‹ La médicine, histoire et doctrinesChapitre 95 sur 109 · GO DR LA SANTK · texte numérisé non relu

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l;i l'onlenllon d'ospril par des allaqucs d'i'pilepsie; — c'est Leibiiitz qui, par trop de travail, délourne la goutte c( qui se porte sur les nerfs » et le lue; — c'est l'ami de cœur de Tissot, M. de Brenles, que l'étude conduit à l'étisie (mais Tissot lui-même ajoute vingt autres causes de consomption); — c'est Yaugelas qui meurt d'une vomique ; — c'est un savant de Bologne qui saignait. du nez chaque fois qu'il méditait le matin dans son lit; — c'est Savonarole, en compagnie de Casaubon, de Sydenham, de Leibnitz, de Rousseau, qui est tourmenté par la pierre; — c'est un savant dont le célèl)re Hoffmann dit gravement qu'il devint somnambule pour avoir trop étudié; — enfin ce sont Le Tasse, Pascal, Const. Huyghens et tant d'autres que l'étude conduit aux hallucinations et à la folie. Ces histoires plus divertissantes qu'instructives viennent en confirmation de trois principes fort contestables ou trop vagues: «Quand l'âme, longtemps occupée, a imprimé une trop forte action au cerveau, elle n'est plus maîtresse de la réprimer. » — « Les humeurs se portent à la partie qui est en action. » — « La fibre animale (par conséquent la fibre cérébrale) se durcit par l'exercice. «

Heureusement pour la gloire et pour le profit de l'humanité, nos philosophes, nos théologiens, nos jurisconsultes, nos savants, nos historiens, nos orateurs, nos publicistes ou n'ont pas lu l'ouvrage de Tissot, ou, s'ils l'ont lu, ne se sont pas rigoureusement conformés à ses préceptes. Qui oserait arrêter Newton au milieu de ses prodigieuses spéculations? Qui ne craindrait d'avertir à chaque instant un Du Gange, un Casaubon,

un Haller' des dangers (peut-être exagérés) au\quels ils s'exposent en prolongeant le travail, «l qui ne croirait commettre un sacrilège en interdisant à Pascal d'écrire les Lettres provinciales ou de jeter sur des petits morceaux de papier ces pensées qui font le tourment des paléographes et qui seront l'éternelle admiration du genre humain? Aussi je ne veux pas répéter avec Tissot : « On est trop savant quand on l'est aux dépens de sa santé : à quoi sert la science sans le bonheur? »

Du reste, qu'on se rassure, la liste des hommes de lettres qui sont parvenus à une extrême vieillesse serait longue à dresser; Tissot lui-même est bien forcé d'en citer quelques-uns, mais il ajoute bien vite : « Faut-il en inférer que les grands travaux de l'esprit, lorsqu'ils sont excessifs, ne soient pas nuisibles? Gardons-nous de tirer une si fausse conclusion; on pourrait seulement présumer qu'il y a des hommes nés pour ces sortes d'excès et que peut-être (le mot est charmant) cette heureuse disposition des fibres qui

1. Tissot traite quelque part (pages 77-78) les érudils avec un suprême dédain et j)as mal d'ignorance, « espèce d'hommes à peine connue des anciens (quelle erreur!), qu'on vit naîldau temps de la décadence des lettres et reparaître au temps de leur renouvellement, et qui, allachés à l'ouvrage comme le manœuvre ;\ sa bêche, pourraient être comparés à quelques fakirs des Indes, Comme eux ils se séparent du genre humain ; comme eux ils se macèrent de plein gré sans que souvent^ en revienne le plus léger avantage à la société,, et la dilTérence n'existe que dans les inslrunifints de leur supplice... Les érudits se tuent avec des livres, des manuserils, des médailles, desinscripUons anUques, des caractères indéciiiffrables. » Les noms do Du Gange et de Casaubon sulliseiit à venger les érudils d'un tel jugement, plus ridicule même qu'injuste.

forme les grands hoimnes est la mhno qiic celle qui conduit à la vieillesse ! f)

Pourquoi tant d'hommes de loi 1res ont-ils vécu si longtemps, et pourquoi tant d'autres sont-ils moissonnés à la ileur de l'âge? C'est ce que Tissot ne dit nulle part ; et c'est précisément ce qu'il importerait de savoir pour faire une juste part à l'étude d'abord, puis à la constitution, aux maladies congéniales ou acquises, au régime et même au caractère. Ce n'est certainement pas pour les mêmes raisons que Plutarque ou Newton, Fontenelle ou Boërhaave ont atteint une heureuse vieillesse; que le Tasse, Yirgile, Shakspeare, Descartes, Marot sont morts entre cinquante et cinquantequatre ans ; ce n'est pas non plus dans les mêmes conditions qu'ils ont vécu, ni aux mêmes travaux qu'ils se sont livrés; et je ne sache pas que les uns aient été doués et que les autres aient manqué de cette fibre qui procure du même coup le double privilège du génie et de la longévité!

Nous laisserons, s'il vous plaît, ces faits mal définis, ces systèmes surannés et quelquefois contradictoires qui leur servent d'explication ou qu'ils sont chargés de confirmer, pour relever quelques aphorismes dont le temps n'a plfe altéré la valeur, et qui sont le résumé d'une observation séculaire.

Il n'y a pas de partie du corps que la vie sédentaire n'affaiblisse (en exceptant le cei'veau, bien entendu, puisque alors la pensée semble s'y réfugier comme en un sanctuaire) ; — elle diminue la transpiration insensible, dont la régularité est un des principaux boulevards de la santé ; ce défaut d'équilibre rend si sus-

ceptible aux moindres impressions de l'air qu'on ne peut plus s'y exposer impunément, et que, baromètre vivant, on éprouve d'une façon cruelle tous les changements du temps ; — les mauvaises digestions suivent l'homme de lettres comme son ombre; encore c'est plutôt comme conséquence de l'affaiblissement général des organes, de l'altération des liquides, et peut-être de positions peu naturelles, que par suite d'une surexcitation du système vasculaire cérébral, attendu que le travail mécanique du bureau trouble aus^i bien les digestions que l'activité de la pensée jointe à l'inactivité du corps.

Tissot s'étend avec complaisance sur les funestes conséquences des veilles prolongées; mais il faut établir plusieurs distinctions ou rapprochements dont il n'a pas tenu grand compte. Tel savant qui veille jusqu'à une heure, mais qui se lève à huit heures, reste à son bureau pendant six ou sept heures, et ne reprend l'étude qu'à huit ou neuf heures du soir, partage sa journée dans de bonnes proportions: en sept heures de sommeil, dix ou douze de travail, et six ou sept qui sont consacrées au repos ou à de tranquilles distractions;— tel autre, au contraire, qui n'a point d'heure fixe pour se coucher, qui veut finir sa tâche, dût-elle le conduire à deux ou trois heures du matin, qui ne s'en lève pas moins à sept ou huit heures, et qui, tout le reste du jour, prend à peine trois heures de repos, au grand air, compromet gravement sa santé et s'expose à perdre, par suite de l'excessive inactivité du corps, tout le temps qu'il croit pouvoir gagner par un travail opiniâtre. Sans arrêter brusquement ni la

plume ni la pensée d'un tel savant, sans priver la postérité des ouvrages qu'elle en attend, on peut lui conseiller de modifier son hygiène, dans rintérêt même de ses éludes, et le forcer, pour ainsi dire, en modérant ses efforts, d'ajouter quelques années de plus à sa vie, en même temps qu'il retarde de quelques mois la publication de ses écrits.

