CONCEPTIONS ANCIENNES TOUCHANT L'ACTION VASCULAIRE DE LA QUININE
S 1. — Action vaso-motrice de la quinine.
Nous abordons ici une question qui a fait l’objet, dans le cours du siècle dernier, d'opinions infiniment diverses et contradictoires. Dans l’ensemble, si un certain nombre d'auteurs refusèrent à la quinine aucune action vasomotrice et conclurent de leurs recherches qu'elle agissait uniquement sur le cœur (Binz, Bouvier, Lewitzki, Block, Neumann), la plupart des médecins et des physiologistes, en revanche, atiribuèrent à cet alcaloïde une action vaso-motrice des plus importantes. Il s’édifia toute une théorie « vaso-motrice » de l’action de la quinine qui prétendait expliquer tous les effets physiologiques de l’alcaloïde, y compris les effets cardiaques, et toutes ses propriétés thérapeutiques. Cette théorie trouva
son expression la plus complète dans les articles thé-
Eu
rapeutiques de Huchard (Thérapeutique clinique) et dans la thèse de Cotard, intitulée Des applications thérapeutiques de la quinine tirées de ses propriétés vasomotrices.
Mais les divergences d'opinion s’établirent rapidement au sujet de la nature de cette action vaso-motrice. Cependant, dans l’ensemble, malgré l’apparente complexité des descriptions, les opinions exprimées par les auteurs peuvent être classées en trois catégories. Les uns aitribuèrent à la quinine des propriétés exclusivement vaso-constrictives, les seconds lui attribuèrent des propriétés exclusivement vaso-dilatatrices ; pour les troisièmes, la quinine était vaso-constrictive aux faibles
doses, pour devenir vaso-dilatatrice à dose plus élevée.
4° Théorie de l'action exclusivement vaso-constrictive.
Elle fut soutenue surtout par C. Cavazzani, par Goyon et par Gübler. G. Cavazzani tira cette conclüsion d’expériences faites sur les grenouilles. Ayant injecté sous la peau du dos un certain nombre de gouttes d’une solution de quinine, il observa un ralentissement des mouvements du cœur, et, en examinant au microscope la membrane interdigitale de l'animal en expérience, il constata une vaso-constrielion très nette ; puis au bout d’un certain temps il vit le cœur s’arrêter en systole. Il en conclut que la quinine exerce, à toutes les doses, une action vaso-constrictive énergique et que les effets toniques sur le cœur, qui pour lui, comme on l’a vu, sont l'effet cardiaque essentiel de l’alcaloïde, sont dus
à cette action vaso-constrictive, la sténose des vaisseaux pouvant finir par arrêter le cœur.
Goyon, dans sa thèse, admet de même que la quinine exerce à toutes les doses, une action vaso-constrictive énergique, qui tient sous sa dépendance les effets cardiaques qui pour lui aussi sont essentiellement toniques.
Gübler, dans les Commentaires thérapeutiques du Codex soutient égalemeni que la quinine a un effei essentiellement vaso-constricteur, par excitation du sym-
pathique.
2 Théorie de l’action exclusivement vaso-dilatatrice.
Celle-ei fut soutenue surtout par Chirone et par Curei en Italie, par L. Colin en France et par Schraff en Allemagne.
Chirone en fut le plus ardent défenseur. D’après lui, la quinine produit, dès le début de son action, et, aux doses les plus faibles où elle a une action physiologique, une vaso-dilatation marquée qui est seule à jouer un rôle dans les modifications de la pression observées. Chirone s'appuie sur l’expérience suivante : il fait à un lapin une injection sous-cutanée de 0 gr. 05 de bisulfate de quinine après avoir coupé tous les troncs nerveux innervant l'oreille : branche de la cinquième paire, branche du plexus cervical, branche du sympathique ; après avoir isolé ainsi l'oreille du lapin de toutes ses connexions nerveuses, il observe une dilatation des
vaisseaux de l'oreille après injection de quinine. Il
s’agit donc d’après lui d’un effet vaso-dilatateur qui serait dû exclusivement à une action sur la tunique musculaire des vaisseaux, indépendamment de toute action nerveuse. La même opinion a été soutenue par Curci. D’après cet auteur, la quinine produirait constamment une vaso-dilatation; mais celle-ci serait due à une paralysie partielle du grand sympathique, c’est-à-dire à une action nerveuse, et non à une action directe sur la tunique musculaire des vaisseaux.
L. Colin admet également que la quinme produit des effets essentiellement vaso-dilatateurs. Pour lui, il s’agit également d’une action sédative sur le sympathique.
Enfin Schraff dit avoir observé que chez l'animal, l'injection d’une solution de quinine provoque un abaissement progressif de la tension, bien que les contractions cardiaques conservent leur force ; il en conclut que cette chute de pression ne peut s'expliquer que par up effet vaso-dilatateur qui se produit quelle que soit la
La
dose de quinine injectée.
