions fortes et invétérées que les crudités ont excitées dans les veines, qui, retenant l’humeur mélancolique, l’empêchent de s’écouler par les voies naturelles, et lui donnent occasion, . par leur séjour, de s’échauffer et de fermenter, et d’exciter toute cette tempête ; et il n’y a pas de quoi s’étonner que la saignée réveille si fortement ce désordre, puisqu’il est certain que, par le mouvement qu’elle fait dans toute la masse du sang et dans toutes les veines , elle agite cette humeur dans son foyer sans l’évacuer, et en réveille le bouillonnement et l’évaporation. »

1 . Ailleurs il est dit ; « Que les vapeurs émues se sublimaient au cerveau. » P. 118.

LOTUS XIV

Fagon a moins de préjugés et plus de savoir que la plupart des médecins de son temps , il est de plus un homme intègre, désintéressé, studieux, point trop flatteur, grand ennemi du charlatanisme et peu disposé à complaire aux courtisans, qui parlent toujours mal à propos et décident, avec autant de témérité que d’ignorance, sur les choses les plus importantes de la médecine ^ Yallot et d’Aquin se croient toujours sur le point d’ohtenir que le roi va hien vivre; mais Fagon ne s’est jamais fait d’illusion sur la docilité et sur les promesses du roi ; il marque même assez naïvement sa joie dans les rares occasions où S. M. consent à ce qu’il voulait proposer Mme de Maintenon, qui l’avait apprécié, le rapprocha insensiblement du roi, et quand d’Aquin perdit tout pour avoir trop demandé sou successeur était désigné d’avance. Fagon se montre ob servateur attentif de tous les accidents qui survenaient au roi ; en général , il les raconte avec simplicité , sans vanter ni ses soins, ni ses remèdes, sans assurer à chaque page, comme le font Yallot et d’Aquin , que le roi ne s’est jamais mieux porté, et que le voilà désormais préservé de tous les maux présents et à venir. •Quoi qu’en dise Saint-Simon , qui est un mauvais juge et un juge prévenu, le premier médecin a conduit la santé de Louis XIY, dans les moments les plus difîiciles, aussi bien que le permettaient les résistances et les

1. Pages 222, 280 ; Toyez encore page 2T6. D’Aquin se moque aussi des courtisans (p. 118, 167); cependant il n’a pas toujoui-s le courage de leur résister. Voyez page 120.

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