‹ La médicine, histoire et doctrinesChapitre 57 sur 109 · ET DES MEDECINS COMPILATEURS DANS LE BAS-EMPIRE · texte numérisé non relu

ET DES MEDECINS COMPILATEURS DANS LE BAS-EMPIRE

LEtat, cest moi, disait Louis XIV ; la science^ ceM nouf;:, disent ou pensent la plupart des savants d'anjourd'hui : parole vaniteuse et mensongère, aussi bien dans la bouche des savants que dans celle du grand roi ; parole qui témoigne de beaucoup d'ingratitude et d'un peu d'ignorance. Non, la science, ce n'est pas vous ; la science, c'est l'œuvre de l'humanité tout entière ; c'est un héritage péniblement accru par les labeurs incessants des générations qui vous ont précédés, et qu'à votre tour vous devez transmettre en y ajoutant le fruit de vos propres recherches. Quel naturaliste oserait dire : la science, cest moi, s'il se rappelle qu'il a pour prédécesseur Aristote, cet immortel génie, le plus grand peut-être parmi les plus grands? Quel médecin oserait dire : la science, cest moi, quand il prononce les noms d'Hippocrate, de Galien ou d'Harvey? Les astronomes, les physiciens, les chimistes, n'ont pas des ancêtres moins illustres; il n'est personne en ce monde qui n'ait un maître, et personne qui soit tout

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enticrle fils de sesœuvres. Depuis la première crf^ation, le néiint a perdu loule l'écoudilé : ex nihilo nihii. Aussi, dans le domaine de l'esprit pas plus que dans celui de la matière, je ne puis croire aux générations spontanées; partout se fait sentir Finfluence manifeste ou voilée de la tradition; c'est la loi même du d^éveloppement de l'esprit humain, et je n'en veux d'autre preuve que le triste spectacle que nous présentent les peuples qui ont été soustraits à celte bienfaisante inlluence. Je ne prétends toutefois ni m'inscrire en faux contre les découvertes, ni supprimer les brevets d'invention ; je ne suis pas de ceux qui interrogent l'histoire avec le dessein bien arrêté de trouver dans ses annales le moyen de déposséder l'homme que son génie ou un hasard heureux a mis sur la voie de quelque importante nouveauté; je suis même d'avis que les progrès réels dans les sciences datent du jour où les découvertes entrent définitivement dans le domaine historique, et deviennent pour le monde civilisé une propriété inaliénable; mais je soutiens, afin de conserver à l'histoire tous ses droits, qu'il n'y a point de découverte, en apparence si imprévue et si isolée, qui n'ait, dans les temps antérieurs, poussé des racines ' plus ou moins profondes, qui n'arrive à son jour et quand tout est préparé pour la recevoir et la propager, (c II n'y a rien, dit Cicéron, qui ait été à la fois inventé et perfectionné. »

Ainsi, pour ne citer que quelques exemples et sans vouloir remonter jusqu'à l'origine des choses, c'est l'impression xylographique qui conduit à l'impression en caractères mobiles : c'est la marmite de Papin qui

s'est transformée en machine à vapeur; si Harvey découvre la grande circulation, c'est que Galien avait découvert la petite, celle cjui se fait à travers les poumons ; si l'emploi de l'éther comme agent anesthésique a conduit au chloroforme, ce sont les innombrables et curieuses tentatives des anciens pour supprimera douleur dans les grandes opérations qui ont conduit à découvrir l'éther : non pas que M. Jackson ait lu les anciens, mais parce qu'il a trouvé ce que tout le monde cherchait depuis des siècles; si M. Cruveilher ou M. Sappey ont pu écrire d'excellents traités d'anatomie, c'est queCloquet, Boyer, Bichat, Winslow, Yésale, Galien les avaient précédés ; et si Galien lui-même nous a laissé des preuves si éclatantes de sa science anatomique et de son habileté dans les dissections, c'est qu'il avait eu pour se diriger les écrits d'Aristote et ceux de tous les anatomistes de l'école d'Alexandrie. Enfin, pour nous rapprocher de notre sujet, si MM. Yelpeau et Malgaigne ont pu écrire des ouvrages justement estimés surla médecine opératoire, c'est qu'Hippocrate, Galien, Oribase,Paul d'Égine et bien d'autres leur ont frayé la route; par exception, M. Yelpeau et M. Malgaigne le savent et le proclament. Assurément ni Galien, ni M. Cruveilher, ni M. Malgaigne ne se sont contentés de copier leurs devanciers ; mais c'est en obéissant au mouvement d'impulsion de la science que les uns et les autres se sont trouvés en mesure de nous donner des ouvrages qui ont été ou qui sont encore classiques.

