Paris, 1859, in-8, chez V. Masson et fils
DE LA SANTÉ
malades assez tranquilles pour ne pas être envoyés à Charenton. Heureusement notre confrère ne parvient ni à indiquer la lésion organique qui donne le génie, ni à montrer le génie chez les fous; il ne prouve rien autre chose, sinon qu’il y a des fous parmi les hommes d’un talent supérieur, parmi les gens de lettres, comme dans toutes les autres classes de la société. Les faits biographiques qu’il a empruntés à des auteurs ou suspects ou mal informés, et qu’il n’a pas pris la peine d’analyser ou de décomposer, ne sont vraiment pas dignes d’être mis en ligne de compte par un observateur aussi sérieux et aussi diflScile que l’est d’ordinaire le savant médecin de l’hospice de Bicêtre.
Enfin, il est un état nerveux aigu ou chronique sur lequel un médecin distingué. M. le docteur Bouchut, vient d’appeler tout récemment l’attention sous le nom de Nervosisme^^ et qui semblerait un apanage tout •naturel des hommes de lettres, gens faibles, délicats, irritables [genus imbedlle , comme dit Celse). On devrait les croire fort souvent en proie à ces désordres de fonctions qu’il est difficile de rapporter à une altération déterminée de l’organisme et qui cependant ne sont pas tout simplement une des formes de l’hypocondrie. Je viens de parcourir avec un grand intérêt cette curieuse monographie, qui renferme cinquante et une observations, ou propres à M. Bouchut, ou empruntées à divers auteurs. Je vois que les pertes de sang considérables ou les altérations profondes de ce
1. Dm Nervosisme, etc., par M. Bouchut. Paris, 1860, ehei J.-B. Baillière et üls, in-S.
D£S GENS DE LETTRES
liquide, que les maladies inflammatoires ou putrides, que les chagrins prolongés, que le tempérament lymphatique, les mauvaises conditions de régime, les affections nerveuses chez les ascendants et vingt autres causes développent cette affection, en général plus pénible que dangereuse, et qui sévit chez les femmes dans une énorme proportion. Je ne rencontre aucune observation qui puisse se rapporter uniquement au travail. dé l’esprit, bien que M. Bouchut, sans doute par respect pour la tradition, mette au premier rang des causes du nervosisme les veilles et l’excès du travail intellectuel.
Je lis dans \' Hygiène de M. Devay une réponse indirecte aux exagérations du médecin de Lausanne , une atténuation de ses terreurs parfois chimériques et un corollaire assez net de la doctrine un peu flottante de Brigham.
« On peut avancer sans crainte que la culture intellectuelle, c’est-à-dire la mise en œuvre des facultés de l’âme dans le sens de la destinée de l’homme, est favorable à la santé. L’ignorance entraîne la stupeur organique, elle diminue les chances de réaction en déprimant les forces vitales. Voltaire disait qu’il fallait une transpiration à son esprit comme à son corps. L’alimentation de l’âme est un besoin aussi naturel que l’est la nutrition du corps. Quand le travail de la pensée est bien ordonné, il est accompagné et suivi d’une satisfaction toute particulière, qui est loin, dans les premiers moments, d’avoir la vivacité d’un plaisir sensuel , mais qui, en se répétant, devient plus tard la source d’un contentement intérieur qui est pour l’âme une douce volupté. Ce genre de plaisir, qui fait les délices des savants, des hommes de lettres, de tous les amis des livres, au lieu d’u-
DE LA SANTÉ
ser le corps, lui fait du bien; au lieu d’user la vie, la prolonge, car il augmente l’influence cérébrale, ce qu’on appelle en physiologie faculté d’innervation, faculté qui sert à activer toutes les fonctions qui donnent du ressort ou plutôt de la vie à tous les organes.» (P. 629-630.)
Les hommes de lettres, dit M. Brunaud dans son Hygiène des gens de lettres, ont ordinairement vécu longtemps dans tous les pays. Parmi les savants qui ont vécu plus de soixante-dix ans, on compte les hommes les plus distingués qui aient jamais existé. Sur cent cinquante -deux savants pris au hasard, dont la moitié dans l’Académie des helles-lettres et l’autre moitié dans l’Académie des sciences, on a trouvé que la somme de leur âge est de dix mille cinq cent onze ans ou environ soixante-neuf ans chacun. L’accroissement général des connaissances et les progrès de la civilisation ont puissamment contribué à l’amélioration de la santé et à la prolongation de la vie humaine.
Dans un de ses accès de misanthropie, Rousseau a dit que les hommes s’empoisonnaient par leurs mutuels rapports; cependant ils apprennent par ces rapports mêmes à se préserver ou à se traiter. Les épidémies déciment les pays mal cultivés, ou ceux dont les habitants ne connaissent pas les bienfaits de la civilisation, tandis que généralenient elles se montrent moins meurtrières dans les sociétés bien organisées. La vie à moitié sauvage affaiblit l’esprit aussi bien que le corps. Les rudes épreuves de la guerre et les travaux de la paix le prouvent également.
Je ne puis enfin que souscrire à ces nobles paroles de Feuchtersleben avec qui je suis heureux cette fois
DES GENS DE LETTRES
de me trouver d'accord. ((C’est, dit-il, la tâche la plus élevée de l’hygiène morale d’expliquer le pouvoir de l’éducation sur les forces obscures de la nature physique et de montrer quelle influence salutaire’la culture intellectuelle exerce sur la santé des individus, des masses, de l’humanité tout entière. Pour le philosophe qui s’adonne à des recherches profondes sur l’essence de l’homme, il n’existe peut-être pas de phénomène plus remarquable que la puissance donnée à l’idée abstraite d’agir sur l’organisme par l’intermédiaire de ce qu’on peut appeler le sentiment intellectuel. »
Si j’ai été le rapporteur fidèle et l’interprète exact des faits les mieux constatés dans la science, il résultera de cet examen critique que l’esprit et le corps, pour vivre en bonne intelligence et maintenir des relations nécessaires, doivent, en se faisant de mutuelles concessions, ne pas empiéter par la violence sur leurs droits respectifs ; que l’exercice régulier de la pensée, poussé même à un degré assez énergique, ne produit à lui seul (c’est-à-dire sans le secours des causes organiques antécédentes, sans influences atmosphériques 'ou sans pernicieux accessoires) aucune aflection caractérisée ni du cerveau ni d'un autre organe, affection qu’on puisse légitimement regarder comme étant le privilège des hommes livrés aux travaux sérieux et continus de l’esprit ;
Pallida mors æquo puisât pede pauperum laberuas Regumque lurres...
Tout ce qu’on est en droit d’affirmer des gens de