‹ La médicine, histoire et doctrinesChapitre 89 sur 109 · MERVEILLES DU CORPS HUMAIN · texte numérisé non relu

MERVEILLES DU CORPS HUMAIN

COUr-D'OEIL

suii l'anatomie, la physiologie et les causes finales.

Sous le litre attrayant de Merveilles du corps humain, M. Descuret a réuni, dans un seul volume in - 8", des notions d'anatomie , de physiologie et d'iiygiénc destinées au\ gens du monde , aux ecclésiastiques et aux élèves de philosophie. M. Descuret joint le litre de docteur ès-lettres à celui de docteur en médecine, et fait également honneur à ces deux diplômes trop rarement réunis dans la même main '. Livré pendant de longues années à une rude pratique dans un des quartiers les plus*populeux de Paris, M. Descuret semhlait n'avoir d'autre ambition que de consacrer exclusivement sa vie et sa science aux pauvres et à s|| autres malades ; cependant il n'aban-

1 . Dès ses (lél)iits, M. Descuret s'est fait remarquer par une édition foi't rcclicrcliée de Cornélius Nepos, en tête de laquelle se trouve aussi, comme une précieuse garantie, le nom de M. F,e Clerc.

donnail pas les livres et travaillai L avec recueillomenf, sans perdre un seul des moments de loisir qu'il pouvait consciencieusement dérober au\ soins de sa clientèle... En 1840, il publiait une Médecine des passions, qui fut très-favorablement accueillie et qui témoigne de cette grande expérience de la vie, de cette connaissance intime et délicate du cœur humain qu'un médecin ou un confesseur peuvent seuls acquérir; cet ouvrage porte d'un bout à l'autre l'empreinte d'une philosophie chrétienne, douce et bienveillante, qui attire et qui persuade ' . Quelques années plus tard, M. Descuret mettait au jour une Nouvelle théorie du goût. Aujourd'hui, éloigné de Paris, heureux de trouver dans la -continuation d'études sérieuses une occupation qui lui semble un repos après les labeurs d'une vie si fructueusement employée dans l'exercice de la médecine, il nous donne le volume qui me fournit le sujet de ce chapitre.

1 . Si nos impressions ne nous trompent pas, l'auteur, en entreprenant son ouvrage, avait été frappé des deux vices radicaux qui entaclienl les traités composés jusqu'alors sur les passions. Médecins ou philosophes s'étaient complus à faire de ce sujet une sorte de litre littéraire; mais aucun d'eux ne l'avait envis;igé d'une manière complète et raisonnée sous le double point de vue tle la médecine et de la saine philosogj^ie ; ils semblent n'avoir écrit que pour leur satisfaction personnelle et non pour l'utilité publique. Il fallait donc, pour la rendre fructueuse, ramener l'étude des passions à son véritable principe, c'est-à-dire à la connaissance de la nature de l'homme, telle ipie nous la découvrent les faits ordinaires et le jjIus simple raisonnement. En effet, qu'est-ce que l'homme? Un çtr^put à la fois matériel et spirituel, mais un être déchu, participant de sa gloire passée et de sa bassesse actuelle, olîrant le triste spectacle d'une lutte continuelle entre l'intelligence dépravée et les organes allaiblis, entre les passions et la vertu. D'après ce principe, on doit admettre que les pas-

Animé de couviciions religieuses éclairées, et en même temps excellent médecin, M. Descuret envisage 'l'anatomie, la physiologie et l'hygiène dans leurs rapports avec la morale et la religion ; il est d'avis, et ce n'est certes pas moi qui le lui contesterai, que la morale, que la théologie elle-même ont de perpétuels rapports avec l'anatomie et la physiologie; il pense que les prescriptions hygiéniques et religieuses sont dans de continuelles et nécessaires relations , sans se dissimuler toutefois que ces rapports, que ces relations deviennent trop souvent des causes de conflits et même de prises d'armes. La science et la théologie inclinent par une pente naturelle vers l'intolérance. Ce sont deux rivales dont il est chimérique et inutile de vouloir concilier les prétentions : le surnaturel est le principal fondement de la théologie; la science au contraire repose sur la foi absolue et nécessaire en la stabilité des lois naturelles ; elle n'est même possible qu'à cette seule condition. On oppose à la science qu'elle est trop

