TROISIÈME PARTIE
De la manière d’exercer la Médecine Légale, par rapport à Fart des Aecouchemens.
O N sent bien qu’il ne peut guère être question ici que de la manière de faire des recherches médico-légales sur le corps de la femme enceinte ou nouvellement accouchée, et sur celui de l’enfant qui vient de naître. Or, dans notre cours théorique et pratique d’accouchemens , nous avons exposé tout ce qui concerne le toucher , c’est-à-dire , l’opération la plus propre à constater la grossesse, l’accouchement, l’état naturel et l’altération ou changement des parties génitales , surtout de l’utérus. Nous venons aussi de beaucoup insister dans cet essai de médecine légale , sur la prudence , la circonspection, la réserve, en un mot, sur la précaution avec laquelle on doit procéder à ces recherches pour éviter la méprise et l’erreur. Il ne nous reste doncrà parler maintenant que de ce qui a rapport au fœtus.
§ I. T)e la visite du fœtus .
Quoique nous ayons supposé, en traitant la question de l’infanticide, le médecin expert muni
de toutes les connaissances nécessaires poui* procéder à la visite judiciaire et à l’ouverture du fœtus , nous ne croyons pas inutile ici de rappeler succinctement les considérations et les règles qui doivent lui servir de guides dans cette opération médico-légale. Si l’on désirait de plus amples détails sur cet important objet , on pourrait avoir recours à la thèse inaugurale de M. Re nard de Châlons , où la méthode du professeur Chaussier , concernant la visite et l’ouverture des cadavres en général , est exposée avec autant de clarté que de précision. Nous ne donnerons qu’un simple extrait de cette méthode pour ce qui a rapport au fœtus ou à l’enfant nouveau-né.
On examine d’abord le lieu où l’on a trouvé le petit cadavre. Est-il près ou loin de la voie publique , des habitations ? Est-ce un endroit sec ou humide , chaud ou froid , une mare , une fosse d’aisance ? A-t-on retiré le corps de l’eau ou de dessous la terre ? Y a-t-il aux environs des machines, des instrumens , des matières ou objets suspects, tels que des lacs, des cordes, de la charpie , de l’étoupe , etc. ? Aperçoit-on quelques traces ou marques sur la surface du sol ?
On remarque aussi la situation et l’attitude de l’individu. On en détermine le sexe, l’âge depuis la conception et depuis la naissance , le degré de viabilité,la grandeur, la conformation extérieure. Je temps qui s’est écoulé depuis la mort, au
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Aiioins par approximation. On examine la rigidité ou la flexibilité des membres , l’état de putréfaction, s’il a déjà commencé.
Après ces considérations générales, si le corps est dans les champs , dans un bois , au bord d’une rivière , commç cela arrive quelquefois , On le fait transporter, aussi doucement qu’il est possible , dans la maison la plus voisine. On a soin de l’accompagner ou de le faire accompagner par des gens de confiance , pour éviter toute substitution frauduleuse , et pour s’assurer de l’identité du sujet qu’on doit examiner avec celui qu’on a trouvé.
Arrivé dans l’endroit qu’on a choisi, on le déshabille avec précaution , et on examine chacun de ses vetemensj sont-ils déchirés , coupés, percés en quelques endroits, mouillés, ensanglantés, salis de boue, d’excrémens ?
Après avoir mis le corps entièrement à nu , on en détermine le poids avec la balance, et la longueur avec le mètre ou le pied de roi. On le place sur une table préparée pour les recherches anatomiques ; on lave, on nettoie, on essuie toutes les parties , et on examine avec ordre toute la surface extérieure depuis la tête jusqu’aux pieds.