Ajoutons que les veilles des gens du monde sont tout aussi prolongées, beaucoup plus agitées et non moins pernicieuses que les veilles des gens de lettres; l'air est encore plus vicié dans un salon que dans le cabinet d'un savant; le sommeil qui succède aux bons dîners, aux longues soirées, au jeu, au bal, n'est pas moins troublé que le sommeil qui suit une grande contention d'esprit. Il faut en conclure que le danger des veilles n'est point particulier aux gens de lettres, et que toute espèce de veille n'est pas nuisible par elle-même. Le reste du genre de vie, le tempérament, les prédispositions morbides, même l'habitude, tout cela devrait être pris en considération pour juger exactement de l'influence des veilles, et c'est ce, que personne n'a encore fait jusqu'à présent.

Il y a, au tome cinquiènie de la Physiologie de Burdach S un chapitre curieux sur le sommeil, et tout rempli d'observations délicates qui pourraient aider, au moins par induction, à la solution du problème; voici quelques passages de ce chapitre qui

1. Trailc de physioloçiie considérée comme science d'observation, etc., trad. par Jourdan. Paris, 1837,9vol. in-8,chez J.-B.Baillière et lils. Ce précieux ouvrage, ruallieureusenient inachevé dans l'original, n'a pas eu en France le succès qu'il méritait.

montre clairement qu'il ne faut, en général, ni abuser de la veille, ni se livrer à un sommeil trop prolongé.

« Le sommeil agit d'une manière Itienfaisante; il fait cesser les tensions et diminue les antagonismes de la vie. Quand il manque, la sensibilité devient trop exaltc'e; lorsqu'il dure trop longtemps, l'atonie, la bouffissure, l'obésiti^, la pesanteur de tête, la mauvaise humeur, la paresse, l'émoussement des sens et des facultés morales, l'insensibilité, en sont les conséquences. Le sommeil réparc les forces perdues, non pas seulement par le repos qu'il procure, mais en dirigeant l'activité vers l'intérieur, en rétalilissant l'équilibre primordial des organes, en diminuant la consommation de VaUment qui entretient l'organisme. Pendant la veille, les forces sont consommées par le conflit avec le monde extérieur; car l'activité sensorielle et le mouvement sont ce qui fîxe l'homme dans la réalité, mais en même temps ce qui dissipe et épuise ses forces. Pendant le sommeil, au contraire, la vie se recueille, se réunit; elle agit plutôt pour conserver que pour détruire, puisque la plasticité elle-même continue, sans être troublée par la vie animale. Trop peu de sommeil cause la lassitude, l'amaigrissement, la vieillesse prématurée; son absence totale peut amener la fièvre, le délire et la mort.

" La plupart des crises ont lieu pendant le sommeil. Il fait rentrer l'àme en elle-même, en la tirant de la distraction du monde. Il lui fait déposer les charges de la réalité et. la débarrasse de tous les soucis, comme aussi de tous les avantages que lui a procurés le hasard de la personnalité. Le rêve est un préservatif contre la régularité et la monotonie de la vie, une mise en liberté de l'imagination, qui entasse pôle-môle toutes les images de la vie, et tempère le sérieux continuel de l'âge adulte par les jeux amusants de l'enfance. Sans les rêves, nous vieillirions assurément de meilleure heure, et on peut les considérer sinon conmie un don immédiat de la Providence, du moins comme un joyeux compagnon associé par elle à notre pèlerinage vers la tomi)e.

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Le souiincil entrelient la gaieté naturelle : celui qui ne dort point assez devient mélancolique. »

Tl ne serait pas malaisé de tirer de plusieurs autres observations du même auteur cette théorie que, toutes conditions individuelles mises à part, l'esprit est mieux disposé pour le travail le matin que le soir : les bienfaisantes influences du monde extérieur, à ce moment du jour éveillent Tâme en même temps que le corps. Les sens jouissent de toute leur perfection, l'esprit est recueilli, calme et lucide, les facultés intellectuelles supportent sans difficulté un travail prolongé. A mesure que le jour avance, l'activité de l'esprit, s'éparpillant sur un plus grand nombre de sujets, s'applique mieux aux affaires de la vie réelle. Yers le soir, le bouillonnement du sang ranime le sentiment et l'imagination; les affections deviennent plus vives et les désirs plus passionnés. Il semble donc rationnel de ne point fatiguer, par la fièvre de la composition et par des recherches ardues, l'organisme déjà fort excité par le mouvement spontané de la nature.

S'il est vrai que la vie sédentaire, et par conséquent la vie des gens de lettres, affaiblisse toutes les parties du corps, il n'est pas moins vrai que cet affaiblissement se fait particulièrement sentir sur les organes renfermés dans le bas-ventre, et qui sont cbargés de ces exonérations que la nature nous a imposées comme à tout animal vivant en ce monde. Combattre la paresse •des intestins par les moyens artificiels ne fait guère qu'entretenir le mal au lieu d'y porter remède, et le

médecin pourrait indiquer cent moyens plus efiîcaces que ces pilules échauffantes ou ces irrigations quotidiennes que la société polie du temps de Louis XIV a mises si fort à la mode. Les dangers que fait courir l'atonie de l'estomac et des intestins en troublant la nutrition sont réels, mais fort éloignés ; elle laisse presque toujours .à d'autres affections le loisir et le soin de ruiner notre pauvre machine ; il n'en est malheureusement pas de même de cette funeste et trop commune habitude qu'onlles gens de bureau d'imposer pendant de longues heures à la vessie une retenue dont elle n'est pas capable sans qu'il en résulte pour elle-même et pour toute l'économie les plus graves incouvénients : la paralysie avec ses suites contraires suivant la partie de Torgane paralysé, les inflammations les plus meurtrières, et jusqu'à la rupture des parois de l'organe ont conduit plus d'un savant au tombeau. Ce sont là les maladies les plus essentiellement propres aux personnes qui mènent la vie de bureau; fort dangereuses chez les jeunes gens, elles sont mortelles chez les vieillards. Cuvier, qui le savait bien, s'était imposé la loi de se lever toutes les deux heures pour obéir aux sollicitations de la nalure, et l'école de Salerne n'a pas manqué de réduire ce précepte en vers.