3° Théorie de l’action mixte.
Un certain nombre d’auteurs concilièrent ces deux théories opposées et vinrent soutenir que la quinine aune action vaso-motrice variable suivant les doses. Æ{le serail d'abord vaso-constrictive, puis produirait la vasodilatation à partir d'une certaine dose. Cette opinion rallia un grand nombre de suffrages et devini peu à peu classique. Elle fut surtout soutenue par Stiénon en Belgique, par Wild en Angleterre, par Schroff Junior en Allemagne et par Cotard en France.
Stiénon à puissamment contribué à l’établir par une importante série d'expériences m‘thodiques. Voici, rsumée, sa conception de l’action vaso-motrice de la quinine. À petites doses, elle a un effet vaso-constricteur par excitation des centres vaso-moteurs, mais dès que son action se prolonge, se répète ou s’accentue, l’exeitation des centres vaso-moteurs, suivant une loi générale, fait place à leur paralysie : d’où vaso-dilatation passive, due à une paralysie des centres vaso-moteurs d'une part, du tronc et des branches du sympathique d'autre part, et nullement à une action directe sur la tunique musculaire des artères.
Stiénon apporte à l’appui de cette thèse le fait suivant : l’acide carbonique ou le carbonate de soude jouissent de la propriété d’exciter les centres vaso-moteurs et par conséquent de resserrer le calibre des vaisseaux. Or, ils perdent cette propriété chez l’animal quinisé. En effet, alors que, chez le chien normal, l’arrèt de la respiration artificielle,en produisantune accumulation de CO* dans le sang, excite le centre vaso-moteur et produit une constriction, celle-ci n’a pas lieu chez le chien quinisé. On observe le mème fait à la suite d’une injection intraveineuse de carbonate de soude. De même, après une injection de quinine, on ne peut provoquer les variations du calibre des vaisseaux sous l'influence de l'excitation des nerfs sensitifs, comme normalement.
K.-B. Wild admet, lui aussi, que la quinine produit d’abord une vaso-constriction, puis une vaso-dilatation des vaisseaux à dose plus forte : mais de plus, le contact
prolongé d’une solution de quinine avec la paroi d’un
vaisseau produirait au bout d’un certain temps une nouvelle vaso-constriction. Donc, il y aurait à petite dose, vaso-constriction ; puis à dose moyenne, vaso-dilatation ; puis à dose massive, de nouveau vaso-constriction par action locale.
Cotard enfin, dans sa thèse, soutient pour son compte personnel cette théorie de l’action mixte de la quinine sur les vaisseaux après avoir passé en revue tous les travaux sur ce sujet.
Cette théorie de l’action mixte sur les vaisseaux finit par acquérir droit de cité dans les traités classiques. Manquat, par exemple, dans son Traité de thérapeutique, écrit que la quinine produit aux faibles doses une vasoconsiriction par excitation du sympathique, et à des doses plus élevées une vaso-dilatation par paralysie des nerfs vasculaires et des centres vaso-moteurs.
Telle est, résumée dans ses grandes lignes, la théorie de l’action vaso-motrice de la quinine, à laquelle on accorda, dans le cours du siècle dernier, une telle importance. Mais les recherches plus récentes, et en particulier les expériences faites sur le cœur isolé, ont montré toute l'intensité de l'effet dépresseur de l’alcaloïde sur le myocarde, et ont permis d'établir que la plupart des phénomènes que l’on avait tenté d'expliquer par une action vaso-motrice, notamment la chute de la tension artérielle, étaient dus en réalité à la diminution de l’énergie systolique. Aussi la théorie de l’action vaso-motrice de la quinine qui ne s’appuyait sur aucun fait précis, fut-
elle abandonnée peu à peu.
$ 2. — Effets de la quinine sur la pression artérielle.
Rien de plus variable que les diverses opinions émises touchant les effets de la quinine sur la pression artérielle. Cela tient à ce que les auteurs avaient, comme nous l'avons vu, des opinions extrêmement variables tant sur la facon dont la quinine agit sur le cœur que sur la manière dont elle modifie le calibre des vaisseaux ; la pression dépendant de ces deux facteurs, on conçoit combien il put y avoir d'opinions différentes. Cependant ici encore, elles peuvent se classer en trois catégories.
Les uns crurent que la quinine produisait essentiellement une hypertension, les autres lui attribuèrent des effets exclusivement hypotenseurs.
Une troisième théorie enfin fut celle du physiologiste belge Stiénon; celui-ci, tenant compte à la fois de l'influence dépressive exercée par la quinine sur le myocarde et de ses effets vaso-moteucs différents suivant les doses, admit que l’alcaloïde produit une chute globale de la tension artérielle, mais que la courbe de celle-ci subit des variations en rapport avec ces influen-
ces contradictoires.