Voy. Appendice, n° I
moins destinés au Irailement des maladies qu'à certaines pratiques superstitieuses. On voit môme par Aristophane qu'ils vcndaientdes anneaux ou des pierres magiques, et par Aristote qu'ils captivaient la foule en étalant dans leurs boutiques toutes sortes d'animaux malfaisants ou merveilleux. — Ainsi l'ensemble de la pratique médicale était concentré dans les mains du médecin, du moins en Grèce, et à Home sous les premiers empereurs; les pharmacies proprement dites ont commencé avec les écoles arabes. L'officine était à la fois une pharmacie, une salle de pansements, un cabinet de consultations; il y avait aussi échange de bons procédés entre le médecin et le barbier : le barbier donnait des conseils aux malades^ et le médecin vendait des cosmétiques aux pratiques de son voisin.
Ce n'est pas uniquement la santé qu'on allait chercher dans la boutique du médecin. Plante nous est témoin que, malgré la défense énergique d'Hippocrate dans le Serment, on venait y acheter du poison; je voudrais au moins croire que c'était toujours pour soimême et jamais pour les autres.
Charinus, dans le MarcJtancL ne pouvant supporter les excès de la rigueur paternelle : «Pourquoi vivre? s'écrie-t-il ; il vaut mieux en finir; c'est décidé, je vais chez un médecin et je me donnerai la mort avec du poison.»
Corliim'st, ibo ad uiedicuui, atqne ilii uie toxico morli dabo.
Heui-eusemcnl i'-barinus n'a pas le lenq)s de céder à celle mauvaise pensée. Eutychus, ^on ami, avait écouté
SOLS LA RKrUIiLIUUE. 2,}
le monologue; il lui olTrc ses services el sa bourse; Cliarinus aceeplc avec euipressemeut, et eniève ainsi à quelque médecin trop complaisant l'occasion de se rendre coupable d'une complicité qui, dans l'antiquité, faute des lumières de la médecine légale, était plus justiciable do l'honneur médical que de la loi.
^'on-seulement le médecin traitait les malades dans son oflicine, mais encore il les prenait à demeure chez lui, et son habitation devenait une véritable c//;/z^?/^, ou, sivousainu'z mieux, une maison de santé. C'est là un fait qui nous est révélé encore par Piaule dans les Ménechmes, pièce dont la donnée est fort semblable à celle de V Amphitryon, mais où le comique est plus gai et plus soutenu, puisque les dicuN: n'interviennent pas et que tout l'intérêt roule sur la ressemblance absolue de deux jumeaux. La scène n'est pas tout à fait à l'avantage des médecins; je crains même que quelque confrère affairé, trop sûr de lui, et passablement naïf en sa manière d'interroger, ne se reconnaisse dans le portrait tracé par Plaute. Qu'y faire? Nous avons nos faiblesses et nos ridicules, à Paris comme à Rome, et la comédie est trop charitable pour ne pas nous en avertir. De tout temps on a lancé des épigrammes contre les médecins; je ne m'en soucie guère : les médecins ne s'en trouvent pas plus mal et les malades ne s'en portent pas mieux. Même les épigrammes sont précieuses à recueillir de la bouche de Piaule, car elles sont pour moi une nouvelle preuve de la présence des médecins à Rome; les ridicules qu'on n'a pas fréquemment sous les yeux ne donnent ni tant de verve au poclc, ni tant de gaietéau public. Mais j'abandonne la
20 1)K LA MÉDECINE A UOME
parole à M. Ménière \ el par conséquent je lui laisse toute la responsabilité des mauvaises plaisanteries. Que la peine en retombe sur sa tète et non pas sur la mienne. Je ne prétends en tout ceci à rien autre chose qu'à mettre en lumière un fait peu connu : Tbabitude où les médecins de l'antiquité étaient de prendre des malades comme pensionnaires ; ce qu'on pouvait déjà soupçonner, du reste, par tout ce que nous avons dit de lOffcine hippocratique et des opérations qu'on y pratiquait.