M. Civiale, cité par M. Réveillé-Parise ', pense que les calculs urinaires sont très-fréquents chez les gens de lettres, et il souscrivait volontiers à cet aphorisme du président de Thou que « les calculs sont le misérable tribut que payent à l'étude les gens qui s'y li-

1. Pliijsioloiiui et hijfjiéHC des hommes Unes nur iravanv <h: l'apiii, I. Il, p. 51 et suiv.

vrenl avec iissidiiilé » [misera ad libros assidue sedentiinn stipendia). Toutefois, en étudiant et en décomposanl,son tabloau dos cent quarante-huit personnages calculeux ou graveleux , je ne trouve guère qu'une douzaine de noms qu'on puisse en toute justice rapporter à des hommes de lettres; encore faudrait-il recueillir toutes les circonstances de régime ou d'hérédité qui chez ces personnages ont été des causes prédisposantes. Le défaut de ces statistiques historiques, de ces statistiques à compartiments et à étiquettes, c'est d'abord de tout confondre, puis de ne s'appuyer presque jamais sur des documents authentiques, sur des observations suivies et complètes. Il n'y a rien de plus commun dans les livres que les observations, mais rien de plus rare qu'une bonne observation.

Il existe encore une maladie, ou du moins un certain état du corps et de l'âme qui se rencontre chez les gens (de lettres, moins cependant encore comme hommes d'études que comme hommes du monde, je veux parler de l'hypocondrie * dont Tissot a tracé un tableau qui est saisissant de vérité :

« Les premiers symptômes qui caractérisent l'affaiblissement du genre nerveux, sont une espèce de pusillanimité qu'on ne connaissait pas auparavant, la défiance, la crainte, la tristesse, l'abattement, le découragement; l'homme qui avait été le plus intrépide vient à tout craindre; la plus légère entreprise l'efTraye, le plus petit événement imprévu

1. Je ne prétends pas que l'iiypocondrie soit exclusivement une affection de luxe ; je l'ai oLsenYiC quelquefois chez les gejis du peuple, et jusque chez les paysans; mais c'est l'exception. Voyez plus haut, p. 358.

le fait trembler , la plus légère indisposition lui paraît une maladie mortelle, et la mort est une idée affreuse qu'il ne soutient point. Il y a des tyrans qui ont condamné à la mort des philosophes qu'ils haïssaient, mais ils n'ont pu la leur faire craindre ; combien auraient-ils été plus cruels si, en leur accordant la vie, ils eussent pu leur inspirer les craintes qui font le tourment des hypocondriaques? On voit tous les jours des gens de lettres chez lesquels cette maladie commence à germer, obligés d'abandonner leurs livres chéris; leurs nerfs, en s'affaiblissant, les rendent incapables d'attention; ils perdent la mémoire, leurs idées s'obscurcissent; des chaleurs de tête, des palpitations, un accablement général , la crainte de mourir subitement, font tomber la plume de leur main. Le repos, des nourritures succulentes, l'exercice, leur rendent une partie de leurs forces; ils retournent à leurs livres et sont encore forcés de les quitter. La journée s'écoule dans ces alternatives; le soir ils sont fatigués, abattus; ils se mettent au lit, passent une mauvaise nuit; la mobilité de leurs nerfs les empêche de dormir, et souvent les met hors d'état de penser. »

Un peu plus loin Tissot ajoute avec raison :

« Je ne crains point de regarder comme une neuvième cause des maladies des savants le renoncement à la société, que plusieurs s'imposent d'abord volontairement, et auquel ils se livrent ensuite par goût, mais qui a des inconvénients réels. Les hommes ont été créés pour les hommes ; leur commerce mutuel a des avantages auxquels on ne renonce point impunément, et l'on a remarqué avec raison que la solitude jette dans la langueur. Rien au monde ne contribue plus à la santé que la gaieté que la société anime et que la retraite tue; cette cause morale d'ennui, jointe aux causes physiques de mélancolie dont j'ai parlé plus haut, jette souvent les gens de lettres dans une tristesse dont les effets sur la sanfé leur sont aussi funestes que ceux de la gaieté leur seraient favorables; elle produit cette misanthropie, cet esprit cha-

grin, ce nn'contenlemont, ce cU^goût do tout, qu'on peut regarder comme les plus grands des maux, puisqu'ils ôtent la jouissance de tous les biens. »

L'homme de lettres, ou, si vous aimez mieux, riiomme du monde, Hotte entre deux extrêmes: celuici voudrait que la médecine et les médecins le suivissent comme son ombre pour l'arrêter quand il va faire un écart, pour le relever après la chute, pour le conseiller dans ses inquiétudes ; il raisonne snns cesse, mais il se soumet presque toujours; — celui-là méprise la médecine et se moque des médecins ; à son dire, la médecine n'est pas une science et les médecins ne sont que des empiriques, s'ils ne sont pas des charlatans. Et puis, quand le mal éclate et qu'on est forcé d'invoquer le secours de la médecine^ il est trop tard; car le médecin n'a pas les mêmes privilèges que le prêtre : lorsque le prêtre peut encore ouvrir les portes du ciel, déjà depuis longtemps le médecin n'a plus la clef des portes delà vie.

A ce propos Tissot fait certaines réilexions dont quelques-unes sont fort sensées et dont quelques autres nous semblent un peu exagérées ; les voici :

<( La première difficulté qu'on a à vaincre avec les gens de lettres, quand il s'agit de leur santé, c'est de les faire convenir de leurs torts; ils sont comme les amants qui s'emportent quand on ose leur dire que l'objet de leur passion a des défauts; d'ailleurs ils ont presque tous cette espèce de fixité dans leurs idées que donne l'étude, et qui, augmentée par cette bonne opinion de soi-même dont la science enivre trop souvent ceux qui les possèdent, fait qu'il n'est point aisé de leur persuader que leur conduite leur est nuisil)le. Avertis-

sez, raisonnez, priez, grondez, c'est souvent peine perdue ; ils se font illusion à eux-mêmes de mille fciçons différentes: l'un compte sur la vigueur de son tempérament, l'autre sur la force de l'habitude; celui-ci espère échapper à la punition parce qu'il n'a pas encore été puni; celui-là s'autorise d'exemples étrangers qui ne prouvent rien pour lui; tous opposent au médecin une obstination qu'ils prennent pour une fermeté dont ils s'applaudissent et dont ils deviennent les victimes. Bien loin de redouter le danger avenir, ils ne veulent quelquefois pas mênie sentir le mal présent, ou plutôt le plus grand des maux pour eux, c'est la privation du travail ; ils ne comptent pour rien les autres, moyennant qu'ils se soustraient à celui-là. Quand ils sont parvenus à ce degré de mobilité qui les jette dans l'extrémité opposée et leur fait tout craindre, même les maux les plus imaginaires, on n'en est pas plus heureux avec eux, et le découragement ne leur donne pas toujours de la docilité, mais une instabilité pire que Topiniâtreté , qui ne permet point de compter sur l'exécution d'aucune cure suivie; et on peut dire, qu'en général, les gens de lettres sont les plus difficiles à conduire ; c'est une raison de plus pour les éclairer sur les moyens de conserver et de rétablir leur santé. » .