sions naissent de la matière aussi bien que de l'esprit ; qu'elles se rattaclienL à la médecine proprement dite, puisqu'on délinitive elles ne sont que des maladies, c'esl-à-dire une rupture d'équilibre, un défaut d'harmonie, et qu'elles se présentent avec toutes les phases des affections purement organiques. Elles doivent donc être soumises, dans leur description, à un véritable cadre nosologique (définitions, synonymie, causes internes et externes, physiques et morales, effets, marche, symptômes, terminaison, traitement médical , législatif el religieux, observations qui viennent par l'exemple confirmer les préceptes), et, dans leur traitement, aux moyens hygiéniques et médicamenteux. On ne saurait faire une plus large part à l'organisme, dans les causes, le traitement et la réaction des passions : mais il laiit apprendre en même temps à tenir compte de l'inlliience (lu moral dans la priuliiclion, la mai-che el la thérapeutique des maladies.

nouvelle pour être si vaine de ses progrès, qu'elle esl trop affirmative et trop attachée à la matière, qu'elle change ou se modifie chaque jour, qu'elle ignore beaucoup plus qu'elle ne sait, tandis que la théologie a le privilège de l'ancienneté, qu'elle a des principes supérieurs et plus certains et plus immuables; à quoi la science répond qu'elle a découvert et qu'elle domine pour ainsi dire, en les vérifiant et en les appliquant chaque jour, les plus grandes lois de la nature, et qu'elle est en possession de faits positifs, démontrés, acceptés par tout le monde. Faut-il donc que la science recule et s'incline, ou que la théologie envahisse, condamne et opprime? Non, sans doute; la science a une marche irrésistible et toute providentielle; la théologie repose sur une base que rien non plus ne saurait ébranler; les deux domaines sont parfaitement distincts, quoiqu'à l'extrême limite il y ait de fréquents points de contact. La science n'a pas acquis le droit de dire à la théologie : Vous n irez pas jusque- là; elle doit la respecter comme ayant une mission expresse pour gouverner le monde des âmes; la théologie à son tour né peut pas ignorer les prérogatives essentielles de l'intelligence humaine, et lui dire : Vous 71'irez pas plus loin; elle peut en surveiller les écarts; il lui est même permis de se montrer défiante, mais elle doit applaudir aux conquêtes légitimes de la science et chercher à se les approprier. Ni la science ne doit attendre les ordres ou le visa de la théologie, i)i la théologie ne doit se mettre en trav-ers quand il arrive que la science marche avec sûreté ou plus vite qu'elle ou dans un sens différent. Auj(jurd"hui peut-être la science se montrera

réfractaire ; demain la théologie y trouvera des arguments en sa faveur; en tout cas elle a pour elle la parole de Dieu; elle peut attendre avec confiance et avec calme.

Les préceptes de la théologie morale sont Nécessairement, sous quelques rapports, moins ahsolus que ceux de la théologie dogmatique; plusieurs reposent essentiellement sur la connaissance exacte de la douhle nature de l'homme; or, pour ne parler ici que de ce qui regarde le corps, la théologie morale, imprégnée des théories de Galien dès son origine, et surtout pendant le moyen âge, a trop gardé ses allures antiques et surannées ; elle s'est tenue trop à l'écart des progrès de la science de l'organisation; les solutions d'autrefois ne peuvent plus, en heaucoup de points, être les solutions d'aujourd'hui, aussi nous ne doutons pas que l'Église, qui sait avec tant de sagesse se conformer à la dureté des temps et compatir à la dureté des cceurs, ne jfinisse par comprendre la nécessité d'invoquer les lumières nouvelles au secours de ses démonstrations anciennes. Je rappellerai aussi à l'hygiène qu'elle montre une grande témérité quand elle s'inscrit en faux contre certaines prescriptions de l'Église qui tendent à soumettre le corps à l'esprit; ces prescriptions sont de tous les temps; Ja philosophie les consacre aussi hien que la religion; tout ce qui élève l'esprit sans détruire le corps, tout ce qui émousse la .pointe acérée des sens est digne de notre respect et commande notre adhésion.