« Les Ménechmes sont deux frères jumeaux dont la singulière ressemblance occasionne des quiproquo bizarres ; on prend toujours l'un pour l'autre. Par suite de ces méprises, le beau-père d'un des Ménecbmes croit son gendre fou ; il veut le faire traiter et appelle un médecin renommé dans la ville... En attendant le médecin, il se plaint en ces termes :
« — J'ai mal aux reins de rester assis, mal aux yeux de regarder. L'insupportable personnage ! qu'il a de peine à en finir avec ses malades !
« Le vieillard impatient ajoute ce trait piquant à l'adresse d'un homme qui, sans doute, ne brille pas par la modestie, et qui explique toujours ses retards par des causes importantes :
Ait se obligasse crus fracluni yEsculapio, Apollini autein brachium ^.
« — Il va me raconter qu'il a dû réduire à Esculape une fracture de jambe et une fracture de bras à Apollon. Je doute si c'est un médecin que j'ai mandé ou un forgeron. (Sans doute notre docteur traînait avec lui tout un attirail d'ins-
1 . Je me suis seulement permis qucl(|ues addilious linges de Piaule lui-même et quelipics reclilications dans la Iraduclion d'après le nouveau et excellent texte de Hitschi.
2. Rotrou, dans sa comédie ûa Ménechmes, traduction Irès-libre
sous LA RÉPUBLIQUE. 27 ,
truments.) Enfin le voici : — Accélère donc Ion pas de fourmi. — Voyons, vieillard, de quoi s'agit-il? s'écrie le médecin sans autre préambule; que m'as-tu dit? Est-il fou ou furieux? est-il pris de léthargie ou d'hydropisie? — Mais c'est pour le s ivoir que je t'ai fait venir et pour que tu le guérisses. — Rien n'est plus facile ; j'en guérirais six cents comme cela en un jour. — Hélas ! c'est un traitement qui exige une grande attention; ne t'épargne point. — Foi de médecin, je te le rendrai sain et sauf ; je te le traiterai avec le plus grand zélé.
« Pendant cet entretien, le malade arrive.
« — Salut, Ménechme! dit le médecin. Pourquoi te découvres-lu les bras ? Tu ne sais pas combien tu aggraves ton mal?
(i MÉNECHMic. Va te faire pendre.
« LE viiin.LARD. Saisis-tu ?
«LE MÉDECIN. Comment ne saisirais-je pas *? Un champ d'ellébore n'y suffira pas! Mais, dis-moi, Ménechme, bois-tu du vin blanc ou dû vin fort en couleur?
« Ménechme se fâche; il traite fort mal le médecin : — Que
de celle de Piaule, a saisi assez vivement le tour de cette partie du dialogue :
Qu'il est long à venir ! que je suis las d'attendre , Et que de vains discours il va me faire entendre ! Il persuadera, si l'on veut l'écouter.
Qu'un mort par son moyen vient de ressusciter; Qu'il a remis la jambe ou le'bras de Mercure, Ou qu'il a guéri Mars d'une insigne blessure. Cependant qui saui'ait ce qu'il fait là dedans, Le verrait consulter sur quelque mal de dents;
1. Ecquid sentis? — Quidcm senlicim?... Il y a , si je ne me trompe, dans ce verbe sentis un jeu de mots intraduisible. Il signifie comprendre et sentir, et je suppose que Ménechme accompagne son va le faire pendre d'un vigoureux coup de poing ù l'adresse du médecin, qui avait grande raison de lui reconmiander de ne pas mettre son brasàl'air. Alors le vieillard demande ironiquement au médecin s'il a bien compris la portée du coup, s'il est bien éclairé maintenant sur la question du diagnostic. Du reste, celte scène a été Irèsbien remaniée par Rilscbl, sur l'autorité des manuscrits.
2H [)" LA MI-DECINE A HOMK
ne nie dcmaiules-lu si je mange du pain rouge, ou Niolcl, ou jaune? si je me nourris d'oiseauv à écailles ou de poissons à plumes?
« LE viEu.LAnD. iNe vois-lu pas qu'il est en délire? Que tardes-tu à lui donner une jiotion avant que la folie ne s'en empare tout à fait?
<' Mais le médecin n'est pas si pressé de prendre un parti ; il interroge encore; il veut éclaircir celte affaire difficile : — Dis-moi, Méneclmie , tes yeux deviennent -ils jamais durs?