Cette difficulté, dont Tissot se plaint si amèrement, n'est pas aussi générale qu'il veut bien le dire ; elle tient non à la qualité d'homme de lettres, mais au caractère de cet homme de lettres. Ma. bonne fortune m'a mis en rapport avec des écrivains que, soit l'excès du travail, soit les émotions de la politique, soit leur propre inclination organique, avaient réduits à cet état nerveux où l'esprit et le corps, tournant dans un cercle vicieux, agissent l'un sur l'autre d'une façon déplorable. Eh bien! j'ai trouvé en eux d'abord une conliance raisonnée , puis cette vivacité d'aiïection qui change avec un mutuel avantage le rùlc de médecin en

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celui d'ami. Je n'ai pas besoin, cela est évident, d'être l'ami de mon client pour traiter une lluxion de poitrine ou une apoplexie; mais s'il arrive, et cela est fort ordinaire dans le monde, s'il arrive que le malade ait plus besoin de conversation, de sympathie, d'encouragements, de bons conseils, que de remèdes ; s'il importe à chaque moment du jour de le tirer de sa propre compagnie, de le relever de ses langueurs cl de l'entretenir dans une douce sécurité sur son état présent et sur l'avenir qu'il entrevoit à travers ses constantes préoccupations, il faut que je sois son ami et son confident; — il faut qu'il ait la certitude que ses retours incessants et variés sur sa santé, que ses inquiétudes, ses alarmes et jusqu'à ses fantaisies et ses impatiences seront considérés et combattus sérieusement comme autant de manifestations d'une affection qui change au moindre souffle de l'air, au moindre dérangement réel ou imaginaire dans la veille ou dans le sommeil.

C'est par ce commerce intime , par ces conversasations d'où la distraction naît de soi-même , où la science disparaît devant l'amitié, qu'on peut rendre aux douceurs de la vie celui qui à chaque instant du jour se croit enveloppé par les ombres de la mort. Ce n'est pas seulement le malade qui gagne dans ces relations journalières, le médecin en lire le plus grand bénéfice ; outre qu'il s'instruit dans son art à suivre, à interpréter et à combattre des phénomènes compliqués qui chaque jour se transforment, il pénètre, pour ainsi parler, dans l'intimité des pensées de son client; il est le premier à profiter des charmes d'un esprit qui

retrouve sa vivacité et son éclat à mesure qu'il se tranquillise et que le corps reprend la régularité de ses fonctions. Et, qui sait? comme l'antique médecin Praxagore, comme Sylva ou comme Corvisart, vous trouverez peut-être un Krinagoras, un Voltaire ou un Gérard pour célébrer vos louanges ou faire revivre vos traits.

Feuchtersleben, qui pendant toute sa vie a soutenu le combat des Titans contre l'adversité et contre la souffrance, se montre, en son beau livre Sur l'hygiène de râme\ encore plus dur et plus injuste que Tissot pour les hommes de lettres affectés d'hypocondrie, «la plus folle et en même temps la plus triste des affections humaines. » On sent dans ses paroles l'orgueil implacable du sectateur de la philosophie nuageuse de l'absolu, qui, imposant silence à la physiologie, ne tolère pas la moindre entreprise du corps sur l'esprit. Il célèbre la sainte maladie, renverse l'axiome mens sana in corpore sano; il entonne une hymne sur la vanité de la douleur :

« La douleur, s'écrie-t-il, est un rien présomptueux qui n'a d'importance que parce que nous voulons l)ien lui en attrilîuer. Nous devrions rougir de lui faire tant d'honneur, de la flatter, de la caresser, de l'élever ainsi sur un piédestal. Elle ne paraît grande que parce que nOus nous abaissons devant elle. Peut-on s'imaginer un Théniistocle, un Régulus, regardant sa langue dans la glace et se tâtant le pouls? Bien plus, j'en appelle, pour guérfr ce mal, à la

1. Hygiène de l'âme, par le baron Feuchlersleben, traduction du docteur Schlesinger-Rahier, 2" édition. Paris, J.-B. Baillière et fils, isr.o, in-12.

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peur même. qui le produit. La peur est-elle salutaire ou liiueste? est-ce un remède ou un poison? Rien ne fait vieillir plus tôt que la peur continuelle de vieillir, La peur abrège les jours de l'homme; elle est un élément'de l'hypocondrie; aussi l'hypocondriaque meurt-il de la peur de mourir. »

Tout cela est vrai, qui peut le nier? mais tout cela est plus digne de pitié et de sympathie que de mépris; la matière est quelquefois plus forte que l'espril, et chez un hypocondriaque il n'y a pas que l'imagination qui soit enjeu; encore l'imagination a-t-elle des droits et une puissance que la volonté est bien obligée quelquefois de respecter et de subir. J'aurais voulu voir Thémistocle et Régiilus aux prises avec la migraine ou avec la colique, et j'estime que Kantse flatte, quand il prétend qu'un violent accès de goutte ne saurait l'empêcher de c( passer à l'ordre du jour. » Il n'y a pas d'homme^, si puissant qu'il soit par le génie et par la volonté, qui ne finisse par fléchir devant les nécessités impérieuses de la vie organique, ou qui ne succombe dans cette lutte inégale de la pensée et de la maladie. J'ai surpris Frédéric Ozanam, les pieds dans un bain de moutarde et le cou entouré de sangsues, rédigeant un des plus beaux chapitres de son livre sur le Dante. Combien de fois n'cst-il pas sorti de son lit de doulenr pour aller'àla Sorbonne improviser une de ces leçons qui suspendaient tout un auditoire à ses lèvres! Mais inssi, à l'âge où il touchait à cette maturité qui con- ■>acre la gloire, nous le menions au tombeau !

Il ne faudrait pas croire non plus que l'hypocondrie rende aussi « égoistc , « aussi « inutile, « aussi «malhonnête» que veut bien le dire le baron Feuchlers-

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leben; j'ai connu des hypocondriaques fort aimables dans leur cabinet comme dans la société, et toujours occupés de leurs amis ; j'en pourrais citer qui sont devenus de grands citoyens pendant la révolution de 1848 ; le danger passé, Tun a laissé revenir ses maux imaginaires, mais l'autre est retourné à ses livres, oubliant jusqu'au souvenir de ses longues tortures.

Quant à ceux qui sont possédés de la mauvaise humeur, « cette prose vulgaire de la vie, ce démon fatal auquel il n'est pas permis de se soumettre, « je ne veux même pas les exclure du commerce du monde, les «transporter, y> comme le prescrit notre confrère de Vienne; je me contente de leur mettre de temps en temps un miroir devant les yeux, afin qu'ils aient honte de leur laideur; puis charitablement je tâche de semer la distraction sous leurs pas, et pour calmer leurs entrailles et faire couler l'atrabile, je leur prescris quelques doses de rhubarbe , de magnésie ou de sous-nitrate de bismuth, et la gaieté vient peu à peu illuminer un visage que la « transportation » eût singulièrement assombri. Puis, quand je vois ces « amants inquiets et inintelligents de la science médicale « îewiWeiev un Formulaire de thérapeutique, loin de les tenir en un profond mépris, je leur enlève ce formulaire, de peur qu'ils ne se luent, comme dit Martin Ilerz, par une faute d'impression.