M. Dcscuret n'a pas nhordé et ne devait 'peut-être pas aborder ces graves problèmes, mais son livre les

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rappelle toul naturellement à la pensée, et fournit même plus d'un élément ponr leur sokilion. A ces avantages indirects, les Merveille!^ du corps humain en joignent d'autres d'un ordre moins élevé, mais plus immédiats, et qui ne sont pas non plus sans grande importance. Connais-toi toi-mrme est une devise que So&rale empruntait, il y a plus de deux mille ans, à l'oracle de Delphes, et dont il a suivi les applications jusque dans l'étude do l'organisation, mais bien plus en poëte qu'en naturaliste. Il y a plus de deux mille ans aussi que cette devise sert d'épigraphe à beaucoup des traités sur l'esprit et sur le corps. On croit généralement connaître assez bien l'esprit, mais jusqu'à présent la science du corps {ï anatomie et la physiologie) n'a pas pénétré fort avant dans le public ; elle ne forme qu'une partie très-secondaire de l'enseignement de l'histoire naturelle qui se donne dans les collèges; elle n'est pas même représentée dans l'enseignement supérieur, sauf dans des cours spéciaux et tout à fait techniques. A l'exemple des anciens, on n'apprend guère sa propre structure que par l'intermédiaire de celle des animaux; c'est là, en vérité, uneétrangeanomalie dans un siècle qui se flatte de n'avoir plus de préjugés ni sur la mort iii sur la vie, et à une époque où les arts graphiques et plastiques ont fait de tels progrès qu'on ne peut même plus alléguer le prétexte du dégoût si naturel qu'inspire l'amphithéâtre; c'est en même temps une ignorance dangereuse, car on ne gouverne bien que ce que l'on connaît bien; or, nous avons le devoir de gouverner notre corps en même temps que notre âme, et tantôt nous l'entourons de soins exagérés, tantôt nous le

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livrons sans défense à toutes les chances de deslruction. Admirons! dit le poiiHe : •

Admirons et tremblons : de ces fils délicats, Un seul, en se brisant, peut donner le trépas!

La biologie ou science de la vie tend chaque jour à prendre plus d'importance dans les théories de la science sociale et dans celles de l'économie politique. S'il est vrai que les conditions de l'organisme ne sont point étrangères à la détermination des actes humains, elles ne doivent point non plus rester inconnues à ceux qui ont à cœur d'améliorer la race humaine et d'étendre, s'il se peut, les hienfaits de la civilisation. Chaque jour encore l'hygiène publique et privée préoccupe davantage l'administration, et plus les connaissances positives seront vulgarisées, plus aussi les réformes auront chance de succès et de durée.

Le livre de M. Descuret n'est point, tant s'en faut, un ouvrage de médecine populaire; cependant il est conçu de telle façon, il fournit tant de notions exactes et précises, il renferme tant de bons conseils, que sa lecture, en faisant éviter mille imprudences, éloigne quelques-unes de ces innombrables causes de maladies qui suivent l'homme comme son ombre; il peut contribuer en même temps à rendre plus facile la tâche du médecin qui trouvera auprès de son malade aide, assistance et intelligente exécution de ses prescriptions. Or, c'est là à peu près tout ce qu'on peut et ce qu'on doit laisser de la médecine entre les mains des gens du monde; le reste n'est que danger ou illusion.

Le plan des Merveilles du corps Immain est com-

mandé par la nature même des choses : après des considérations générales sur les tissus organiques {os, vaisseaux, muscles, etc.), après un exposé succinct des lois de la vie, enfin après des vues d'ensemble sur l'hygiène, l'auteur étudie successivement chaque organe et chaque appareil au triple point de vue de l'anatomie, c'est-à-dire de la structure ; — de la physiologie, c'est-à-dire des fonctions; — de l'hygiène, c'est-à-dire de l'entretien de la vre et de la santé. C'est ainsi qu'il passe en revue tout ce qui regarde la digestion, la respiration, la circulation, les attitudes, les mouvements, le système nerveux, etc., etc. Les descriptions. sont sobres de détails et souvent parsemées de réflexions, de citations, de conseils ou d'anecdotes qui font disparaître toute sécheresse et toute monotonie. Le style, toujours soutenu, soutient lui-même le lecteur et le fait arriver sans fatigue et surtout sans ennui jusqu'à la fin du volume, où il trouve encore, sous forme d'appeudices, diverses notices instructives ou curieuses.