« — MKNErnJE. Kst-ce que tu me prends pour une ?îiulcrelle, imbécile?
« ].r. MKDF.cix. Entonds-lu quelquefois ton estomac crier?
(( LE MALADE, (juaud j'ai bien mangé, il ne crie pas ; c'est quand j'ai faim qu'il se meta crier.
« LE DOCTEUR. Par Pollux! sa réponse n'est pas celle d'un insensé. T'endors-tu facilement quand tu te couches? Dorstu jusqu'au jour?
« MÉNECHME. Jc dors quand j'ai payé mes dettes. (Jue Jupiter et tous les dieux te confondent, maudit questionneur!
« Cette colère confirme le médecin et le vieillard dans leur croyance erronée, et ce dernier s'écrie : — Je t'en prie, médecin, hâte-toi d'agir; fais ce qu'il convient. Ne vois-lu pas qu'il est fou et qu'il a son accès?
« LE MÉDECIN. Sais-tu qucl est le meilleur parti îi prendre? Fais-le porier chez moi : je pourrai le traiter à mon aise. Et il ajoute, s'adressant au malade: — Tu boiras de l'ellébore', certes, pendant une vingtaine de jours. »
Ainsi Plante n'a pas manqué à la coutume des poi-lcs de se venger de leurs infirmités ou de leurs maladies par des épigrammes contre les médecins; mais, toute réflexion faite, les épigrammes de Piaule ont pour moi, je le répète, un intérêt très-réel. En général on ne se moque guère de ce qui n'existe pas , et si dans le Charançon et dans le Cordage on rencontre quel-
sors LA RKPrRunuE, 20
ques liails plus ou moins aiguisés, décochés contre les médecins, c'est c{u'à Rome, contrairement à l'assertion de Pline, nous avions des confrères quand on jouait ces deux pièces aux grands applaudissements de la multitude.
Dans le Charançon, une vieille mégère anonyme, esclave de Cappadox, un homme du plus ignoble métier, se charge de favoriser l'entrevue de deux amanis en l'absence de son maître. Pour prix de sa complaisance elle reçoit un broc de vin cpi'elle avale d'un seul trait et se prépare à verser de l'eau aux malencontreux qui viendraient la troubler; Palinure, l'esclave de Phédrome, qui voit le manège, ne trouve rien de plus plaisant que de dire à son maître : <c Vois-tu la vieille au chef branlant pratiquer la médecine (medicinam facit); elle s'administre le vin pur et offre de l'eau à ceux qui demandent à boire.
Dans le Cordage, entre Labrax et Gripus (deux pendards, si jamais il en fut), s'établit le petit dialogue suivant : — Comment te portes-tu? — Eh! que t'importe? es-tu donc médecin? — Non, par Pollux î je suis plus que médecin d'une lettre dans mon nom !
Quid tu? Num medicus quaeso's?
— Immo edepol iina lit-era plus sum quam midiciis.
— Tu es donc meiidicus (mendiant)?
Tuui tu
Mendicus es ?
Et voilà, reprend M. Ménièrc, comment ces drôles traitaient les pauvres praticiens qui se tuent à rendre la
santé aux maladesetqueringralitude des clients ne dégoûte pas d'un métier où les seules àraes élevées trouvent de douces compensations. En vérité, Labrax, GripusetPalinure ne valaient pas la peine d'être pris si fort au sérieux : les jeux de mots sont d'assez mauvais goût et dignes de ceux qui les font; voilà tout ce que j'en puis dire.
Depuis qu'il y a des médecins et des malades, la question des honoraires a toujours été un grand sujet de débats, surtout après la guérison : le malade se plaint amèrement que le médecin veuille vivre de son état, et le médecin trouve assez mauvais que le client marchande ainsi la vie et la santé. Pline affirme que la médecine est le plus lucratif de tous les arts; il ajoute que les médecins ont fini par enrichir tous ceux qui les servent : jusqu'aux esclaves chargés d'administrer les bains et de pratiquer les frictions. Caton accuse les médecins de ne se faire payer que pour tuer leurs malades plus à l'aise, et Pline, commentant ce passage, écrit que jamais profession ne fut plus fertile en empoisonnements et en captations de testaments. Puis, suivez cette belle logique : « Rien, dit-il, n'est plus avantageux que le grand nombre de ces aventuriers (le mot est charitable pour nos confrères venus de Grèce au secours des Romains); car ce n'est pas la pudeur, mais la concurrence qui fait baisser leurs prix; et sans parler des turpitudes des médecins, que dire des marchés cupides quand la destinée est pendante, de ces douleurs taxées, de ces arrhes prélevées, sur la mort, de ces opérations à moitié terminées et payées deux fois? » — Dans ces accusations que Pline porte sans réserve et
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sans mesure conire toute la classe des médecins, il y a autant d'ignorance que de parti pris.