On visite d’abord le cuir chevelu et la peau sur toutes les faces du corps et des membres ; on en remarque bien la couleur. Y a-t-il des ecchymoses, des contusions, des excoriations, des pi-
qûres , des plaies , on en détermine la situation ? la forme, la longueur, la largeur, la direction, la profondeur. On y introduit le doigt, une sonde mousse , une bougie flexible avec beaucoup de précaution. On ne doit pas confondre ces marques de violence avec les lividités ou plaques brunâtres , superficielles , plus ou moins étendues, qui sont causées par la stase du sang dans les vaisseaux capillaires de la partie sur laquelle l’enfant était couché en mourant et en se refroidissant. Pour éviter toute espèce de méprise et d’équivoque à cet égard, on coupe, dans l’endroit de ces lividités , une lame mince de l’épaisseur de la peau; on s’assure ainsi qu’elles sont peu profondes, et qu’elles ne s’étendent point aux parties sous-cutanées, aux tissus charnus. D’ailleurs ces lividités sont traversées de sillons ou lignes blanchâtres plus ou moins profondes, produites par les plis des vêtemens ou par les inégalités du sol : ce qui ne s’observe point aux ecchymoses , ni aux contusions, qui sont l’effet de quelques sévice sou violences extérieures.
On visite ensuite les membres dont on examine la forme , la consistance , la disposition ; on les parcourt avec la main , on les presse avec les doigts, on leur imprime divers mouvemens, pour s’assurer s’il n’y a point de fracture , de luxation. On y fait aussi une longue incision , qui pénètre jusqu’à l’os, mais avec la précaution
d’éviter les gros vaisseaux ; on s’assure par là s’il n’y a point de contusion profonde , de lacération dans les muscles situés sous les aponévroses et couchés sur les os.
On examine particulièrement la tête, le visage, les oreilles, les yeux, le nez, la bouche. On s’assure s’il n’y a point de contusion , de tumeur au cuir chevelu , d’enfoncement aux os du crâne, de lésion extérieure aux fontanelles, aux sutures; si les voies aériennes ne sont point bouchées par quelque corps étranger ; s’il n’y a point de mobilité extraordinaire dans l’articulation de la tête avec la première vertèbre cervicale.
On passe à l’examen du cou ; on cherche s’il n’y a point d’ecchymose, d’éraillement à la peau, d’impression circulaire ou digitale plus ou moins profonde , qui indique quelque violence ou tentative d’étranglement.
On considère ensuite le thorax,et on en remarque la surface , la forme , l’élévation ou l’abaissement; on appuie sur le sternum et sur l’épigastre , pour s’assurer s’il ne sort point quelque fluide écumeux , séreux , sanguinolent , par la bouche ou par les narines. On examine attentivement si la région du cœur n’offre point quelque trace de piqûre ou d’autres sévices.
On termine cette visite générale par la considération de l’abdomen ; on en examine la forme, le volume , la tension , la résistance , lamollesse.
la flaccidité , le cordon ombilical ou le lieu de son insertion. Cette annexe vasculaire est elle fraîche ou flétrie ? Est-elle tombée ou encore adhérente ? Le nombril est-il rouge , en suppuration , ou complètement cicatrisé ?
Après cet examen extérieur , on procède à l’ouverture du cadavre.
§ II. De V ouverture de V enfant.
On commence par le rachis ou colonne vertébrale. On couche le petit cadavre sur la face sternale , et on a soin de placer sous l’abdomen un billot de bois ou un petit sac rempli de foin , de paille , un paquet de gros linge , afin de soulever la portion lombaire du rachis et d’en effacer ou diminuer la courbure.
Alors , avec le couteau tranchant , on fait sur l’occiput , d’un côté à l’autre , une incision transversale qui pénètre jusqu’à lros. On fait ensuite une autre incision longitudinale depuis le milieu de l’occiput jusqu’au sacrum, en suivant la ligne médiane du corps. Puis avec la pointe du couteau on détache en même temps la peau et la masse des muscles qui recouvrent l’occipital et la portion annulaire des vertèbres.
Après avoir ainsi découvert le rachis , on prend de forts ciseaux , dont on engage la pointe sous la portion annulaire de la cinquième vertèbre
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des lombes , aussi près qu’il est possible de la base de son apophyse transverse ; on coupe successivement, et de chaque côte, toute la portion postérieure des vertèbres, en remontant jusqu’à la nuque; puis on détache, on se'pare ce long segment, et on découvre toutes les parties contenues dans le canal rachidien .
