ANATOMIE PATHOLOGIQUE
tal ne purent arriyer à de grands progrès aussi longtemps que firent défaut les moyens physiques et chimiques qui servent à reconnaître les maladies. De telle sorte que l’anatomie pathologique resta pendant longtemps encore lettre morte ; ou, si vous aimez mieux, elle ne fut que l’histoire naturelle des maladies. Mais tant de recherches pénibles et poursuivies avec patience par ceux-là même qui n'en pouvaient pas tirer grand parti, furent tout à coup fécondées par les travaux de Bichat sur l’anatomie des tissus et par la découverte à jamais mémorable de l’auscultation et de la percussion, à laquelle sont attachés les noms célèbres d’Avenbrugger, de Corvisart et de Laennec, découvertes dont les modernes ont tiré un si admirable parti, et qui fait la gloire de l’École de Paris. Aussitôt qu’avec l’oreille ou avec le doigt on put reconnaître sur le vivant ce que révélait la dissection sur le cadavre, la description des maladies et par conséquent la thérapeutique entrèrent dans une voie toute nouvelle, puisqu'on était en état de suivre le mal et de le combattre pied à pied. Aussi l’on se prend à frémir en pensant combien de malades ont dû périr bien moins par suite de l’impéritie du médecin que par l’insuffisance de la médecine, alors que les plus graves affections (celles de la poitrine et celles du cœur, par exemple) naissaient et se développaient dans les replis cachés de l’économie, sans que le praticien le plus expérimenté pût même en soupçonner l’existence ou la nature.
Mais la dissection ne suffisait pas à dévoiler les traces les plus profondes et certainement les plus graves de la maladie. Les altérations primitives des solides et des
liquides lui échappaient ; la chimie et la physique ont dû intervenir à leur tour ; l’intimité des tissus fut pénétrée par la lumière intelligente du microscope, et les réactifs saisirent dans nos humeurs les nuances les plus fugitives de la maladie. C’est ainsi que la mort, livrant forcément ses secrets, voit chaque jour rétrécir ses domaines par les ravages mêmes quelle ne cesse de produire dans notre économie.
Donc sans anatomie normale, point d’anatomie pathologique; sans l’une et l’autre anatomie, point de diagnostic certain et rationnel, soit du siège, soit de la nature de l’affection; sans les moyens chimiques et physiques mis au service du diagnostic et des autopsies, insuffisance absolue des dissections et incertitude complète dans la thérapeutique. On peut déplorer cette inflexible lenteur qui préside au développement de chacune des parties de la science ; mais en même temps on ne saurait trop admirer comment chaque progrès arrive en son temps et en suscite de nouveaux. C’est un grand enseignement pour l’historien ; il y apprend à respecter le passé et à ne pas désespérer de l’avenir, à modérer les trop vives ardeurs et à relever les courages abattus. .
Aujourd’hui que la route est tracée, que presque tous les instruments de la science sont entre les mains du médecin et qu’il peut en user souverainement, il ne s’agit plus que de marquer avec précision le point d’arrivée et de marcher à de nouvelles conquêtes. Or, c’est précisément ce qu'a faitM.Lebert dans son Traité d'ayiatomie pathologique : enregistrer tous les faits au-
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thentiques dont la science s’est enrichie, contrôler ces faits par ceux qui se produisent chaque jour ; recueillir par soi-même le plus d’observations possible ; se multiplier pour ainsi dire, afin de ne rien laisser échapper ; apporter dans ces. recherches la bonne foi, la rigueur et la méthode que réclame toute science; unir la sûreté du coup d’œil, que donne une grande pratique, à un commerce assidu avec les livres de tout âge et presque de toute langue, il ne fallait rien moins pour surpasser et même pour égaler les savants traités déjà publiés sur la matière, tant en France qu’à l’étranger. Toutes ces conditions, M. Lebert les remplit; toutes ces garanties, il les offre à ses confrères.
M. Lebert cherche à exposer principalement dans son ouvrage ce que l’observation et l’expérimentation lui ont appris, et ne déduit les conclusions générales que de l’analyse et de la méditation des faits. Pénétré de cette conviction que nous vivons à une époque de transition et que nous assistons à une transformation des principes mêmes de la science médicale, l’auteur a voulu que ses successeurs pussent toujours profiter de ses investigations, lors même que les doctrines actuelles seraient remplacées par des vues plus conformes aux progrès ultérieurs de la science. — Arriver à des notions positives sur l’échange des matériaux de nutrition et d’absorption, sur les actes moléculaires qui dominent la physiologie pathologique aussi bien que la physiologie normale, c’est poser sans contredit une des premières et des plus solides assises de la thérapeutique ; mais les changements moléculaires des corps vivants sont trop en rapport avec le monde extérieur,
source première de ce mystérieux échange, pour que les qualités de ces agents ne soient pas étudiées avec le plus grand soin dans leurs rapports avec la formation et jusqu à un certain point avec la nature intime des maladies. Les affections miasmatiques, les épidémies, en sont un permanent témoignage ; aussi \' étiologie, ou étude des causes, doit-elle devenir un auxiliaire important de cette anatomie pathologique délicate, qui s’arme du microscope et des réactifs, et qui, dépassant les grossières apparences, révèle tout ce que la nature, avare de ses secrets, nous laisse découvrir sur les éléments constitutifs des maladies. Elle met en une concordance directe et féconde l’état pathologique avec l’état physiologique ; de telle sorte que non-seulement après la mort nous pouvons reconnaître la nature des produits, mais que, même pendant la vie, nous assistons, pour ainsi dire, k tous les mouvements de la vie pathologique comme k tous les actes de la vie physiologique, et que dès lors la médecine rentre définitivement dans le cercle des sciences positives , et n’a plus d’autres limites que les imperfections naturelles de l’esprit humain et la dure nécessité de la mort.