Par exemple, en ce qui concerne les honoraires, nous pouvons opposer aux assertions de Pline le témoignage de Plante et celui d'un poëte grec, Cratès de Tlièbes, qui écrivait sous les premiers successeurs d'Alexandre. Nous savons par eux (en tenant compte de l'ironie) ce que coûtait la visite ou la consultation d'un médecin ordinaire. Cratès l'estime à un franc, et Plante à un peu plus d'un franc cinquante centimes. •
Dans VAululaire ou YHomme à la Marmite, Gongrion le cuisinier, qui venait de recevoir quelque mauvais coup de l'avare soupçonneux, du père assez peu clairvoyant de la belle mais trop facile Phaedra, s'écrie : « On me loue pour une didrachme et j'en dépenserai davantage pour le médecin! » Or, la didrachme valait environ 1 fr. SO c. de noire monnaie, et en supposant que le médecin demande quelque chose comme 2 fr., il n'y aura vraiment rien à dire. Même à ce compte, les malheureux praticiens de quartier, les médecins desGongrion, devaient mener assez triste vie, faire assez maigre chère.
A côté de ces confrères modestes et peu rétribués, il y avait, il est vrai, à Rome^omme à Paris, les médecins en renom, les habitués des maisons patriciennes et princières qui tout naturellement se croyaient en di'oit de prélever un ample tribut sur leurs nobles clients. Si l'honneur était quelquefois en souffrance , du moins la bourse était toujours assez bien garnie. Ainsi les Gassius, les Galpetanus, les Arruntius et bien d'autres
;î2 de la iMi;i)Er,FNE a uomk
recevaient des princes plus de .^0,000 l'r. par an. Slertinius estimait ses soins à la cour plus de 100,000 fr., sans complersa clienlèlequi lui en rapportait 120,000; — Claude donnait au frère de ce médecin des honoraires non moins élevés, si bien que les deux frères, même après avoir compromis leur fortune à embellir Naples, laissèrent encore à leurs héritiers G millions 300,000 fr. ; — Thessalus, qui ne marchait jamais sans un immense et brillant corlége d'esclaves, fit relever les murs de sa ville natale et laissa plus de 2 millions; — Charnus, venu de Marseille pour s'établir à Home, se fil payer 42,000 fr. pour une visite en province, et Claude put confisquer 2 millions 100,000 fr. sur le chirurgien Alcon qui, au retour de l'exil, eut bientôt réparé une brèche aussi énorme. Ces fortunes colossales, ces honoraires exagérés sont à peu près inconnus dans les temps modernes. Après tout, il est juste que les riches payent pour les pauvres, suivant le précepte d'Hippocrale, mais à la condition qu'on n'oubliera pas non plus cette autre recommandation vraiment chrétienne et qui émane également de l'école de Cos : « Si un médecin arrive dans une ville où il y a des malades pauvres, son premier devoir doit être de leur porter secours. »
DanslMaule, comme dans Aristophane, les dieux font concurrence aux médecins; les anciens Romains invoquaient la déesse Fièvre^ la déesse Miasme, et même une déesse moins noT)le, et qu'on devait, sans doute, prier en secret et à l'écart, la déesse Gale. Le culte d'Esculape fut aussi introduit d'assez bonne heure à propos d'une peste qui ravagea Tltalie. Toutefois,
Sors LA r.ÉPCBLIOLE. 33
nu rapport de Pline, les Romains, pour liien montrer au fils d'Apollon que c'était moins pai- dévotion envers le dieu de la médecine que par nécessilé qu'on daignait l'accueillir, lui bâtirent un temple, non pas à Rome, mais hors des murs et même dans une île du ïiltre; ce qui n'empêcha pas les prêtres du dieu d'avoir bienlôl autant de clients que les disciples d'Hippocrale.