Je suis plus que jamais frappé et plus que jamais affligé du discrédit dans lequel sont tombés, parmi les médecins, les éludes historiques et le goût de l'érudi-

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lion. Il y eut un temps où dominait Tesprit contraire : cï'Iait cchii où l'on aimait mieiK accuser la nature qu'Arislote ou que Galien; c'était le temps, par exemple, où Amhroise Paré croyait devoir se mettie sous la protection de Celse et de Galien pour inventer de nouveau la ligature des artères. Mais entre la domination absolue de la parole du maître et les limites étroites de l'observation personnelle, il y a un milieu à garder, et si nulle science ne réclame à un plus liant degré que la médecine l'observation ef l'expérience, nulle peut-être n'exige plus impérieusement l'intervention de l'bistoire, puisque cette science (pratique et théorie) repose sur une multitude de faits qui ne se produisent pas à volonté et qui ne se représentent presque jamais, ni dans les mômes conditions, ni avec la même physionomie ; puisque la marche et le traitement des maladies varient suivant les temps et les lieux ; puisque des maladies qui ont depuis longtemps disparu de la scène pathologique renaissent, pour ainsi dire, de leurs cendres; puiscju'enfm la funeste expérience cjue nous avons des épidémies nous a appris qu'on ne parvient à connaître quelques traits du caractère de ces fléaux et qu'on ne trouve les moyens de les combattre avec quelcjue efficacité qu'en les étudiant dans toutes leurs manifestations.

Graver dans son esprit cet axiome, que science c'est souvenance , être curieux du passé et du présent, aimer les livres, se plaire dans le commerce des maîtres, analyser et enregistrer soigneusement tous les faits dont on est témoin, les comparer avec les résultats de l'observation d'autrui, tout cela c'est faire de l'histoire

c'est, du moins, en comprendre Timporlance et contrihuer à en réunir les matériaux.

Malavisé serait le médecin qui oserait dire que la pratique et les affaires prennent trop de temps pour qu'on puisse accorder quelques instants à sa propre instruction et à celle des autres ; je le réduirais immédiatement au silence en lui mettant sous les yeux la publication qui m'a fourni une excellente occasion de rappeler l'attention sur l'utilité des études historiques. M. Briau est un praticien très-occupé de Paris, un médecin qui vit de ses malades, et dont le métier n'est pas de pâlir sur les manuscrits et de traiter les questions de critique et d'érudition. Eh bien! M. Briau, en liomme vraiment studieux, a trouvé le loisir de nous donner une édition fort estimable d'un ouvrage intéressant qui renferme en substance presque toute la chirurgie ancienne, ouvrage dont la lecture prouvera, une fois de plus, à tout homme qui n'est pas un admirateur fanatique de Y état actuel de la science , qu'il y a un grand profit à tirer de la lecture des médecins grecs, et que le temps présent est plus voisin qu'on ne le pense du temps ancien.

Outre un texte généralement bien établi d'après les manuscrits, outre une traduction exacte et sévère, M. Briau a mis en tète de son travail une introduction de quatre-vingt pages dans laquelle il étudie les diverses questions que soulève l'examen de la vie et des écrits de Paul d'Égine, et ces questions sont, à vrai dire, les seules qu'il nous soit permis d'examiner ici. Laissant de côté les remarques de détails que je pourrais soumettre à mon savant confrère, je m'attacherai de

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préférence à quelques considérations générales qui rentrent dans le domaine de l'histoire littéraire et de l'histoire de la médecine.

