‹ La meilleure partChapitre 15 sur 33 · LA MF.ILLLIIRF, PART · texte numérisé non relu

LA MF.ILLLIIRF, PART

O Vous allez nie donner vos ordres, mon père, disait le jeune gars du fond du cœur, ils senmt sacrés pour votre lils Pierre-Paul ! »

Il ouvrit, à ces mots, un volumineux cahier, dont le papier, jauni par le temps, était couvert d’une grosse écriture tremblée. Dès la première ligne, il reconnut, avec une douloureuse émotion, que son oncle Gervais s’était toujours fait désillusions étranges, tandis que. lu nourrice de Marcelle était seule dans le vrai. . -

Le manuscrit portait une date funèbre, complétée en en ces termes ;

« De Paris, ville de malheur, où Dieu vous préserve de vivre comme j’ai vécu et de mourir comme vient de mourir votre infortunée mère.

« C’est en veillant le corps do celle qui fut la compagne de mes affections, c’est peu d’heures après lui avoir fermé les yeux, que je prends la plume, mes pauvres et chers enfants, pour vous raconter la misérable histoire de ceux qui vous out donné le jour.

« Puisse-t-eile vous détourner du dessein de vous aventurer dans une sphère supérieure à celle où je suis né, à celle où vous auriez dû naître et où j’espère bien que vous rentrerez bientôt pour ne jamais en sortir.

« Avant de perdre tout à fait la vue, avant d’aller rejoindre au ciel votre mère, vos frères et vos sœurs, je trace ces pages avec elTort, j)our vous préserver, s’il est possible, des maux dont nous avons tant souffert.

« Clarisse, Pierre -Paul, ma fille, mon fils, je veux vous ramener au village de Saint- Loup et recommander à mes proches de vous élever en simples paysans.

e Plaise à Dieu que mon frère Gervais, sa femme ei ses enfants, habitués à envier follement mon sort, nt soient pas trop imbus des préjugés de la campagne, e que, petit à petit, j’aie le temps de les amener à me plain dre, à me croire ! Yivrai-je assez pour les détourner d< leurs erreurs? Les per.suaderai-je jamais?

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" Écoutez-moi donc, vous, mes enfants, et laissez-vous convaincre.

« Sois paysanne, Clarisse! Oublie ces premières et inutiles leçons de dessin, de musique ou d’histoire que ta mère et moi nous t’avons données. Ne doute pas de mes paroles surtout; crois bien que je ne veux qi^^ ton bonheur.

« Ce n’est pas l’instruction que je redoute pour toi, 'mais ses conséquences; tu ne voudrais plus être paysanne, si l’on continuait à t’élever en petite demoiselle. Moi qui me meurs avec le regret de n’avoir pas vécu paysan, pourrais-je le devenir, si, par miracle, j’échappais à mes maladies? Non, je n’en aurais la force ni au physique, ni au moral. Mes parents ont cru me donner un bel avenir en faisant de moi un demi-savant, une espèce de monsieur, un pauvre eh habit noir; tel j’ai vécu, et tel je serais encore forcé de vivre, parce qu’à mon âge on ne peut plus guère se changer.

« Hâte-toi donc, Clarisse, de devenir paysanne comme tes jeunes cousines Denise, Périne et Mariette.

« Quant à toi, Pierre-Paul, tu es encore trop enfant, grâce à Dieu, pour emporter de Paris autre chose qu’un vague souvenir qui ne contrariera point les desseins de ton père. »

Pierre -Paul interrompit sa lecture ;

« Clarisse! murmurait- il; mon père s’adresse à elleaur tant qu’à moi-même. Pourquoi donc l’avoir laissée à Paris chez une marquise, lorsque son projet était de la ramener ici, à Saint- Loup, en même temps que moi? »

La lecture du manuscrit entier laissa sans réponse une question si naturelle. Et pourtant la réponse s’y trouvait implicitement.

On voit le père de Clarisse craindre déjà pour elle le commencement d’instruction qu’elle a reçue; c’est une petite demoiselle de Paris : se résignora-t-elle à être paysanne comme ses cousines? Elle aura des souvenirs et des

IA MEILLEURE l’AHT.

regrets fâcheux. Ces appréhensions doivent être rangées en première ligne parmi les causes qui firent accepter à Joseph Roverin les généreuses propositions d’Ismène.