Les personnages de Plante, suivant le cas ou suivant leur degré de foi, invoquent tantôt le médecin et lantûl Esculapc. Dans le Charançon [Curcu/io), Cappadox, avec qui nous avons déjà fait connaissance, est si maltraité par la maladie, qu'il a bien le droit de se croire au-dessous des ressources de l'art; donc ce n'est point dans son lit, mais au temple d'Esculape que nous devons aller le chercher. Cappadox était un mauvais drôle et de plus un pauvre diable; aussi le dieu ne fit nul cas de lui et ne voulut pas le guérir. Il sort en gémissant : « Je sens décroître mes forces et croître mon mal. r> Et quelle peinture il fait de ce mal! Toutes les cachexies se sont donné rendez-vous sur ce misérable, qui ne trouve pas plus de consolation auprès de ses esclaves qu'il n'a rencontré de soulagement dans le temple d'Esculape.
Mais le dieu n'était pas toujours ni aussi cruel ni aussi dédaigneux ; les ex vota suspendus aux parois de son sanctuaire, les inscgptions commémoratives ', témoignent assez de sa miséricorde et de sa puissance.
1. Quatre de (•«.■; inscriptions en grei- ont étt' vfilrouvt'cs, h en qu'on assure, dans le Icniplc de l'île du Tibre. Voici la preniii'ie : Gains est avcuLdc ; le dieu lui prescrit de s'approcher de l'autel, d'v
Quelquefois même, comme nous le voyons par les révélations d'Aristide, rhéteur fort dévot *, et par un texte à peu près inconnu du quarante - cinquième livre des Collections médicales d'Oribase, Esculape daignait, dans sa condescendance, entrer en conversation et môme en discussion avec ceux qui venaient implorer son secours. Rufus, qui llorissait vers la dernière moitié du premier siècle, nous rapporlc la conversation suivante dans un chapitre sur 1» substitution des maladies les unes aux autres:
« Teucer, de Cyzique, ayant été frappé d'épilepsie, vint à Pergame pour consulter Esculape, lui demandant d'être délivré de sa maladie. Le dieu lui apparut, daigna lui adresser la parole, et lui demanda s'il voulait échanger ses incommodités actuelles contre d'autres. ïeucer répondit que ce n'était pas là ce qu'il désirait le plus ardemment, mais qu'il espérait obtenir une suppression franche de ses maux; cependant, au cas où il faudrait se résigner à une substitu-
faire son adoration, de passer de droite à gauclie, de metlre ses cinq doigts sur l'autel, de relever la main et de la porter à ses yeux, qui furent aussitôt ouverts à la lumière. Comme de raison, Caius rendit grâces. Ceci se passait sous les Antonins. Les historiens trouvent le procédé assez étrange; mais alors où serait la puissance du dieu? A-t-il donc un grand mérite de guérir un point de côté avec un cataplasme rubéliant, comme dans la seconde inscription, ou de combattre un crachement de sang par une potion astringente, comme dans la troisième? Un collyre fait avec du miel et du sang de coq blanc, et qui guérit de la cécité un brave toldat du nom de Valérius Aper, me paraît un moyen tout divin. Les historiens en jugent autrement et veulent expliquer le iifiracle par la science ; mais évidemment ils attentent, sans le savoir, à la réputation d' Esculape : ce sont des rationalistes déguisés.
1. Voy. Kœnig., De ^m//d/s ?HCH/'rt((o»c: lena, 1818, in-8. L'auteur de cette dissertation veut tourner au proût du magnétisme les merveilles accomplies pur Esculape.
sous LA RÉPUBLIQUE. 35
tion, il désirait savoir si les incouimodités futures ncseraient pas plus graves que ses incommodités actuelles. Le dieu lui ayant répondu qu'elles seraient plus légères et qu'elles le guériraient plus sûrement que ne le ferait aucun autre remède, Teucer, à ces conditions, se soumit à sa nouvelle maladie ; il lui arriva une fièvre quarte, et, depuis ce temps, il fut guéri de Fépilepsie. »
On ne peut se montrer ni de meilleure composition, ni en même temps plus instruit des procédés curaliique la nature, emploie quelquefois si merveilleusement. Mais on ne dit pas ce que devint la fièvre quarte ; il ny avait point alors de sulfate de quinine, et ces fièvres sont très-rebelles.