Paul, né dans l'île d'Égine, Hérissait vers le milieu du septième siècle après J.-C; c'est là un point qui semble désormais acquis à la critique par les recherches de M. Briau. On croit généralement que Paul étu dia à Alexandrie ; mais ce dut être, en tous cas, bien peu d'années avant la destruction ou la dispersion, sous la main des Arabes, des trésors de science et d'érudition rassemblés depuis des siècles dans la ville des Ptolémées. Suivant l'usage du temps, notre auteur voyagea, pour son instruction ou en vue du gain; c'est de là que, suivant quelques auteurs, lui vient son surnom de périodeute ou ambulant [circulator] ; mais cette épithète paraît désigner plutôt le médecin praticien, celui qui va de maison en maison, par opposition au médecin théoricien, celui qui reste dans son cabinet. Paul jouissait, de son vivant, d'une grande réputation, et passait surtout pour un oracle auprès des sages-femmes, qui venaient de tous côtés le consulter dans les cas difficiles, et auxquelles il daignait donner ses conseils; c'est ainsi que s'exprime un auteur arabe qui nous rapporte cette particularité, dont je ne me fais pas l'éditeur responsable.

Paul ne paraît avoir composé que deux ouvrages : un Manuel médico-chirm^gical (je le désigne ainsi parce qu'il est parvenu sans titre dans les manuscrits), divisé en sept livres, et un Traité des maladies des femmes. Ce dernier écrit a disparu dans le grand naufrage qui a emporté tant de productions, et des plus importantes,

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de la médecine ancienne ; du moins il a échappé jusqu'ici à toutes les recherches; qui peut dire, en effet, après les découvertes inespérées c{ui se succèdent, cju'un livre ancien est à tout jamais perdu? Le Manuel, accueilli avec grande faveur par les Arabes et surtout par les Byzantins, qui en ont multiplié les copies, est arrivé jusqu'à nous. Deux éditions grecques, trois tra ductions latines, une savante traduction anglaise publiée par la société de Sydenbam et due aux soins de M. le docteur Adams, qui l'a enrichie de commentaires historiques précieux, attestent que cette faveur s'est perpétuée jusqu'à nous '.

Mais, à ne rien cacher, une telle popularité tient moins au mérite réel qu'au plan même de l'œuvre. Les compendium, les résumés, les abrégés ou les compilalions dans le genre de celles d'Athénée, de Stobée, de Photius, ont de grandes chances de faveur, et dans l'antiquité ils ont porté le plus fatal préjudice aux ouvrages originaux, aux monographies, aux traités didactiques, plus d'une fois aussi les petites compilations ont fait oublier et par conséquent perdre les compilations plus volumineuses. Ainsi Aëtius et Paul d'Égine ont sans doute beaucoup contribué à faire disparaître plusieurs livres'de la Co//ec^zon w?e^zc«/e d'Oribase ; peut-être aussi Oribase lui-même a-t-il été la cause indirecte de la perte d'une grande partie de cette vaste ency-

1. Paul d'Égine a été ffaduit de très-bonne heure en latin, vers la lin du neuvième siècle ou au commencement du dixième. Une de ces antiques traductions se trouve au Mont-Cassin, où je l'ai copiée en srandc partie. — Le Manvel e&l souvent cité parles auteurs latins de la première période du moyen âge.

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clopédio, en publiant nne Synopsis, ou trailé abrégé, en faveur de son fils Euslallic. Comme on ne lisait plus ,1a Col/cction, on ne la copiait pas non plus, et quelques lambeaux seulement sont arrivés jusqu'à nous dans des livres échappés au\ ravages du temps. Du reste, Paul ne dissimule pas que c'est pour favoriser la paresse de ses contemporains qu'il a composé son Manuel.

Tout le monde a fait riiistoiredes livresqui existent, et c'est tout simple. Personne n'a fait celle des livres perdus ; du moins on n'a sur cette question que des essais partiels. C'est cependant un sujet qui me paraît toujours de plus en plus curieux et instructif. S'il est bon, pour connaître la marche de l'esprit humain, de savoir ce qu'on lit, il n'est pas moins important de savoir ce qu'on ne lit pas ou ce qu'on ne lit plus, et de rechercher les causes qui successivement ont entraîné la ruine de telle ou telle série d'ouvrages.