Pour ma part, dans les sombres pages de Feuchtcrsleben sur la mauvaise humeur, sur la joie do la souffrance, sur l'inanité des distractions, sur l'insigne lâcheté de l'hypocondrie, je trouve pUis de désespoir que de conliance, plus de trouble que de sérénité, et je

liens le savant auteur pour un hypocondriaque de la philosophie. Laissons quelquefois l'homme céder aux penchants même pervertis de son imagination, cela vaut mieux que de lutter à outrance contre le cours naturel de la vie.

Mais, pour en revenir au livre de Tissot, à lire les préceptes minutieux que donne le docteur de Lausanne, les précautions innomhrables qu'il conseille, les détails dans lesquels il entre sur les moindres particularités du régime, on ne s'étonne plus Cju'il ait trouvé réfractaires des clients qui finiraient par se trouver entre ses mains dans la situation de Sancho en son palais de Barataria, et qui ne manqueraient pas, pour peu qu'ils y aient quelque inclination, de tomber dans l'hypocondrie , de l'hypocondrie dans la dyspepsie, et de la dyspepsie dans la privation de la vie.

Pour remédier aux inconvénients de la vie sédentaire, il n'y a rien demieuxassurément que l'exercice ; confiant en ce précepte , notre homme de lettres prend la bêche, s'il est à la campagne (heureux les gens d'étude qui peuvent passer six mois de l'année loin des villes! au printemps, les premiers rayons du soleil et les premières fleurs, en été les frais ombrages, en automne la richesse de la nature les invitent forcément à se distraire) ; s'il est à la ville, peut-être il ira au jeu de paume, peut-être à la gymnastique ; ou bien il fera quelque grande course, soit à pied, soit à cheval ou même en voiture, et quand la saison le permet, s'il a quelque rivière à sa portée, il lui demandera d'assouplir et de fortifier ses membres alanguis; mais aussitôt

Tissot l'arrête pour lui recommander de ne pas dissiper ses esprits par trop de fatigue et de ne pas tomber d'un excès dans un autre; — au retour, il trouve encore son médecin qui le prie de mettre un certain intervalle entre le mouvement du corps et le mouvement de la pensée, comme il l'a prié de ne pas s'exercer aussitôt après avoir étudié ou mangé ; de telle sorte que de repos en repos, le malheureux savant finit par perdre lamoilié de sa journée. Mieux vaudrait renoncer de suite à être savant pour être heureux à la mode du médecin de Lausanne.

En quelques phrases Hippocrate * a posé les vrais principes :

« Si l'on se repose beaucoup contre son habitude, il n'en résulte pas pour le corps un accroissement de forces ; et si, après avoir prolongé outre mesure le repos, on se livrait subitement aux exercices, on commettrait une faute manifeste. Il en est de môme pour cliacune des parties du corps. Les personnes inexercées sont courbatues par tout travail; elles n'ont, en effet, aucune partie du corps qui soit faite à au-. cun labeur. Les personnes exercées sont courbatues par les travaux inaccoutumés ou par les exercices habituels, s'ils sont poussés à l'excès. Le point important, c'est de savoir si l'aliment (la nutrition) surmonte l'exercice ou l'exercice l'aliment, ou si ces deux termes sont dans une juste proportion. En effet, le triomphe de l'un des deux, lequel que ce soit, engendre des maladies, et l'égalité réciproque de tous

les deux entretient la santé. »

C'est là en effet tout ce qui doit se trouver dans un livre didactique, à moins qu'on n'ait à faire valoir des

1. Du régime dans les maladies aiguës, {ii 12. Ëdilion Littré; Du régime. II, 6G ; iliiiU, III, «9.

observations authentiques et détaillées sur les effets de tel ou tel degré d'exercice dans un cas déterminé ; autrement il convient, après, les avis généraux et bien motivés, de laisser un peu à chacun son li])re arbitre et de se tenir pour assuré que, dans la grande majorité des cas, le sonlimenl des forces réelles sera le meilleur guide et le plus infaillible. M. Flourcns a résumé toule cette doctrine en un aphorisme que je trouve dans son ouvrage De lalomjévité humaine , Le point essentiel est d'entretenir l'activité vitale (la vie est un mouvement), soit par l'exercice du corps, soit par celui de l'esprit ; il faut, en un mot, prévenir à tout prix la torpeur des organes, fléau de la vieillesse.

Le chapitre des exercices dansTissot est court ; celui des aliments et des boissons n'a pas moins de cinquante pages. En vous mettant à table, nous dit le docteur inexorable, n'oubliez pas qu'il faut vous défier de tous les aliments gras, des visqueux, des pâteux, des glaireux, de ceux qui sont naturellement durs ou artificiellement durcis, soit par la fumée, soit par le sel ; de ceux enfin qui sont remplis de beaucoup d'air. En conséquence, supprimez le cochon, l'innocent cochon de lait, l'oie et le canard, les fèves, les haricots et bien d'autres aliments de même espèce , sans compter les crudités et les àcretés. On vous permet la viande tendre de certains jeune animaux (veau, mouton, poulet), les poissons à écailles, les céréales, tels que le riz, le seigle, l'orge, l'avoine, le froment (on pourrait supprimer l'avoine et l'orgy, et ne pas parler du froment, car personne, pas même Tissot, n'a jamais pi'obibé le pain). Parmi les herbes, on recommande les différentes es-

DES GENS DE LETTRES. o7"J

pèces de chicorée, les autres sont trop relâchantes (il est cependant quelquefois fort utile de relâcher) ; on autorise les racines, les œufs, le lait, les fruits. Yoilà un vrai régime d'anachorète que peu de personnes, même parmi les gens de lettres, se sentiront disposées à suivre. Encore je n'ai pas tout dit : les animaux doivent être pendant leur vie nourris d'une certaine façon, et après leur mort confiés à des cuisiniers hien renseignés par de fortes études de physiologie sur les exigences ou les susceptibilités des estomacs délicats! Il faut que Tissot n'ait jamais bu de bon vin, ni le vin généreux do la Bourgogne, ni le vin un peu moins excitant du Bordelais, pour avoir affirmé qu'en comparant les effets de l'eau avec ceux du vin la comparaison est toute en faveur de l'eau. « L'usage du vin, source dévie, comme dit Homère, est bon en lui-même, et c'est à tort que quelques partisans de la vie abstème en condamnent l'usage... Pris modérément, continue M. Devay, en son excellent traité de Y Hygiène des familles^ — ouvrage où la morale et la médecine se prêtent un mutuel appui, et dont on ne saurait trop recommander la lecture aux gens du monde, par conséquent aux gens de lettres, — pris modérément, le vin nourrit, relève les forces, augmente l'énergie du principe vital, accélère le mouvement progressif du sang et des humeurs; il possède, en un mot, toutes les qualités propres à maintenir la santé et h prévenir beaucoup de maladies. » M. Devay, qui est un moraliste sévère, va même jusqu'à permettre , avec Montes-