Une médecine plus primitive encore nous est révélée par un poëte latin également fort ancien, par le satirique Lucilius, qui nous représente un certain Tirésias, vieux, aveugle, toussant, gémissant, et assis devant sa porte, non pour solliciter la charité publique, mais pour demander une consultation aux passants. Or nous savons par Hérodote, par Strabon, par Maxime de Tyr, et par d'autres auteurs, que dans les temps les plus reculés, en Grèce et en Orient (mais non pas à Rome, quoi qu'en disent quelques érudits, et M. Mônière lui-même), on exposait les malades sur leur porte ', afin que chacun en passant piit, rappelant ses souvenirs, indiquer quelque remède qui avait réussi dans des cas analogues, qu'il s'agît de fièvres, de bles-
1. Voyez Hundertmarlt et J. Carpzov : De arlis medicinœ per œgrotorùm apud veteres in vias pnblicas et templa expositioncm incremetitis ; dans Ackermanii, Opnscula, p. 157 et suiv. Dans la seconde partie de celte dissertalion, toutes les pratiques de l'incubation sont décrites avec détails d'après les sources.
'AC) I)K LA MKDEr.lNE A IIoMT:
sures ou de loulc autre maladie. Aujourd'hui ou ueniel plusles malades devaul leui' poile, duiuoinssous noire ciel inhospitalier, mais on va consulter le voisin et la voisine. Le procédé est fort semhlahle, et le résultai n'est pas très-difi"érenl.
Tout médecin, comme le i-emarque M. Ménière, sera frappé de l'exactitude des ohservations de Plaute en ce ((ui touche la médecine et les médecins. S'il n'avait pas \u nos confrères à l'œuvre, lu leurs livres et entendu leurs discours, ses descriptions ne seraient pas aussi vraies, ni ses expressions si bien choisies, ni ses comparaisons tirées de la médecine si exactes et si multipliées. La simple lecture des poêles grecs, ses devanciers, n'eût pas sufïi à TîOn éducation médicale, cl ne lui eût pas donné le sentiment parfait de la couleur locale, comme on dit aujourd'hui.
Il sait très-bien cjuc le crachement de sang vient de la rupture des vaisseaux du poumon, et même (notez ces prémices de VuuscuUalion) il a appris que pour juger de la respiration il faut appliquer roreillc sur la ]ioitriuc, et non pas la bouche sur la bouche, comme faisait un néopbyte par trop galant ' ; il n'ignore aucune des expressions latines qui dans la science désignent les différentes espèces de difformités; il connaît tous les dangers de l'esquinancie et tous les ravages que cause la bile; on lui a enseigné assez de physiologie pour qu'il puisse distinguer les roules diverses que prennent les
1. Dans Perse [Sal. 111, 107), on làlc le pouls, on jinlpe la poitrine, on toiirlic les oxlrémilés pour s'assnrer de la chaleur; on mcnlionne les palpilalions de cœur (ih., v. 88), les affeclions de lu l)eau liées à la surabondance de la bile [Sal. Il, 13.)