A ce plan, à la manière dont il est exécuté, je n'ai rien à redire : le cadre est bien rempli, le livre est bon et utile; il ira certainement à son adresse. Peut-être seulement y aurais-je ajouté quelque chose. Ainsi je n'en aurais pas exclu toute espèce de renseignements historiques. Les gens du monde, au moins autant que les médecins, désireraient savoir comment ont commencé et comment se sont développées les diverses branches de la médecine groupées dans ce volume; ils aimeraient à répéter le nom de ceux qui en ont hâté ou ralenti les progrès; ils voudraient qu'on leur apprît l'époque des principales découvertes, aussi bien des

plus anciennes que des plus récentes, et qu'on leur fît connaître quelque chose des circonstances au milieu desquelles elles se sont accomplies, de leur influence sur la marche de la science, et de la façon dont elles y ont pris et dont elles y prennent journellement élection de domicile. Le puhlic n'est pas aussi dédaigneux qu'on voudrait bien le faire croire des considérations d'un ordre très-relevé, lorsque ces considérations sont présentées avec clarté et précision. L'histoire est encore la première et la meilleure source des explications qu'on puisse donner de l'origine des erreurs ou des superstitions médicales qui courent par le monde. La médecine populaire conserve indéfiniment avec une étonnante fidélité la tradition des pratiques et même des théories qui ont eu autrefois force de loi dans la médecine scientifique. Ainsi les traces qui nous restent de la médecine populaire des Grecs et des Romains, sous les empereurs, nous reportent aux premiers âges de la Grèce et de Rome ; ainsi les pratiques actuelles des habitants de la campagne, pour ne pas parler de ceux de la ville, nous rappellent les pratiques théurgiques, cabalistiques' et magiques des premiers siècles de l'ère moderne : par exemple, les sept grains de sel et les sept cloportes que j'ai vu mettre en Normandie, avec la plus parfaite confiance, sur la tête des enfants attaqués du croup, sont prescrits avec la même sécurité dans plusieurs formulaires du quatrième siècle. Savez-vous pourquoi on dit qu'un homme est nerveux, en parlant non pas de son tempérament, mais de sa force musculaire? Parce que, dans la première anatomie, les nerf>i et les tendoni<, regardés à

peu près comme une même substance, portaient le même nom [nevron]] — et pourquoi on dit qu'on a mal au cœur quand on éprouve des nausées? Parce qu'autrefois le cœur et l'orifice de l'estomac (siège pour les anciens de l'appétit et point de départ des nausées) avaient une même dénomination, cardia; — ou pourquoi on appelle le coryza rhume de cerveau? Parce qu'il y avait, suivant nos ancêtres en anatomie (et comment ne pas le croire? Galien lui-même l'atteste,) une communication directe entre le cerveau et les fosses nasales, et que le flux [rheuma, rhume) descendait du cerveau ; il a fallu à Schneider, anatomiste du dix-huitième siècle, trois à quatre volumes in-i^pour détruire cette fausse opinion; — enfin vous plaît-il de savoir pour quelle raison on dit que de tous les animaux, c'est le cochon (puisque j'ai écrit ce mot je ne l'efface pas pour en substituer un plus noble) qui ressemble le plus à l'homme? Parce que, dans les premières écoles du moyen âge, on disséquait volontiers le cochon, l'anatomie humaine n'étant pas permise et les singes faisant défaut. Gophon, médecin salernitain, nous a laissé une Anatomiaporci. CeWe anatomie, longtemps classique, a fait concurrence aux ouvrages de Galien qui, lui, avait plus particulièrement disséqué les singes, et surtout le magot, mais jamais les cadavres humains.

