AVEU
Émilien Durantais ayant trouvé l’oncle Mathurin et le neveu Jérôme Gillet sortant de table, alla visiter avec eux les propriétés de sa fille.
« Monsieur Jérôme, dit-il au fermier, si quelque chose pouvait augmenter mon éternelle gratitude envers vous, ce serait le soin avec lequel vous faites valoir la Grainéesur-Goësnon.
— Autant dans mon intérêt que dans celui de votre petite Marcelle, répondit le paysan, et, à vous dire vrai, bien plus encore par amour-propre.
— Qu’entendez-vous parlé? demanda Émilien.
— Il fait, sans trop s’en douter, l’élogê de l’éiïmlation, du bon exemple et du progrès, dit le mairè de Saint-
LA MEll.LKURE PART.'
Loup. La ürainée-sur-Goësnoii touche la Grainée-en- Terre qui est k moi , elle avoisine les propriétés de M. de Beauval , non moins disposé que moi-méme à propager les meilleures méthodes de culture.
— Et M. Jérôme vous imite, monsieur le maire, interrompit Emilien.
— Pas du tout, répliqua le vieillard. Ce qui vient d’un vieux bleu comme moi ou d’un riche seigneur tel que M. de Beauval ne peut rien contre la routine; depuis vingt-cinq ans, nous avons eu beau faire, personne n’a guère voulu nous imiter, nous! G’est à un jeune gars de quatorze ans qu’est dû tout le progrès ; les Roverin et les Morgan, le Moire et la Plantelle cèdent à l’envi aux sages conseils de ce marmot; et Jérôme, bloqué de tous côtés par les novateurs, est bien obligé d’adopter leurs innovations. »
Pierre-Paul Roverin ne fut point nommé.
« Jérôme en fait tant, dit Émilien en souriant, que la terre double de valeur^ si bien qu’un beau jour nous en viendrons k songer k une augmentation de bail !
— Tant pis! dit le paysan.
— Tant mieux! au contraire, moucher compatriote, car le bail ne sera jamais augmenté par celle que vous avez sauvée au péril de vos jours?
— Merci! monsieur Émilien, grand merci!
— Je suis père! ma reconnaissance passera donc môme avant les intérêts de ma fille; et, si jamais votre bail doit être modifié, c’est de vous seul que partiront les propositions d’accroissement ou de réduction de prix, d’après votre conscience.
— Oh! tant pis ! cinquante fois tant pis! sapredieune !» répartit Jérome avec humeur.
Son oncle Mathurin partit d’un gr-and éclat de rir-e.
« Qu’avez-vous fait Ik, monsieur Dur antais? (|ue diantr e avez- vous fait là? Vous le ])renez au Irébuchet, il est perdu sans miséricorde !... Fièrement joué !
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— Je ne vous comprends pas, monsienr le maire, dit Émilien.
— Eh ! corbleu ! c’est assez simple pourtant ! Jérôme aurait résisté comme un beau diable à toute augmentation venant de vous; mais vous mettez sa conscience de la partie, vous l’attrapez. Gomme il est tout aussi honnête homme que pas im Morgan, Faron ou Roverin, il s’exécuteia de lui-même. Ah*! mon pauvre neveu,- te voilà pincé!»
A la limite des terrains de la Grainée et de la Plantelle, Émilien se sépara cordialement de Mathuriu et de Jérôme; ses soucis l’assiégèrent aussitôt; ah! qu’il aurait voulu se savoir déjà loin de Lavignais!
Tanguy n’était pas de retour, Pierre-Paul n’avait point paru, lorsqu’il rentra dans la ferme, Gorentine l’aborda aussitôt.
« Éimilien, lui dit-elle, ne parlons plus de vous retenir en Saint-Loup, ni pour toujours, quoique ce fût là le bonheur et le repos!... ni pour quel([ues heures de plus! Gansons de Marcelle qui est ma fille autant que la vôtre, ne l’oubliez pas ! Je remplace sa mère, je l’ai nourrie; depuis dix ans passés je veille sur elle; vous me l’enlevez, c’est'votre droit; mais, moi, j’ai celui de vous demander : — Qu’allez-vous faire d’elle, à Paris?