1. ï'rnilc spécial de nujcjiùnc des f ami Iles, parle doi-lciir V. \)vvay; 2" jjdition. Paris, Lab(î-Asselin, 1858, iii-8.

quicii, une \\T^-\é^^ pointe de vi7i, pour dissiper les langueurs de Tâme et les défaillances de rimagination. On pourrait citer tels savants qui, par goût sans doute, s'absliennent de vin pendant le repas, et qui cependant prennent régulièrement après le dîner un ou deux petits verres de quelque liqueur spiritueuse, tant ils éprouvent le besoin d'exciter du môme coup l'eslomac et le cerveau !

Tissot rappelle l'exemple de certains personnages illustres dans les lettres qui n'ont jamais bu que de l'eau; mais combien on en pourrait citer qui se sont Irôs-bien trouvés de prendre chaque jour, et non pas seulement detemps en temps, comme remède, ainsi que le veut notre docteur, quelques verres de bon vin : or par bon vin il faut entendre , avec M. Devay, non ces vins de choix qui sont beaucoup trop chauds, mais^eux qui proviennent d'un bon cru de second ordre, et qu'on sert en pleine îiaiure, pour me servir de l'expression des sommeliers.

Après cette proscription presque absolue du vin, on ne s'étonnera pas de lire dans le traité De la Santé des gens de lettres cette sentence, qui révolterait aujourd'hui, et je crois à bon droit, la plus grande partie de l'Europe : « L'un des plus grands biens qui pût nous arriver, ce serait une prohibition générale de l'importation de cette feuille fameuse (le thé), dans laquelle on ne trouve de principe essentiel qu'une gomme acre et corrosive, avec quelques particules astringentes. Ses effets sont si marqués, que j'ai vu fréquemment des hommes très-forts et très-bien portants à qui quelques tasses, bues à jeun, donnaient

des anéantissements , des hâillemènls , des maladies dont ils se ressentaient quelquefois toute la journée. » Tissot aime à fonder ses règles d'l]ygiène d'après les exceptions et les excès. Quelle conclusion logique peuton tirer de ce fait, que des hommes forts et bien portants ont été mis aux abois par yne tasse de tlié, ou de ce précepte donné par Corn. Bonthekoe, Hollandais, qui conseille jusqu'à cent et même deux cents tasses de thé par jour?

Le café ne trouve pas un accueil plus favorable : « C'est un dangereux irritant des fibres de l'estomac ; il faudrait le reléguer dans les pharmacies à la tête des amers stomachiques; son usage ordinaire est. véritablement pernicieux. Une infusion de quassia amara, ou une macération de kina semblent de beaucoup préférables! Homère, Aristote et Platon, dit-il, pour n'avoir pas pris de café, n'en sont pas moins les plus grands hommes qu'ait produit l'humanité ! » kais Homère, Platon et Aristote n'avaient ni quassia ni quinquina, et l'on ne voit pas qu'ils aient pour cela vécu moins longtemps. A ce compte, et avec de pareilles exemples, je ne sais trop ce qu'il faudrait faire des progrès et des découvertes modernes ; on devrait se hâter de fermer d'abord le Jardin d'acclimatation, puis, sur tous les points du globe, d'interdire l'importation des produits exotiques.

Le docte éditeur de Tissot, M. Bertand de Saint- Germain, et M. Devay lui-même, que je voudrais encore trouver ici d'accord avec moi, se font l'écho de préjugés assez mal fondés sur l'usage du thé ou du café, préjugés que condamnent également la chimie et

la pliysiologie. Sans doute, ces boissons ne sont ni de première nécessité ni tout à fait indifférentes, mais riicil)itudemême en émousse l'effet, el le seul inconvénient à en user journellement, c'est de se priver d'un remède agréable et fort utile en certaines circonstances, surtout cbez les gens d'une santé délicate et non usée par les drogues pliarmaceutiques.

Impitoyable pour le vin, le thé et le café, Tissot devient féroce quand il s'agit de l'usagé du tabac : « Autre abus, s'écrie-t-il (en invoquant une loi de proscription), autre abus auquel on n'aurait pas soupçonné que les hommes de lettres dussent jamais se livrer. » Je passe condamnation sur le cigare et la pipe; de bonnes et nombreuses observations établissent que la fumée du tabac entraîne de vrais dangers pour la santé, surtout quand on fume avec excès; or, en pareille matière, l'abus est bien près de l'usage ; mais pourquoi priver l'homme de lettres de sa plus innocente distraction, de sa prise de tabac? Priser n'est pas toujours très-propre, j'en conviens; mais c'est à peu près le seul reproche qu'on puisse sérieusement faire à cette habitude'. Encore le cigare ou la pipe méritent-ils le blâme à plus juste titre, puisque aucune précaution ne peut débarrasser le fumeur, même le fumeur à la mode, de cette odeur nauséabonde qu'il porte jusqu'au milieu des salons les mieux fréquentés et des boudoirs les plus coquets. Mais la société est pleine d'indulgence pour le fumeur et ne pardonne point au pri-

1. Le tabac en poudre peut causer quelque irritation à Tarrièregorge (encore faut-il une disposition particulière), ou tomber dans l'estomac, où il n'agit guère iilors que comme une subsluncc incrie.

seur les pcliles mcsavenlurcs qui parfois le IralVissent. Les motifs de celle coupable indulgence et de cette injuste sévérité se devinent aisément : en général , re sont les jeunes gens qui fument et les hommes Agés qui prisent.

L'hygiène des gens de lettres, comme celle de tout homme qui mène une vie de bureau, se réduit à quelques préceptes rationnels que Tissot a connus, mais dont il a compromis l'importance aux yeux de ses clients par de vaines déclamations et par d'effrayantes minuties qui seraient capables çl'ôter le désir de la santé s'il fallait l'acheter au prix du sacrifice de toute liberté d'action, de toute jouissance de la vie.