En faisant cette préparation, il faut observer s’il n’y a point d’ecchymose, de contusion dans 'épaisseur des muscles, de fracture, de luxation dans les vertèbres, de tiraillement, de distension dans les ligamens qui les affermissent. On ouvre la gaine mémngienne , ou prolongement de la dure-mere, et on examine le cordon rachidien , les nerfs lombaires et sacrés. 11 n’est pas rare de trouver les veines rachidiennes gorgées de sang, et la gaine méningienne remplie de sérosité limpide , jaunâtre ou visqueuse. Mais cet engorgement et cet épanchement ne sont pour l’ordinaire qu’un résultat de la mort , des symptômes qui 1 ont précédée , de la situation dans laquelle le corps a été conservé; on se tromperait donc , si 1 on prenait ces phénomènes pour des marques de commotion ou de violence extérieure.
Quand ils’agit d’ouvrir le crâne de l’enfant , on coupe d’abord les cheveux, s’ils sont trop épais ou trop longs , avec des ciseaux , ou mieux encore avec un rasoir. On fait ensuite une incision qui de la racine du nez s’étend en arrière jusqu’à la
cinquième vertèbre cervicale , en suivant la direction de la ligue médiane et en pénétrant jusqu’à l’os. On fait également une incision transversale d’une oreille a 1 autre , en passant sur le sommet de la tête. On détache promptement ces quatre lambeaux par leur angle supérieur, on les abaisse et on les laisse attachés par leur base ; on sépare aussi et on laisse tomber sur 1 arcade zygomatique les muscles temporo-maxillairesqui adhèrent au crâne ; on en fait de même pour les muscles implantés sur l’os occipital, sur les premières vertèbres du cou , et on les rejette sur le côté, Lorsqu’on a mis à nu la plus grande partie du crâne , on détache et on enlève l’un des os pariétaux et la portion correspondante de l’os frontal. En faisant cette opération , il ne faut point entamer les vaisseaux du cerveau , ni les sinus vei7 neux , ce qui est très-important dans ces recheiches. Pour cela , on fait avec la pointe du scalpel , une petite incision à la membrane qui unit le frontal au pariétal , de manière à comprendre la méninge ou dure-mère. On introduit l’une des lames des ciseaux dans cette ouverture , et on suit les bords du pariçtal pour couper successivement les membranes qui Punissent au frontal, au temporal et à l’occipital. Dans cette section , il faut avoir soin de ne point ouvrir le sinus lateral de la méninge, qui est toujours rempli de sang fluide , et très-voisin de l’angle mastoïdien
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de l’os pariétal. Pour l’éviter, lorsqu’on s’approche de ce point, il faut s’écarter de la commissure membraneuse ou suture , et laisser en cet endroit une petite portion de l’os pariétal.
Après avoir séparé l’os dans ses trois bords, on le soulève, on le renverse vers le sommet de la tète, et on le détache entièrement, en coupant dans son épaisseur à quelque distance de la ligne médiane, a(in de ne point ouvrir les veines qui se rendent au sinus médian de la méninge ; on enlève avec la même précaution la portion de l’os frontal , et on découvre ainsi la plus grande portion de l’un des hémisphères du cerveau ; on fait ensuite la même opération sur le côté opposé.
Quand on a examiné le cerveau , et qu’on s’est assuré s’il n’y a pas de sang épanché dans ses ventricules ou à sa base , on le sépare , et on l’enlève entièrement ; on détache la portion médiane des os qu’on avait laissée, et on continue, s’il est nécessaire , d’examiner l’état du cervelet et du mésocéphale.
On procède ensuite à l’ouverture du thorax. On fait pour cela une incision longitudinale depuis l’extrémité supérieure du sternum jusqu’à la base du cartilage xyphoïde. On en fait également deux autres de chaque côté, l’une supérieure , transversale , dans la direction de la clavicule , jusqu’auprès de l’extrémité acromienne de cet os \ l’autre inférieure, suivant le
contour cartilagineux des côtes jusqu’auprès; do l’extrémité saillante de la quatrième côte asternale. On détache avec le scalpel ces deux larges lambeaux , en y comprenant tous les muscles qui recouvrent la face antérieure du thorax. Pendant cette dissection ,ona soin d’observer s’il n’y a pas quelques vestiges de contusion dans l’épaisseur des chairs.