Depuis l'invention de l'imprimerie, lliistoire des livres oubliés serait très-longue, celle des livres perdus serait au contraire très-courte; on ne conserve que trop de livres, lors même qu'ils ne servent absolument à rien. Autrefois c'était tout le' contraire, im livre oublié ou peu lu était ordinairement un livre perdu pour jamais. Les dépôts publics étaient rares et assez mal tenus ; puis, quel copiste aurait eu la fantaisie de reproduire des exemplaires d'un ouvrage pour lequel il savait devoir ne point trouver d'acheteur? Aujourd'hui les libraires ne réimpriment plus, il est vrai, un livre que le public dédaigne, mais il se conserve toujours quelque exemplaire des premières éditions. La destruction des livreis dans l'antiquité tient à

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des causes nombreuses et de nature très-diverses, qui se sont exercées dès les premiers jours où Ton a commencé à écrire. De tout temps, les accidents, je veux dire les guerres, les pillages, les incendies, les migralions violenles, les enfouissements de ville, ont entraîné il leur suite la perte ou d'ouvrages isolés, ou de bibliothèques entières. Mais ces causes fortuites et extérieures ne sont pas les plus redoutables parce qu'elles agissent sur des points isolés, sur de petits groupes, et a des intervalles relativement éloignés; au contraire, les causes intérieures, celles qui résultent du mouvement même de la littérature et du choc des idées, sont les plus fatales, surtout pour les ouvrages didactiques. D'abord les œuvres des hommes de génie ont fait oublier les productions des auteurs de second ordre : la réputation d'Hippocrate , d'Hérodote, de Tliucydide, de Platon, d'Aristofe, de Galien, ayant eiïacé toutes les réputations des autres médecins, des autres historiens, ou des autres philosophes, presque tous les intermédiaires ont disparu peu à peu. D'un autre côté, plus les écrits nouveaux se multipliaient, plus les écrits anciens avaient de chances d'être oubliés, négligés, et, trop souvent, irrévocablement perdus; car le matériel des livres était rare, les frais de transcription étaient fort élevés, et il n'y avait Cjue quelques amateurs privilégiés qui pussent se permettre le luxe d'une bibliothèque d'érudition.

« Il arrive mainte fois, dit Galien dans son Commenlaiie sur le traité hippocratique De la nature de l'homme (t. XY, p. 23). qu"un auteur n'a qu'un ou deux exemplaires de tel ou tel de ses ouvrages, de sorte que ces

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ouvrages périssent facilement ou que certains écrits de peu d'imporlancc sont négligés, non transcrits, et finissent par disparaître. Bien plus, il y a des écrivains envieux qui recherchent pour les cacher ou les détruire complétemcnl les livres des anciens; d'autres se livrent à ces méfaits pour faire passer comme leur appartenant les idées qu'ils ont empruntées aux autres. Comment s'étonner qu'un pareil sort soit réservé à des écrits qui contiennent des choses étranges quand on voit qu'il ne reste rien de tant d'auteurs tragiques et comiques qui jouissaient à Athènes d'une très-grande célébrité? Ajoutez à toutes ces causes, dont je pourrais augmenter la liste que l'incendie et les tremblemenls de terre, comme cela s'est vu souvent à Rome, viennent en aide à la main destructive des hommes. »

Il faut encore remarquer que, par un juste retour, les grands écrivains se nuisent mutuellement et se nuisent à eux-mêmes. Ainsi, par exemple, on peut croire que la renommée que Platon s'était acquise dans le dialogue a été la cause de la perte des dialogues d'Aristote. D'un autre côté, la perfection de certains ouvrages d'Aristote lui-même a dû certainement faire oublier tous ses écrits préparatoires à l'étude de la logique et de la rhétorique dontDiogène de Laërte et l'Anonyme de Ménage nous ont laissé les listes. C'est par un ordre de considérations à peu près analogues qu'il faut expliquer la disparition des livres qu'Aristote avait consacrés à l'histoire de la philosophie. On croyait posséder toute la sagesse dans les écrits d'Aristote et de l'ialon, et on se souciait peu de ce qu'avaient pu dire ou penser les philosophes d'Ionie

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OU de la Grande Grèce, dont les livres étaient déjà fort rares dès le premier siècle de l'ère chrétienne. Du reste, la disparition de livresde celte nature n'est pas un fait isolé dans les annales de l'iiisloire litléiaire. Nous pourrions citer entre autres Galien, qui avait écrit sur plusieurs branches de l'histoire et de l'érudition médicale ou philosophique des livres qui aujourd'hui exciteraient notre intérêt, mais dont il ne reste plus que les titres.