Les vieilles théories sur la bile, surla pi tuite(;9/?/(?/7;??e) et sur le sang ont été à peine ébranlées dans le peuple et parmi les gens du monde, par la réforme de Broussais. Vous trouvez bien quelques personnes avancées, quelques esprits forts qui parlent A&V irritation ; mais les humeurs ont encore le haut du pavé dans la

médecine populaire, el cela est tout naturel : on voit, on louche les humeurs, on en suit les transformations, au moins celles qui sont les plus apparentes; on seul l'irritation, mais on ne la voit ni on ne la touche.

Peut-être aussi, même dans un livre élémentaire destiné aux gens du monde, aurais-je introduit certaines notions d'anatomie comparée. Outre que cette science nous apprend que l'homme n'est point un être isolé et à part sur la terre, qu'il est seulement la plus haute et la plus nohle réalisation du type de l'animalité; outre cju'elle nous révèle comment, dans toute la série animale, lesorganessemodi lient, se substituent, se subordonnent, se déplacent, se divisent ou se groupent, et comment aussi, par l'étude des intermédiaires ou du parallélisme, on a découvert les analogies les plus manifestes au milieu des dissemblances radicales au premier aperçu, Tanatomie comparée nous fait mieux connaître les usages ou fondions des parties, et mieux apprécier la cause déterminante de telle ou telle disposition des organes, puisqu'elle nous fournit les termes de comparaison les plus nombreux et les plus variés. Ainsi les lumières projetées sur la structure des animaux se reflètent sur la physiologie et nous manifestent cette harmonie suprême qui préside dans les desseins de la divine sagesse à la créftion du plus petit organisme comme à celle de l'être le plus élevé, de l'être qui seul peut comprendre tant de merveilles, et, comme dit le poëte « réfléchir l'Olympe dans ses yeux. »

M. Desruret a cité plusieurs fois Galien avec une grande admiration, el pour ma pari je le remercie de

cet acte de parfaite justice; cependant il aurait fallu ajouter qu'en plus dun point, Galien n'est quel'éclio ou rinlerprète d'Aristote. Galien s'était proposé, nonseulement de décrire les organes et les fonctions, mais encore de démontrer comment la nature a su adapter les organes aux fonctions qu'ils ont à remplir. Et même, étendant ses investioationsauxpluspetits détails, il avait la prétention de se rendre compte et de trouver la raison des moindres particularités de structure. Ses tentatives n'ont pas toujours été couronnées de succès, mais, pour la main, par exemple, il a poussé si loin l'exactitude et la finesse d'observation, il a montré un esprit si pénétrant, que ses découvertes n'ont été surpassées que dans ces derniers temps par les admirables recherchées de M. Duchesne de Boulogne, sur les actions isolées ou combinées de ces nombreux petits muscles qui président aux mouvements si multipliés et si précis de l'organe du toucher.

S'il fallait reprendre et développer l'idée de Galien, on devrait se garder de le suivre dans maints détails et d'adopter toutes ses vues systématiques. Ainsi nonseulemenl Galien veut établir qu'il existe un rapport exact et providentiel entre les organes et les fonctions, mais il s'efforce encore, en" limitant la puissance et la bonté du Créalèur, de prouver que les organes ne pouvaient pas être autrement qu'ils ne sont. En soi cette prétention est au moins fort étrange, très-mal fondée et parfaitement téméraire; la nature y donne à chaque instant un démenti, puisque, suivant le degré qu'occupe un animal dans la série, elle fait remplir des fonctions identiques par des appareils

enlièrement dissemblables. Même aujourd'hui, tout ce à quoi on pourrait aspirer, ce serait de démontrer qu'un organisme étant donné, les diverses parties qui le composent sont dans une exacte et nécessaire corrélation, et que la pensée ne pourrait ni en intervertir l'ordre ni en changer les dispositions; encore faut-il, pour poser et résoudre un tel problème, connaître dans les plus petits détails la structure de l'homme et des animaux, éludier les lois de toutes les déviations, n'ignorer aucune des transformations ou altérations de tissus ou d'organes, soit naturelles, soit acquises, que la dissection peut nous révéler. Or, Galien n'avait disséqué qu'un très-petit nombre d'animaux et jamais l'homme; il ne savait pas l'anatomie pathologique , il n'avait que de vagues notions d'anatomie générale, et toute sa physiologie reposait sur des hypothèses. Aussi lui arrive-t-il cent fois de conclure à faux du singe ou d'autres animaux à l'homme, et de prendre pour une disposition essentielle et générale ce qui n'est qu'un fait particulier et pour ainsi dire tout local. D'ailleurs, s'il est bon de rechercher dans quel but une partie est construite de telle ou telle façon, il importe également de ne pas pousser cette recherche trop loin, car il y a dans le corps mille dispositions dont la cause finale nous échappe et nous échappera probalilemenl toujours. La vie a d'impénétrables mystères-, chaque jour la science lui arrache quelque secret, mais chaque jour aussi le vrai savant comprend et avoue qu'il interroge en vain et que la nature ne lui répond pas.