Après avoir disséqué les deux lambeaux , on. les renverse sur les côtés. Ensuite on coupe avec de bons ciseaux, et de bas en haut, toutes les côtes, à l’exception de la première et des deux dernières. On divise aussi le sternum en travers près de son extrémité supérieure. Cela fait, on saisit avec deux doigts les tégumens qui recouvrent cet os , on en soulève le segment pour le renverser sur l’abdomen , et de l’autre main on détache toutes les adhérences de la portion antérieure du médiastin. On examine alors les viscères du thorax , en commençant par la plèvre et les poumons ; on soulève les derniers pour en bien voir le sommet, la base et la portion dorsale* ainsi que le diaphragme - En soulevant le poumon gauche , on considère la portion dorsale du médiastin ; on y fait une longue incision pour découvrir e,t visiter l’œsophage, l’aorte ; on revient en devant pour examiner successivement le péricarde , le cœur, ses oreillettes, ses ventricules , ses gros vaisseaux , le canal artériel y on considère la
situation , la forme , le volume , la couleur de ces organes. On distingue ce qui peut être l’effet de la mort d’avec les marques de sévices ou de violences. Si l’on trouve du sang épanché et coagulé, on enlève les caillots, afin de découvrir le vaisseau ou l’endroit du coeur qui lui a donné issue. On recueille ensuite celui qui est fluide avec une éponge fine , qu’on exprime dans un vase , afin de pouvoir en déterminer aussi la quantité.
On ne doit pas oublier que les poumons sont gorgés de sang et brunâtres dans la partie la plus déclive, sur laquelle le corps était couché pendant la mort ou le refroidissement ; mais ces phénomènes sont d’autant moins sensibles que le sujet a perdu une plus grande quantité de sang. 11 faut supposer aussi qu’on n’a point changé l’attitude du corps avant la mort complète , et pendant que le sang conservait encore de la chaleur, de la flui-^ dité, du mouvement.
Après l’ouverture du thorax , on passe à celle de la bouche, du larynx et de la trachée-artère. Pour cela on assujétit et on dispose la tête de manière que la partie antérieure du cou soit bien tendue et allongée ; on fait une incision longitudinale , qui comprend l’épaisseur de la lèvre inférieure , et s’étend jusqu’au sommet du sternum : on en fait une autre suivant le contour de la base maxillaire ; puis avec le scalpel on déta^ che la peau et les fibres du muscle sous* cutané
jusqu’aux parties latérales du cou. On met ainsi a nu la région antérieure du cou ; on observe s’il y a des ecchymoses , des contusions ou autres marques de violence. Ensuite on scie l’os maxillaire sur la ligne médiane > et on le divise en deux portions égales , qu’on écarte en coupant successivement toutes les parties adhérentes à sa face interne. Au moyen de cet écartement et de celte dissection , on abaisse la langue et ses annexes ; on parvient à l’isthme du gosier ; on coupe de chaque côté les piliers du voile du palais ; on découvre toute l’étendue du pharynx, dont on examine l’état ; on prolonge l’incision en bas et sur les côtés , pour découvrir l’œsophage, dont on suit le trajet, s’il est nécessaire, sur le corps des vertèbres dorsales jusqu’au diaphragme.
Quand on veut examiner le conduit aérien , on sépare d’abord la thyroïde ; on nettoie et on ahsterge avec une éponge le sang répandu sur la trachée-artère ; puis avec la pointe du couteau on y fait de bas en haut une incision longitudinale jusqu’à l’os hyoïde, en divisant le larynx. S’il est nécessaire d’examiner les bronches , on coupe , avec les ciseaux , de chaque côté , une portion de la clavicule et de la première côte ; on enlève le reste du sternum et les veines sous-jacentes ; on absterge le sang ; on prolonge l’incision jusqu’aux bronches, dont on
peut suivre encore le trajet dans le tissu pulmonaire.