Se lever tôt et se coucher tôt serait certainement la meilleure conduite à tenir et la plus conforme aux lois de la nature; tout au moins il conviendrait de ne pas dépasser minuit pour ,1e coucher et pour le lever huit heures; — le matin, se laver à grande eau froide, en toute saison, à moins de contre-indications formelles (les frictions sont aussi un secoui's qu'il ne faut pas négliger quand on est en mesure d'y recourir); — prendre un léger repas, se tenir dans un vêtement large et propre : deux conditions qui favorisent les fondions de la peau ; — se mettre au travail jusqu'à onze heures ou midi, dans un cabinet bien aéré s'il se peut, et en hiver modérément chauffé; — en écrivant ou en lisant, éviter les positions peu naturelles, travailler tantôt assis et tantôt debout; — déjeimer suivant son appétit, ses forces, ses goûts et les ressources de la saison, bien broyer les aliments, c'est

autant de fait pour rcstomac ; par conséquent manger lentement, c'est autant de pris sur l'étude ; — ne pas lire durant ses repas, et converser si on a le bonheur d'avoir à sa table des amis ou des proches; — dans nos climats tempérés éviter la méridienne qui alourdit, faire un peu d'exercice, visiter ses amis, ou, comme Bayle, aller voir les marionnettes; il n'y a pas de meilleure distraction ; prendre au inoins deux heures de repos, j'entends le repos de l'esprit; — se remettre au travail quand la digestion paraît régulièrement accomplie'; — dîner assez solidement entre cinq et sept heures, régler convenablemerit les heures des repas ; — le soir, après avoir pris quelques distractions, ne pas travailler plus de trois ou quatre heures ; réserver autant que possible pour ce moment soit les lectures attrayantes, soit les recherches d'érudition, afin de se préparer un som-

1. L'habitude d'étudier aussitôt après avoir mangé est très-nuisible, dit Brigham, et produit presque inévilablement la dyspepsie; cette maladie alTecte généralement ceux qui exercent fortement leur esprit aussitôt après leur repas. L'indigestion est très-commune aux États-Unis, et provient sans doute de l'usage répandu dans ce pays de s'occuper d'affaires immédiatement après le dîner. — La théorie permet d'admettre cette proposition: en effet, il s'établit simultanément, et en sens contraire, un courant sanguin et un afflux nerveux ; suivant que l'estomac ou le cerveau sollicite plus éuergiquement ce double mouvement , la pensée s'obscurcit ou la digestion devient languissante. La position forcée d'un homme qui étudie à son bureau peut entrer aussi pour quelque chose dans les désordres de la digestion, et il faut remarquer encore que le travail poursuivi immédiatement après le repas trouble moins que celui qu'on commence au milieu de la digestion ; on a fait la même observation pour les bains; on comprend, en effet, qu'une fois que les forces de la vie sont concentrées sur un point pour renqjlir une fonction, il est plus difficile, et par conséquent plus dangereux, d'opérer une diversion.

meil plus immédiat et plus calme, car le travail de composition emplit, échauffe la tête, comme on dit vulgairement, et poursuit jusqu'au milieu du sommeil, qu'il trouble par des rêvasseries ou par de vrais cauchemars; — ne pas pousser l'étude jusqu'à l'extrême fatigue : le travail s'en ressent non moins que le cerveau; — varier les sujets de recherches ou de ditation, car ce n'est pas seulement l'ennui , maî mal, qui naît de l'uniformité ; s'interrompre de temps à autre pendant quelques instants , promener sur la figure une éponge trempée dans l'eau froide; c'est un excellent moyen pour rafraîchir en même temps les yeux et la tête; — ne jamais résister à certaines sollicitations de la nature, et les ranger, s'il se peut, sous la loi d'une périodicité régulière; — surveiller les dispositions morbides reconnues, et, si quelque affection se déclare, appeler un vrai médecin qui sache avec quelles réserves et quels ménagements il faut se comporter vis-à-vis d'un homme dont les organes sont affaiblis avant d'être malades; — enfin, et par-dessus tout, ne pas mener de front l'étude, les plaisirs et la bonne chère ; l'organisme ne résisterait pas longtemps à tant de causes de fatigue.

Yoilà, si je ne m'abuse, le code sanitaire de l'homme de lettres, de celui qui reste de longues heures devant son bureau, de cet érudit que Tissot méprise et qu'il regarde comme inutile à la société. Quant à l'écrivain amateur, plus homme du monde que savant, plus poussé par la passion d'arriver que par celle de savoir (et c'est la classe la plus nombreuse en ce siècle de jouissaneds matérielles), il rentre dans la foule, et je le

renvoie soit au livre de M. Devay, soit à rexcelleiU ouvrage de M. Descuret sur la Médecine des passions; ou encore je lui mettrais sous les yeu\ et je l'engagerais à méditer ce passage éloquent de VUijgiène de l'àme, par le baron Feuchtersleben, passage où sont admirablement peints les désordres de la littérature actuelle :

iBOe nos jours, ce n'est plus dans la solitude du cabinet, c'est sur la place publique que les écrivains composent leurs œuvres. Le bruit, la poussière, le tourbillon de la foule, voilà ce qu'ils cherchent et ce qu'ils nous montrent. Vous ne trouvez rien de plus dans leurs écrits. Les anciens pénétraient jusqu'au fond des choses et découvraient d'un œil patient le secret de tous les ressorts les plus cachés. Mais comme la précipitation est le mot du siècle, poète et philosophe ont la fièvre chaude; ils ne se plaisent qu'aux mouvements rapides et désordonnés.»

Dans un ouvrage trop peu connu*, le médecin américain Brigham , embrassant un horizon beaucoup plus vaste que celui de Tissot, a étudié l'influence sur la santé de tous les genres d'excitation mentale. Ses remarques fort intéressantes, les nombreuses observations qu'il a rassemblées, et le tableau statistique de la mortalité chez les gens de lettres, prouvent jusqu'à l'évidence que ce n'est pas l'activité continue de l'esprit, se portant avec calme, mais non pas sans intensité, sur n'importe quelle partie du domaine des

1, Remarks on the influence of mental cullivalion ami mental e.ccilement upon health, byA. Brighaiii (nouvelle édition). London, 1844, in-12. Il existe de cet ouvrage une traduction française par la comtesse de Rohaut. Druxelles, 1838.

connaissances hnmaines, qui use la vie, en multipliant les germes de maladies; ce sont toutes les passions accessoires de la passion de l'étude : l'amour immodéré de la gloire, de la fortune ou des honneurs, la contrainte morale» vrai poison de l'intelligence, les émotions vives, les chagrins profonds, les mouvements impétueux, les affections aiguës et «vertigineuses» de l'ùme ' tout à fait étrangères à la culture des lettres qui, en portant violemment, le sang au cerveau ou au cœur, causent des désordres mortels, ou du moins compromettent gravement la santé et souvent font perdre la raison. Astley Cooper, cité par Brigham, rapporte avoir remarqué sur deux jeunes gens qui avaient perdu une partie du crâne, que les pulsations du cerveau devenaient plus violentes et plus irrégulières chaque fois c{ue les malades éprouvaient quelque subite contrariété. Il est fâcheux que le célèbre chirurgien anglais n'ait pas eu la possibilité, vu la gravité des blessures, d'observer ce qu'aurait produit chez ces malades une application soutenue sur quelque sujet littéraire ou scientifique. — Le cerveau est un organe extrêmement délicat, fort impressionnable e't susceptible d'une certaine éducation physiologique comme tous les autres organes; mais pas plus qu'eux, et moins encore, il n'est capable de supporter de brusques changements d'état. — Un exercice violent et inaccoutumé donne une forte courbature dans les membres; une excitation vive et brusque peut entraîner, s'il existe quelques prédispositions, la congestion ou la déchirure des fibres