sors LA RKPL'BUOUE. ;>7
aliments ei les boissons; il ne veut pas qu'on ouvre un abcès avant son entière maturité, car une incision prématurée augmenterait le mal ; en certaines circonstances il se montre aussi expert que les Baudelocque et les Dubois dans l'art des accouchements; au besoin il prescrit wwe potion, et ne manque pas de renvoyer au médecin pour les cas graves. Ses comédies portent aussi témoignage de l'existence d'une médecine populaire à Rome à côté de la médecine scientiHque; il a appris que cette médecine populaire guéiit surtout par les simples; aussi lorsque dans les Captifs Hégion promet des herbages pour souper au parasite Ergasile, celui-ci ne manque pas de lui répondre : « Garde tes herbes pour les malades que tu traites chez toi. »
Les poètes qui écrivaient immédiatement après Plante ne se montrent guère moins instruits. Dans les Fragments de Lucilius, j"ai relevé avec M. Ménière plus de vingt expressions médicales, tantôt latines et tantôt grecques. Les' débris qui nous restent des comiques latins ' autres que Plaute et Térence sont une source de renseignements non moins précieux. Je regrette que M. Ménière Tait négligée ; j'ai noté d'abord une comédie de Novius intitulée Mania Medica, puis au moins quinze passages que notre spirituel confrère pouvait s'approprier, mais dont je ne puis rien tirer, attendu que les poètes qui me les ont fournis (G. Statius, L. Afranius, L.Pomponius, Noviiis, D. Labmius) sont de ceux dont Quintilien a dit : « Plût aux dieux
I. Voyez l'excellonte édiUoii de ces h'iaijiurui^ , jiiir Ril)li(:i-K. I.eipziiï, chez Tciiliii'T, ISiù, iii-8.
qu'ils n'eussent pas sali leurs œuvres excellentes par des turpitudes! » Je veux seulement remarquer ici que tous les mots techniques sont latins, à l'exception d'un seul, encore est-il pris dans un sens métaphorique : il s'agit d'une définition assez plaisante du serment que Laberius, dans VÀlexandra, appelle Yemplàtre d'une dette !
Quid est jusjuranduai? Emplastrum aeris alieni.
Cette richesse précoce de l'idiome latin n'a pas empêché Celse (tant l'autorité des médecins grecs était prépondérante à Rome) de recourir constamment aux expressions techniques tirées du grec. Cependant c'était une œuvre nationale que Celse avait entreprise, et jamais la langue latine ne s'était montrée aussi flexible, aussi harmonieuse que dans son Traité de médecine.
Les Comédies de Térence ne m'ont offert, non plus qu'à M. Ménière, ni un mot ni un fait qui se rapportât directement à la médecine. Quelques années seulement séparent la gloire de Térence de celle de Plante, et déjà quelles différences radicales dans la manière des deux auteurs! Les détails abondent dans le favori de la bourgeoisie; la réserve caractérise les productions du poêle de la haute société. Térence fait des portraits el Plante crayonne des charges. Le premier s'adresse à un auditoire choisi qui saisit à demi-mot et comprend l'idéal; le second parle à un public fort mélangé, passablement curieux et indiscret, qui veut des émotions complèiesel bruyantes. Et s'il faut dire mon sentiment, au risque de soulever plus d'une réclamation, Plante me phi il beaucoup mieux que Térence, non certes que
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j'en veuille à ce dernier poêle de n'avoir rien fourni à nos éludes médicales; Térence, il est vrai, « sent mieulx son gentilhomme, » comme dit Montaigne, mais il me laisse froid. Je n'ai pas assez fréquenté la bonne société romaine pour entendre toutes les fines allusions qui cachent plus de désordre ou de corruption que les grosses plaisanteries de Piaule. Piaule, beaucoup moins poli, j'en conviens, m'amuse infiniment et surtout il m'instruit beaucoup plus. Ses personnages sont si vivants et si vrais-, ils ont l'allure si dégagée ! Ceux de Térence sont vrais, sans doute, mais ils sont si élégants, si compassés, que j'ose à peine en rire. Il n'y a pas jusqu'au langage assez rude et tout empreint d'archaïsmes, mais toujours pittoresque de Piaule que je ne préfère quelquefois à cet art recherché de Térence qui séduisait Horace [vincere... Terentius arte.) Si l'on m'objectait que Piaule est plus que leste en ses propos, et que Térence, au contraire, se montre en général beaucoup plus réservé, je répondrais et au besoin je prouverais que la' prétention affichée par Térence, ou du moins qu'on lui prête, de tenir école de morale est très-mal fondée. Dans ses Comédies, le vice se déguise et se cache, mais les coups dirigés dans l'ombre n'en sont que plus perfides et plus assurés.
Malo me Galatea petit, lasciva puella,
El fugit ad salices, et se cupit ante videri ^
L'intérêt qu'il répand sur les amours faciles, la tendresse dé ses inspirations, sa douce mélancolie, ne