Pour faire l’ouverture de l’abdomen , on prolonge de chaque cote l’incision terminée à 1 extrémité de la quatrième côte asternale , jusqu’à la crête de l’iléon. De là on continue en contournant un peu au-dessus des aines jusqu’à la branche du pubis. On saisit ensuite le segment sternal du thorax , on le soulève , et on détruit successivement , avec la pointe du scalpel , les portions du diaphragme attachées à ce segment. Aussitôt qu’on découvre le ligament ombilical du foie, on le coupe entièrement , et on renverse ce grand lambeau sur les cuisses du fœtus. On aperçoit alors toute l’étendue de la cavité abdominale , et on examine les uns après les autres les viscères qui y sont contenus. On commence par le foie , l’estomac et tout ce qu’on observe dans l’épigastre ; on passe ensuite à l'intestin dont on parcourt tout le conduit, et on finit par les reins et la vessie. On ne néglige point d’examiner l’état où se trouve le système ombilical , le canal veineux.
Lorsque la visite et l’ouverture du fœtus sont terminées , on doit rapporter et remettre dans leur première situation toutes les parties du cadavre. On fait ensuite coudre à grands points toutes les incisions . On nettoie et on essuie le corps ; on l’enveloppe dans un drap qu on fait
coudre , et sur lequel le commissaire met son sceau , pour s'assurer , en cas de besoin , qu'on n’y a point touché , ni fait d'altérations insidieuses. Enfin on le dépose dans un cercueil , et on le laisse entre les mains de l’autorité présente.
On ne doit point , sous prétexte d’absorber le sang et autres fluides , remplir les cavités splanchniques avec du son , de la cendre , de la sciure de bois , encore moins avec de la chaux ou du plâtre ; car s’il était nécessaire par la suite de vérifier quelque point du rapport , on ne pourrait qu’avec beaucoup de peine faire de nouvelles recherches sur le cadavre.
§ III. De la manière de rédiger les observa valions médico-légales , et d’en faire le rapport devant les tribunaux .
Les observations médico-légales , sous le rapport de l’art des accouchemens , ne peuvent avoir pour objet que la femme ou l’enfant. Dans le premier cas, elles roulent le plus souvent sur le viol ou sur la défloration , sur la grossesse , l’accouchement récent, l’avortement. Dans le second il s’agit de la viabilité de l’enfant , de sa mort naturelle ou violente, de l’infanticide.
L’expert , dans ses recherches , doit être toujours calme et de sang-froid , sourd aui bruits
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populaires , aux conjectures hasardées , aux raisonnemens vagues ou prématurés , inaccessible à la passion et aux préjugés. 11 ne doit avoir d’autre but que de trouver la vérité et de l’exposer toute entière avec sincérité, et d’une manière impartiale.
Pour ne rien omettre d’essentiel , s’il ne peut se fier entièrement à sa mémoire , il convient qu il prenne d’abord des notes , et qu’il en fasse ensuite une rédaction claire, précise et méthodique, avant d’envoyer son rapport aux tribunaux.
Une rédaction claire ; c’est-à-dire, qu’il évitera , autant qu’il est possible , les termes de 1 art , parce qu’ils sont le plus souvent inintellibles pour les juges et les hommes de loi; qu’il rejette toute locution qui n’est pas simple, usitée et facile à entendre.
Une rédaction précise \ c’est-à-dire, qu’il en bannisse tout ce qui est inutile , superflu, étranger à son objet , comme les propos indirects , les plaintes exagérées , etc.
Une rédaction méthodique-, c’est-à-dire, que tout y soit exposé avec ordre , et chaque chose a sa place. Mais pour cela, il faut que la rédaction ou le rapport qu’on fait en justice soit composé de quatre parties distinctes , de la formule ou protocole, de la narration, de la description et de la conclusion.
La formule doit contenir les noms , titres et
qualités de l’expert , le lieu de son domicile ; le jour, l’heure où il a reçu l’ordre de faire la visite judiciaire ; le nom de l’huissier ou autre officier ministériel qui lui a signifié cet ordre ; la désignation de l’autorité qui l’a requis; l’indication du lieu où il s’est transporté, celle du jour et de l’heure où il a opéré , celle des personnes , telles que médecins , magistrats , officiers civils , etc. , qui ont assisté à son opération.