Le problème des causes finales ou de l'adaptation

(les organes aux fonctions, est trop compliqué, trop délicat, et de date trop ancienne ', pour que je veuille essayer de le résoudre en rendant compte d'un livre où il ne tient qu'une place secondaire. Je crois, du moins, utile de présenter en finissant quelques vues générales qui circonscrivent ceprobir-meet le ramènent à des proportions purement scientifiques.

D'abord il ne faut pas oublier que les observations ne portent et ne pouvaient porter que sur .des faits d'un ordre mécanique ou physique pour lesquels on a sous la main mille objets de comparaison ; de sorte que loin d'inventer et de découvrir des rapports entre l'organe et la fonction, on ne fait c|u'appliquer à l'anatomie et à la physiologie des notions acquises par l'expérience journalière dans les usages de la vie. Ainsi, comme le remarque si judicieusement M. Cl. Bernard, on savait déjcà, par des connaissances expérimentales antérieures, ce que c'était qu'un réservoir, qu'un canal, qu'un levier, qu'une charnière, quand on a dit que la vésicule du fiel est un réservoir, que les artères, que les veines sont des canaux destinés à conduire des fluides; que les os et les articulations font olTice de soutiens, de leviers, de charnières. Et alors même qu'on

1. Il y a longtemps que « le lis de la vallée raconte la gloire de l'Éternel, aussi bien que le cèdre du Liban;» longtemps que Job supputait la source des biens et deé maux ; longtemps que le I^salmiste exaltait les merveilles de la création, et longtemps aussi que VEcclésiaste a dit : « Dieu, a posé son regard sur le cœur de riiomme pour lui apprendre h le glorifier dans la splendeur de ses œuvres. » Les Pères de l'Église en leurs Hejcameron, les docteurs au moyen âge et, dans des temps plus rapprochés, Pludie, HoUard et Desdouitsont commenté ces textes de l'Écriture.

arriverait, pour certains organes on appareils, à déduire logiquement la fonction et la structure, combien d'organes ou d'appareils échapperaient à nos plus minutieuses investigations! Ainsi, quand on se trouve en présence d'organes qui servent aux fonctions les plus intimes et les plus secrètes de la vie, comme sont la rate, le cerveau, les fibres nerveuses, par exemple, dont les formes n'ont point d'analogues dans les produits de l'industrie humaine, toute explication rationnelle des rapports entre l'anatomie et la physiologie devient impossible, non-seulement a 'priori, mais lors même qu'on parviendrait par l'expérimentation à déterminer les fonctions et les usages de la rate, du cerveau et des cordons nerveux.

Gomment donc être assez hardi, et, tranchons le mot, assez téméraire pour ne pas craindre de faire dépendre sa foi en Dieu de notions aussi incomplètes, aussi arbitraires et en môme temps aussi inaccessibles à l'esprit et aux yeux de la multitude ?

Et pourquoi ne l'avouerai-je pas? Je n'ai jamais eu beaucoup de goût pour les preuves de l'existence de Dieu tirées du spectacle de la nature; il m'a toujours semblé que de telles preuves sont des armes à deux tranchants, qui, à toutes les époques aussi bien dans les premières écoles de philosophie, qu'au temps de Lucrèce ou des encyclopédistes, ont été maniées avec autant de succès par les athées que par les déistes, et dont Pascal a 'dit : « qu'elles sont plus propres à engendrer le mépris que la connaissance de Dieu. » Les preuves métaphysiques, celles tirées de l'assentiment et des besoins universels de l'humanité, et, si vous

vouIpz encore, « ces mille raisons que la raison ne connaît pas, » suivant la profonde expression de je ne sais plus quel philosophe, m'ont toujours semblé les meilleures, les plus solides, les plus efficaces. Encore faut-il que la théologie proprement dite intervienne pour déterminer les attribtits de Dieu, et concilier ces attributs avec les misères de l'homme et les troubles de la nature. Autrement on n'arrive qu'au Dieu inactif, taciturne et solitaire d'Aristote, ou aux deux principes inconciliables et irréconciliables deManès.