I. Voir Devay, De ([Hchine.'i cauaa de maladies particuUî'rcs à noire leiiips. Paris, 1859.

cérébrales, tandis que l'exercice continu et modéré des muscles les développe et les fortifie, comme l'application mentale soutenue et régulière accroît les dimensions du cerveau et lui donne de la vigueur'. De même encore on ne surcharge pas plus impunément le cerveau que l'estomac; il faut que l'aliment de l'esprit ou l'aliment du corps soient en proportion avec les facultés digestives et assimilatrices, et les accidents varient suivant que la réplétion démesurée est une habitude journalière ou un excès passager; le cerveau a ses indispositions, ses dyspepsies, ses inappétences comme l'estomac. Mais ce n'est pas toujours sur le cerveau ou sur l'estomac que retentissent les excès de la nourriture intellectuelle ou physique ; si ces deux organes sont trop robustes, les autres viscères portent la peine de leurs méfaits : le foie, le cœur, les poumons, par exemple. L'anatomie, la physiologie et la psychologie portent également témoignage de la parfaite exactitude de ces assertions'-^.

1. Le cerveau diminue de volume quand on n'en exerce pas les fondions ; c'est pourquoi les idiots ont ordinairement cet organe atrophié. Lorsque , par le manque d'exercice convenable, un organe diminue, le système entier soutVre, et alors la santé se détériore. Je ne puis douter que, sous ce point de vue, l'exercice des facuUés intellectuelles ne tende à procurer et à entretenir une bonne santé. (Note de la traduction française de Brigham. Bruxelles,' I 838.) Les observations ne manquent pas pour prouver, au contraire, que le cerveau est susceptible d'accroissement par l'exercice régulier et continu de la pensée.

2. Brigham a fait de nombreuses applications de ces principes à l'éducation des enfants. — Voyez aussi un livre fort recommandable dû à la plume de M. Rondelet, professeur de philosophie à la Faculté des lettres de Clermont, et intitulé : Conseils aux parents sur l'éducation de leurs enfants.

Les observations nombreuses recueillies pendant ces trente ou quarante dernières années par les pathologistes les plus éminents, soit en ville, soit dans les hôpitaux, prouvent jusqu'à l'évidence que, toute proportion gardée, les affections cérébrales, loin d'être le privilège des gens de lettres, se produisent au contraire beaucoup plus fréquemment dans les classes illettrées de la société. Ainsi, pour commencer par Tapoplexie, les relevés statistiques, en contradiction formelle avec les raisonnements « ;jnon de Tissot, donnent à peine 1 pour i 00 d'apoplectiques dans la classe lettrée. Ce n'est pas l'étude de la chimie ou de la médecine qui a déterminé l'apoplexie chezFourcroy et chez Chaussier : ce sont peut-être, chez le premier le cruel désappointement de n'avoir pas été nommé grand maître de l'Université, et chez le second un vif sentiment de dépit d'avoir été dépouillé de sa chaire à l'École de Médecine. Quand Euler meurt d'apoplexie à soixantedix-sept ans, ce n'est pas l'étude, mais l'âge qu'il faut en accuser, comme le remarque très-bien M. Littrô dans le Dictionnaire de Médecine. L'âge avancé est une des causes les plus efficaces de l'apoplexie, par les changements qu'il apporte dans la constitution de la pulpe cérébrale et du système vasculaire. Cent autres causes organicpies beaucoup plus décisives et plus prochaines que la passion des lettres déterminent l'apoplexie ; aussi M. Liltré (j'incline fort vers son sentiment) aime encore mieux regarder l'étude comme un préservatif que comme une cause d'apoplexie. Il n'en est pas de même des peines morales, suivant la remarque du même auteur : elles altèrent si profondément la

nutfilion générale quand elles sont prolongées, qu'on peut les croire capables de vicier aussi la nutrition du cerveau et de préparer ainsi le ramollissement, avantcoureur des hémorragies cérébrales.

La méningite tuberculeuse ou inflammation tuberculeuse des enveloppes du cerveau se montre surtout chez les enfants entre six et neuf ans, c'est-à-dire à un âge où il est bien rare que les facultés intellectuelles soient fort éveillées. La méningite non tuberculeuse sévit chez les enfants nouveau-nés et, dans l'âge adulte, chez les personnes qui mènent une vie très-agitée ou qui restent habituellement exposées à toutes les intempéries atmosphériques. Ce n'est point sur les gens de lettres, mais sur les maçons et sur les soldatsque la méningite aiguë a fait tant de ravages en France et en Algérie, il y a quelques années.

La terrible maladie appelée ramollissement du cerveau a pour cause, non pas les excès intellectuels, mais des excès beaucoup moins nobles. L'ossification des artères du cerveau, des coups ou des blessures sur le crâne, divers états pathologiques qu'il est inutile d'indiquer, et les peines morales, telles sont encore les autres causes les plus habituelles de ramollissement ; les vieillards sont particulièrement exposés à cette maladie ; c'est à Bicêtre, à la Salpêtrière, dans les hospices et non en ville qu'on l'observe le plus fréquemment. Si quelqu'un doutait de ces assertions, je le renverrais au savant Mémoire de M. Durand-Fardel Sur le ramollissement cérébral.

Les inllammationsde la pulpe cérébrale tiennent bien plus à des causes e\iernes, à des dispositions orga-

niques particulières, à des excès alcooliques, à une insolation prolongée, aux émotions tristes, qu'à l'exercice, même exagéré, de la pensée. J'en trouve les preuves à chaque page du beau travail que M. Calmeil vient de publier sous le tilrede Traité de^ affections inflammatoires du cerveau^ L'auteur, qui a pratiqué en ville et dans les hôpitaux, cite tout au long une trèsgrande quantité ^'observations, et je ne crois pas avoir rencontré une seule de ces observations qui se rapporte à un véritable homme de lettres. Enfin, les maisons de fous s'ouvrent plus fréquemment aux hommes d'affaires, aux hommes de plaisir, aux artistes, aux victimes des commotions politiques qu'aux véritables hommes d'étude-. D'un autre côté, les établissements publics, consacrés en général, à la classe illettrée, ne sont pas moins remplis que les établissements privés, particulièrement destinés aux classes riches et dont l'esprit a un certain degré de culturel ■ S'il fallait en croire le docteur Moreau, en son ouvrage intitulé : Psychologie morbide *, ouvrage fort curieux à force d'être paradoxal, idiotie, folie et génie seraient de très-proches parents; la prééminence des facultés intellectuelles aurait pour condition organique un état maladif spécial du centre nerveux, et, à ce ce compte, l'Institut ne serait qu'une réunion de

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