Lcincirration doit comprendre ce qui a rapport au lieu de la visite , à la situation et à l’attitude du sujet , a son âge, à sa grandeur exacte et non approximative , à ce qu’on trouve sur lui et aux environs de son corps.
La description ne doit renfermer que le détail des faits qui concernent purement l’objet de la visite , ou recherche médico-légale. S’agit-il de la grossesse , il faut décrire , spécifier les signes qui la caractérisent / les mouvemens du fœtus et la manière dont on les a constatés. Si ces signes n’existent pas, et qu’on trouve néanmoins des changemens dans le volume , la figure , la situation , etc. , de l’utérus , on en donne la description. S’agit-il d’un accouchement récent , on décrit les marques ou signes qu’on en trouve dans les mamelles , dans les parois de l’abdomen , et dans les organes tant externes qu’internes de la génération. Enfin , lorsqu’il est question de l’infanticide , on décrit
toutes les marques de sévices qu’on découvre sur le corps du fœtus ; on en expose la nature , le nombre , la forme , l’étendue , la profondeur , en un mot, les dimensions d’après une mesure connue, légale ou déterminée par la loi. On ne néglige pas surtout l’hydrostatique des poumons et les résultats quelle fournit.
Eufin Ici conclusion doit contenir le jugement du médecin-expert; c’est la conséquence directe et immédiate de la narration et de la description c est-a-dire des faits qui ont été observés dans la visite. Elle suppose que l’expert a toutes les qualités d’un bon observateur ; qu’il connaît parfaitement les lois les plus constantes de la nature, et les pi incipes de son art ; qu il est bon logicien et surtout honnête homme; que par la justesse de son esprit il est capable de bien saisir le véritable rapport ou liaison des faits positifs avec leurs conséquences , et que par sa moralité il e-st incapable d’altérer la vérité, de donner pour douteux ce qui est certain et réciproquement, en un mot de favoriser le crime et de nuire k l’innocence.
Ainsi , par exemple , quand il a senti les mouvemens d’un fœtus dans la matrice, il doit nécessairement en conclure que la grossesse existe , et qu elle est plus ou moins avancée , suivant que la matrice occupe plus ou moins d’espace dans 1 abdomen ; mais lorsqu’il ne trouve qu^
le développement de ce viscère , sans mouvez ment actif ou passif du fœtus, il doit se tenir dans le doute , ne prononcer ni la présence, ni l’absence de la grossesse. Toutefois il est plus sûr alors de présumer cet état et de demander du temps jusqu’à ce que la vérité s’éclaircisse ; c’est lé moyen d’éviter toute scandaleuse et funeste méprise*
Il en serait de même après la visite judiciaire d’un enfant nouveau-né. Si l’on trouve au cou une dépression profonde, circulaire, ecchymosée, avec altération , éraillement de la peau ; ou bien si la bouche et les narines sont remplies de linge , de charpie ,* ou bien s’il y a des plaies qui pénètrent dans le cerveau, dans le cœur, dans les gros vaisseaux -, si d’ailleurs l’hydrostatique des poumons démontre qu’ils ont servi à la respiration , il est évident que l’enfant a vécu après sa naissance , qu’il a été mis à mort criminellement ; par conséquent l’infanticide est incontestable.
Cette dernière expérience est de rigueur , en sorte que tout rapport sur l’infanticide serait incomplet et ne prouverait absolument rien , si l’on n’y faisait mention de la manière dont les poumons se comportent dans l’eau , si l’on ne disait point qu’ils surnagent ou qu’ils se précipitent au fond du vase. Dans le premier cas , ils prouvent que la respiration a eu lieu avant la mort du fœtus , s’il est constant qu’on n’y a
point insufflé de l’air , et que la putréfaction n’y a point développé des gaz capables d’en augmenter la légèreté spécifique ; donc alors il ne reste plus de doute sur le crime d’infanticide , quand on trouve d’ailleurs des marques de sévices ou de violences sur le corps. Dans le second cas , c’est-à-dire , lorsque les poumons se précipitent complètement , en masse et par fragmens , au fond de l’eau , c’est une preuve que le fœtus n’a point respiré ou vécu après sa naissance ; par conséquent il n’y a point d’infanticide proprement dit.