Ainsi donc, outre que la preuve de l'existence de Dieu qu'on veut tirer des merveilles de la nature est une preuve contingente, puisqu'elle ne repose que sur l'observation du monde, et qu'elle fait par conséquent dépendre l'existence de Dieu de l'existence du monde, outre qu'elle est toujours incomplète et superficielle, puisqu'elle est livrée au hasard de l'observation et aux progrès incertains et irréguliers de la science, elle est au fond parfaitement illusoire, en ce sens qu'elle ne tient et ne veut tenir aucun compte du mal et du désordre, des ravages de la maladie et des conquêtes de la mort; elle ne voit pas que le mal est en son genre aussi parfaitement organisé que le bien et atteste un art aussi souverain.

Le cysticerque qui se loge dans le cerveau du mouton n'est pas moins bien formé que le cerveau lui-même; cependant le cysticerque donne le tournis et la mort. La fausse membrane qui se forme dans- le larynx et la trachée et qui produit toutes les funestes espèces de laryngites et de croups, est organisée aussi merveilleusement que la vraie membrane muqueuse qui est un

des premiers éléments du jeu des fonctions respiratoires. La dent, si bien faite pour broyer les aliments et pour aider à Tarticulalion des sons, est aussi parfaitement préparée à se détruire sous l'action lente de la carie, ap;'ès avoir été le siège des plus atroces douleurs. Partout et toujours se retrouve «le petit grain de sable qui, suivant l'expression de Pascal, arrête Gromwell au moment oii il allait ravager la chrétienté; » de telle sorte que les termes du problème sont complètement renversés, qu'il ne s'agit pas de démontrer que Dieu existe puisque le monde est si merveilleusement organisé, mais de rechercher au contraire comment on peut concilier l'existence de Dieu avec la somme du mal et du désordre qui peut-être égale la somme du bien et de l'ordre, avec les germes de mort qui égalent en puissance les germes de vie. C'est donc à d'autres considérations qu'à la théorie des causes finales ou causes premières qu'il faut s'adresser pour se rendre compte de toutes les dispositions normales ou anormales de l'économie animale, et c'est à d'autres faits qu'à ceux de l'organisation qu'il faut demander la preuve de l'existence de Dieu. Aussi je répéterai volontiers ces belles paroles de M. l'abbé Gratry en sa Théndicée : « Étant données les choses visibles qui s'engendrent, qui naissent et meurent, qui passent et changent, qui sont et pourraient ne pas être, qui sont bornées et imparfaites, l'esprit doit dépasser ces êtres finis et apparents pour s'élever avec Platon aux idées éternelles, invariables, immuables. »

M. Biot a dit avec celte finesse et cette souveraine raison que chacun lui connaît : « Rien n'est plus clair que ce qu'on a trouvé hier, rien n'est plus difficile à voir que ce qu'on trouvera demain.» Dételles paroles s'appliquent merveilleusement à l'histoire de la circulation du sang. Ce phénomène nous paraît aujourd'hui si simple, il est si généralement connu, qu'on a peineà comprendre comment tant de médecins et de naturalistes éminenls, qui se sont succédé pendant tant de siècles, ont été aveugles à ce point de ne pas le découvrir. Mais ne soyons pas si sévères! Dans un- siècle, dans vingt ans, demain peut-être nous mériterons le même reproche pour des faits aujourd'hui inconnus et

1 . Histoire de la découverte de la circulation du sang'. — De Cni/ Patin, adversaire de la circulation, par P. Flourens, de l'Académie française, et secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences; 2* édition, revue et augmentée. Paris, 1857, un vol. in-12, chez Garnier frères.

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