L’ouvrage de M. Lebert est du format grand in-folio ; le texte, imprimé avec beaucoup de soin, je devrais même dire avec lu.xe, sort des presses de M. Martinet, et les planches font l’admiration de tous les connaisseurs. Un traité d’anatomie pathologique sans figures n’est à peu près d’aucune utilité ; en effet, s’il est déjà presque impossible de donner une idée exacte de la configuration régulière ou de la structure normale des organes par une simple description, combien n’est-il pas plus diffi-
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elle encore de rendre sensibles par la parole ces altérations multiples, bizarres, informes en apparence, et presque insaisissables si le pinceau ne vient en aide à la plume? La structure^ la configuration, la couleur, la consistance, les rapports, tout est changé, et tout varie au gré de cette nouvelle force plastique dont les produits merveilleusement organisés sont autant de causes de destruction. L’anatomiste le plus exercé ne peut luimême retenir toutes ces métamorphoses en sa mémoire ; à plus forte raison il ne peut pas les observer toutes. Donc, pour contribuer aux progrès de la science, pour venir en aide aux praticiens qui exercent sur un petit théâtre, et qui même ne trouvent jamais l’occasion de faire une autopsie, il importe de fixer par des images fidèles ces créations de la maladie et de la mort. Aussi presque tous ceux qui ont écrit sur l’anatomie pathologique ont-ils eu soin de rendre, pour ainsi parler, la mort vivante dans des représentations graphiques plus ou moins bien exécutées. Les représentations sérieuses, celles de Ruysch, datent de 1691, mais le dessin est tout à fait rudimentaire ; c’est seulement au commencement de ce siècle que Saillie a publié ün atlas gravé d’après les pièces du célèbre Hunter, et qui a encore quelque utilité. Mais tout à coup la science et fart, grâce à la vive impulsion qu’avait donnée M. Dupuytren, sont sortis de l’enfance par les magnifiques publications faites sous la direction de M. Cruveilhier et de M. Rayer. Loin de rester en arrière d’aussi beaux modèles, M. Lebert a eu la noble émulation de les surpasser encore, s’il se pouvait. Son éditeur, M. J.-B. Baillière, qui a pris une part si ac-
tive et si intelligente à ces rapides progrès de l’iconographie pathologique, a voulu que le travail de l’artiste égalât celui du savant.
L’art consiste surtout dans l’idéal ; il sait en mettre même dans un portrait. A.u contraire, l’iconographie pathologique vit de réalités absolues ; l’exactitude la plus brutale est de rigueur. Cependant il y a dans l’atlas du Traité d'anatomie pathologique (j’en
pourrais citer un bon nombre) où, sous le crayon et le pinceau de M. Lackerbauer, dirigé par M. Lebert, l’ensemble. et les détails sont présentés avec tant de méthode et de nouveauté, où le coloris offre tant de diversité, où le dessin est si pur et l’imitation si hardie, où, pour tout dire en un mot, l’exactitude est si saisissante, qu’on y retrouve ce je ne sais quoi qui marque l’empreinte de l’art. Ribeira n’a rien de plus horrible, mais, en même temps, rien de plus vrai. En examinant les planches de M. Lebert, je me rappelais ces paroles d’Aristote en sa Poétique : « Les choses que nous ne verrions qu’avec douleur dans la réalité, nous font grand plaisir à contempler dans leurs reproductions les plus exactes ; par exemple, la reproduction des bêtes les plus hideuses et des cadavres. La cause en est fort simple : c’est qu’apprendre quoi que ce soit est un très-vif plaisir, non pas seulement pour les philosophes, mais encore pour tous les hommes qui ressentent aussi ce plaisir tout en le sentant moins. »
La mort est effrayante, même en ce qu’elle a de plus calme ; elle est hideuse dans ces dégénérescences dont l’œil et l’imagination sont si vivement impressionnés; aussi l’atlas de M. Lebert ne sera jamais un album à
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mettre dans un boudoir; mais j’ai surpris plus d’un homme du monde feuilletant avec autant d’intérêt que d’admiration le Traité d'anatomie pathologique, et ne quittant pas ce vaste répertoire des infirmités humaines sans y avoir puisé quelque instruction, et peutêtre quelque salutaire avertissement.
Dans cette notice j’ai voulu, non pas initier le public aux grandes et difficiles théories de l’anatomie pathologique, mais lui inspirer quelque reconnaissance et quelque respect envers les médecins et envers la médecine ; — envers les médecins qui pénètrent si hardiment dans les repaires de la mort ; — envers la médecine dont les progrès sont de jour en jour plus marqués et plus certains. J’ai cherché à lui persuader qu’il doit calmer une impatience irréfléchie et se défendre d’injustes récriminations ; pour cela il suffit, je pense, de lui montrer, par un des exemples les plus instructifs, comment s’enchaînent lentement, dans la longue série des siècles, tous les anneaux de la science.
PATHOLOGIE GÉNÉRALE