Mais il y a des circonstances où il est absolument impossible de faire l’épreuve hydrostatique des poumons, parce que ces organes ont été retirés du thorax, et tellement cachés qu’on ne peut les trouver. Voici un exemple de cette singulière suppression, peut-être l’unique de son espèce , qui nous a été communiqué par le docteur Moncourier , médecin à Nanterre. Une femme non-mariée, était déjà mère de quatre enfans qu’elle avait conservés et fait élever. Devenue enceinte pour la cinquième fois , à la suite d’un amour encore illicite, elle accouche clandestinement et sans qu’on sache ce qu’elle a fait de son enfant. Mais un de ses voisins , poussé par un esprit de curiosité ou par quelque autre motif , s’en ,va faire un jour des recherches dans le fumier qui était devant l’habi-
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tation de cette femme , et y découvre la poitrine d’un etifant nouveau-né , aplatie et entièrement vide ; on en avait retiré les poumons et le cœur. Cette découverte donne l’éveil ; le maire du lieu en est averti; il ordonne de nouvelles perquisitions. On trouve en d’autres endroits séparés , et plus ou moins éloignés du premier , les bras , les cuisses, le reste du tronc et les os du crâne. On fait encore des recherches pour découvrir les poumons ; elles sont inutiles.
Dès-lors le soupçon plane sur la femme qu’on avait su être enceinte, mais dont on ignorait l’accouchement. On l’interroge ; elle avoue que surprise par les douleurs du travail , elle est accouchée seule et debout , que l’enfant est tombé par terre et n’a donné aucun signe de vie , malgré les soins qu’elle lui a prodigués. Elle ajoute que , croyant alors inutile de montrer un cadavre au public , elle l’avait fait enfouir en cachette. Comme elle se voit prévenue d’infanticide , elle tâche de se justifier en disant qu’elle avait déjà élevé quatre enfans , et qu’elle ne se serait pas comportée différemment à l’égard du cinquième s’il avait vécu. On lui demande pourquoi elle a divisé le cadavre et vidé la poitrine de son enfant ? Elle répond que ce n’est pas elle qui a fait cette opération, et qu’elle n’en connaît point Fauteur. On lui demande encore ce que sont devenus les poumons ? Elle dit qu’elle l’ignore^
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et continue de se renfermer dans un système de dénégation absolue.
Cependaut on requiert un médecin et un chirurgien pour faire la visite des pièces ou parties de cadavre qu’on avait trouvées. Ils en font le rapprochement , et s’assurent qu’elles appartiennent au même individu. Ils ne peuvent point constater si l’enfant a respiré ou vécu après sa naissance , puisque les poumons n’ont point été trouvés. Mais en examinant les différentes sections faites avec un instrument tranchant sur îe tronc et dans ses articulations avec la tête et les membres , ils observent que les tégumens et les chairs n’y ont éprouvé aucune rétraction ; d’où iis sont portés à conclure que le corps , soumis a leur examen , a été démembré après l’extinction complète des propriétés vitales , et que par conséquent cette femme peut bien être accouchée d’un enfant mort, comme elle l’affirme dans sa déclaration.
Après cette visite et ce rapport , l’accusée est mise en arrestation. Mais la nuit suivante elle déchire sa jupe avec les dents , en fait une corde et s’étrangle On. la trouve morte le lendemain dans la prison : ce qui met fin à cette affaire , et en empêche toute poursuite ultérieure.
11 se présente ici quelques réflexions. D’abord il est évident qu’on ne pouvait point décider, par le secours de la physique médicale , si l’enfant
avait respiré ou non , puisqu’il était impossible de soumettre les poumons à l’épreuve hydrostatique. On ne pouvait donc pas décider non plus si cet enfant avait vécu ou non après sa naissance, attendu que vivre et respirer sont la meme chose en médecine légale.