Arislote a été avec Galien un des auteurs les plus maltraités de l'antiquité; nous avons conservé presque tout" ce qu'ont écrit Hippocrate ou ses disciples. Ses papiers même, ses notes sont entre nos mains dans leur état primitif de désordre et d'incohérence, tandis que, des volumineux recueils de Mélanges d'Aristote, rien n'a échappé à l'action du temps. Avec quel plai sir on aimerait cependant à suivre, comme on l'a fait si ingénieusement pour Pascal, les premiers essais, les tâtonnements de la pensée dans un aussi puissant génie ! Avec quel bonheur on retrouverait %e^ brouillons l

Peut-être aussi Aristote porte-t-il, comme Galien, la peine d'avoir trop écrit; il a bien fallu jeter successivement quelque partie du bagage à la mer, mais encore une fois ce n'est pas Taveugle fortune qui seule a présidé au choix des épaves; je retrouve la preuve incontestable de l'intervention d'une main qui agit sinon avec plus de respect, du moins avec plus de discernement, puisqu'elle nous a laissé tous les livres dogmatiques, et qu'elle n'a sacrilié que les livres d'application pratique, d'histoire ou d'érudition et de critique. Ouand le feu dévorait la riche et précieuse bibliothèque

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de Galien, située sur la voie Sacrée auprès du tcuiple de la Paix, il ne montrait aucun discerneiaent et détruisait pour toujours des ouvrages dont Galien n'avait qu'un seul exemplaire et qu'il n'a pas eu le courage ou le temps de refaire.

On a beaucoup accusé les chrétiens d'avoir, dans l'ardeur de la réaction contre les païens, détruit un grand nombre d'ouvrages de l'antiquité ; sans doute des destructions brutales, systématiques ou aveugles doivent être attribuées à cette cause; mais déjà, depuis longtemps, les Grecs et les Romains se plaignaient des pertes considérables qu'avait éprouvées la littérature de la haute antiquité, et rien assurément ne serait plus intéressant que. d'enregistrer ces naufrages successifs, d'en indiquer Tépoque présumée, et d'apprécier les circonstances au milieu desquelles ont sombré tant de productions de si grande importance.

Pour en revenir au sujet spécial qui nous occupe, il n'est pas malaisé de s'expliquer comment le travail synthétique de Galien sur presque toutes les branches de la science médicale, a fait perdre de vue et entraîné à une ruine presque totale les écrits des médecins de l'école d'Alexandrie; ajoutons que Galien écrivait à une époque voisine de la décadence : ni le sentiment de l'art, ni le goût de l'érudition ne furent alors assez puissants pour sauver des ouvrages considérés déjà comme anciens et comme ne répondant plus aux besoins delà pratique. Du vivant de Galien et durant un siècle après lui, on suit encore les progrès d'une certaine culture originale ; mais bientôt les ombres s'étendent ; l'Empire se sent menacé ; de tous côtés on court au plus pressé ;

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on cherche à condenser, sous une forme ahrégée el sans relief, ce qui peut guider dans la connaissance et dans le traitement des maladies. Or, c'est justement à cette heureuse nécessité de pourvoir aux besoins les plus urgents, que nous devons d'avoir conservé dans des compilations tant de précieux débris de quelquesuns des ouvrages de Dioclès, de Gtésias, d'Érasistrate , de Dieuchès, de Mnésithée, d'Archigène, d'Athénée, d'Héliodore, de Rufus, de Soranus el des chirurgiens qui ont écrit entre Galien et Oribase. Ce service éminent, c'est d'abord à Oribase lui-même que nous le devons ; si les manuscrits nous avaient conservé les soixante-dix livres de sa Collection, nous posséderions peut-être tout l'ensemble de la tradition médicale ancienne depuis Hippocrate dans des textes authentiques. Les Tétrahibles d'Aëtius suppléent en partie à la lacune que nous déplorons, mais très-imparfaitement, surtout parce que l'indication des sources y manque le plus souvent. L'œuvre d'Aëtius n'est qu'un raccourci et comme un avorton de la Collection d'Oribase, de sorte que la médecine , dans le Bas-Empire, marche de dégradation en dégradation., depuis la grande Somme d'Oribase, jusqu'aux maigres abrégés de Léon, en passant par les compilations d'Aëtius, de Paul d'Égine et de Théophanes Nonnus '. On ne se souvient plus des maîtres ; on ne veut que des descriptions abrégées, et on se contente de receltes pour le traitement des maladies, sans même considérer les différences que peuvent pré-

l. Nous verrons, dans le chapitre suivant, que t'est précisément le contraire pour la médecine en Occident,

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