— Je l’élèverai suivant sa condition et sa naissance.
— Vous! vou-s-même, non! Vous ne le pouvez pas! Tous les jours, dès neuf heures du matin, vous partez pour votre bureau, vous n’en revenez que passé cinq heures, je le sais bien, moi. Pendant la maladie mortelle de votre femme, il ne vous a pas été permis de rester à son chevet avec moi. Qui donc gardera Marcelle? qui la soignera? qui veillera sur elle pendant votre longue absence? Le soir, vos affaires vous obligent encore à sortir les trois quarts du temps: la laisserez-vous donc toujours seule avec quelque servante mercenaire sans conscience et sans cœur?
— Vous vous trompez, Gorentine, balbutia Émilien en
rougis.sant.
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— Je devine, répondit la paysanne, vous allez la mettre en prison dans un pensionnat de Parisl... Ah! monsieur Éinilien, ne faites point cela, do grAce!..,i> '
Et , d’un ton énergique , elle ajouta tout bas à son oreille :
« Vous me la tueriez, elle aussi !... »
Éinilien tressaillit.
« Soyez sans craintes, dit-il. Marcelle, même loin de vous, recevra les soins d’une seconde mère....
— Que voulez-vous dire?...
— Elle sera aimée par une autre femme comme elle
l’est ici par vuus
— Gela ne se peut point, Jeanne-Marcelle est morte.
— Corentine, je suis remarié ! » dit enCh Emilien avec un elTort violent.
Jacques Morgan, qui n’avait pas bougé de son com, se .eva, courut à Marcelle, la prit dans ses bi'as et attendit que sa femme eût parlé pour parler à son tour. Renée, qui avait près de quinze anS', sentit que la scène - devenait plus grave. Marcelle, les yeux tournés vers son père, essayait encore de sourire malgré tous ses gros chagrins. Emilien crut que Corentine allait éclater eu transports de colère. Elle garda un silence pénible ; son cœur seul bondit d’indignation, son sang bouillait; elle leva les yeux au ciel, demandant h Dieu un surcroît de calme et de force. Elle ne voulait pas en présence de l’enfant adresser à son père un seul reproche. Bientôt redevenue maîtresse d’ellemême, elle dit à la petite fille :
« Ton père n’a pas voulu te laisser sans mère à Paris où moi je ne puis te suivre.... il l’en a donné une autre. Rap])elle-toi toujours, ma chère enfant, ce que le bon Dieu nous commande : « Honore et aime bien ton père.... et ta seconde mère aussi!... »
Malgré toute son énergie bretonne , Corentine faiblit à ces mots: une ptileur presque livide s’élail répandue sur ses traits; pour dissimuler devant Marcelle la violence de
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son trouble, elle passa dans la pièce contiguë où elle ne contint plus sa douleur.
Jacques Morgan, qui l’avait observée, fronça les sourcils en serrant les poings.
Émilien cependant respirait plus à son aise. Sans s’apercevoir de la sourde colère du fermier, il faisait l’éloge de sa seconde femme; il ajoutait qu’il avait déjà deux autres enfants :
« Ton petit frère s’appelle Gilbert, et ta petite sœur Léonie, » disait-il à Marcelle dont les questions enfantines prolongèrent la causerie jusqu’à ce que le mari de Gorentine — n’y tenant plus — frappât sur l’épaule d’Émilien en lui disant d’un ton goguenard, mais presque menaçant :
« M’est avis, tout de même, monsieur Durantais, que le subrogé -tuteur à Marcelle aurait pu apprendre tant de bonnes nouvelles un petit peu autrement et un petit brin
plus tôt Ab! nous avons déjà un garçônnet et une autre
ptiotte ! P .
Émilien se redressa; il rougissait de colère. Gorenline se précipita tout à coup entre lui et son mari; elle leur prit une main à chacun et dit à voix basse :
c La paix ! la paix devant l’enfant, au nom de Dieu ! •