Mais le défaut de rétraction , observé par les experts dans les tégumens et les chairs qui avaient été divisés , pouvait-il faire croire que la femme était accouchée d’un entant mort, comme elle l’avait déclaré dans son interrogatoire ? Ce n’est pas là notre sentiment ; car il était possible qu’on eût fait périr cet enfant après sa naissance , et qu’on eût attendu le refroidissement du cadavre avant de le démembrer. Or , dans cette supposition , les tégumens et les chairs , dépourvus de toute contractilité vitale , ne se seraient certainement pas rétractés après leur division, quoique l’enfant eût vécu après sa naissance. Par conséquent le défaut ou l’absence de cette rétraction , n’auraient pu faire croire alors qu’il était mort avant de naître.
D’ailleurs quelle induction pouvait-on tirer de ce défaut de rétraction dans le casdont il s’agissait ?. C’étaient les lambeaux d’un enfant qu’on visitait long-temps après la mort, qu’on avait retirés d’un fumier où la putréfaction des matières animales et végétales qui les entouraient, avait dû augmenter le relâchement et la flaccidité des tissus ,
favoriser et accélérer la dissolution à laquelle tout cadavre tend naturellement , par cela seul qu’il n’est plus sous l’empire de la vie. Les experts, au lieu de considérer le défaut de rétraction dans les chairs , qui était un signe fugace , équivoque ou de peu de valeur, auraient mieux fait, ce semble, d’examiner s’il existait ou non des ecchymoses , des contusions sur les parties du cadavre qu’on avait trouvées. La présence ou l’absence de ces marques de sévices , auraient fourni , sinon une preuve, du moins une probabilité pour ou contre le crime qu’on recherchait.
Quoi qu’il en soit , la femme aurait eu bien de la peine a se décharger d’une accusation aussi grave, si elle avait été mise en jugement. Comment aurait-elle pu persuader qu’elle était accouchée d’un enfant privé de la vie? comment se serait-elle justifiée d’en avoir soustrait le cadavre, surtout d’en avoir vidé le thorax, et dérobé les poumons , dont l’examen aurait pu lui être si avantageux , si elle avait été innocente ? Une telle conduite n’aurait-eîle pas fait présumer qu’elle était coupable ? N’aurait-elle pas indiqué l’intention d’empêcher que ces organes ne fournissent la preuve d’un crime dont elle craignait d’être convaincue et sévèrement punie ?
Cette observation nous a un peu éloigné de notre sujet. Pour compléter ce qui concerne la conclusion ou jugement des experts , sur le cas
soumis à leur examen, nous ajouterons qu’en terminant leur rapport , ils doivent dire aussi à quelle heure ils ont achevé leur opération , et avec quelles personnes ils se trouvaient alors réunis. Us doivent même indiquer le nombre de jours ou de vacations qu’ils ont employés , s’il y en a eu plusieurs.
Pour faire mieux concevoir les règles ou préceptes que nous venons d’établir, et pour en rendre l’application plus facile , nous allons joindre ici quelques exemples de rapports sur les principales questions de médecine léga le que nous avons discutées. Nous réunirons par là deux grands avantages , celui de retracer en peu de mots ce que la théorie offre de plus essentiel à connaître sur ces questions , et celui d’en faire mieux apprécier les conséquences pratiques les plus immédiates.
§. IV. j Exemples de rapports sur les questions
de médecine légale relatives à V art des accou -
chemens.
Nous n’avons ajouté ici quelques exemples de rapports, que pour donner une idée de la méthode avec laquelle on doit rédiger ces sortes d’actes judiciaires. On y distinguera les quatre parties dont ils doivent être composés , c’està-dire , la formule ou protocole r la narration ,
la description et la conclusion ou jugement du médecin-expert. Nous ayons tâché surtout d’y mettre la précision et la clarté nécessaires , pour qu’ils soient entendus même des gens les moins versés dans les sciences médicales . Enfin , on y verra la manière simple dont on doit les terminer pour qu’ils soient complets. Ils pourront donc servir d’exemple, et en quelque sorte de modèle aux médecins, chirurgiens, accoucheurs et sage-femmes , chargés par les tribunaux de constater l’état des femmes et des enfans , dans les cas dont nous avons parlé, en traitant les questions relatives à l’art des accouchemens.