Ouvrage informe d’un homme presque aveugle et qui ne peut se relire, le mémoire testamentaire apprit li Pierre-Paul quelles avaient été les souffrances de sa nière et de son père, avant, pendant leur mariage, et surtout h dater du jour oü la naissance, les maladies et la mort de leurs enfants, transformèrent en détresse leur aisance passagères de quelques années.

Et toujours, après les peintures les plus navrantes, Joseph Roverin redonnait à ses enfants le même avis, le même ordre paternel :

c Vivez paysans, ne retournez jamais à Paris; n’allez pas y perdre, avec la santé, le repos de l’esprit et la paix du cœur. Résistez à tous les conseils, h tous les exemples, * à toutes les tentations. Au lieu d’accroître vos besoins, sachez les restreindre. Croyez-en votre père, qui est d’accord avec les sages de tous les temps : c’est aux champs que l’homme jouit de la plus grande somme de bonheur qu’il soit permis de posséder sur la terre. »

Le précepteur latiniste et un peu pédant perçait après ce passage :

« Virgile, Horace, Lucrèce et l’auteur du Prædium Jimticum, ont dit en de beaux vers latins ce que je traduis ici pour vous, mes chers enfants :

* Trop heureux ceux qui cultivent les champs, s’ils appréciaient tout leur bonheur!...

« Heureux qui ne connaît que les divinités champêtres 1

< Ce fut parmi les laboureurs que la Justice fit son dernier séjour sur la terre !

c L’âge d’or ne dura que jusqu’au temps où les hommes bâtirent des vUles.

« Les écrivains profanes sont d’accord sur ce point avec nos livres sacrés, puisque la première ville fut bâtie par Caïn.

« Oh! vivez aux champs comme Abel! Sois pasteur de troupeaux, mon fils Pierre-Paul; et toi, ma chère Clarisse, n’espère pas trouver Booz ailleurs que dans sa terre après la moisson.

« Dans les villes on ne glane pas, on mendie, et, si l’on ne veut pas mendier, on meurt !

« nie suos hominum fortunatissimus agros « Diligat, obscuro positus qui rure colonus. ... »

*. C’est-à-dire ; « Qu’il sache aimer ses champs, ce < laboureur retiré dans une terre obscure, il est le plus « heureux des hommes!... »

« Mais pourquoi vous citer tânt d’auteurs que vous ne connaîtrez jamais! Ici, je dois être père et non maître d’école ! Mon histoire est bien autrement éloquente que les Géorgiques et tous les poèmes du monde sur le bonheur de la vie champêtre !...

« Rien pour rien dans les villes! L’air, l’espace et la lumière du soleil s’y vendent au poids de l’or. Le temps y est hors de prix.

« Depuis vingt ans, je tiens un compte avare de mes moindres minutes : j’abrège la durée de mes repas pour parvenir à les gagner; mais la maladie est venue : elle nous a pris notre temps de travail, et voilà pourquoi nous njourons.

< Le sommeil est une dépense de luxe que les riches seuls peuvent s’accorder.

« Hélas ! je n’ai pu acheter le terrain où reposent les restes de votre mère, de vos frères et de vos sœurs.

« A l’instant où j’écris ces dernières pages, je dois jusqu’à leurs «ercueils.

« Demain, pour acquitter une faible partie de mes dettes, je ferai vendre aux enchères notre pauvre mobilier, unique fruit de vingt années de labeur sans relâche.

« Le piano de ta mère sera vendu demain, Clarisse !... »

I,A MElLI.liUUP] PART.

Pierre-Paul, dont les larmes coulaient avec abondance, erraa les yeux pour revoir le passé :

« Oui, se dit-il tout h coup, c’était un piano pareil à celui des dames de Beauval, c’était un piano que ce meuble auquel se cramponnait, pendant la vente; ma pauvre petite sœur Clarisse, vêtue de noir.... Et la foule des acheteurs nous entourait.... Et mon père avait un bandeau vert sur les yeux.... Mais après?... après?... que devint Clarisse? »

Un nuage de deuil s’abaissa devant les images qu’évoquait Pierre-Paul. Sa mémoire restait impuissante, et le cahier paternel était miiet.

Ecrit par fragments , entre le jour de la mort de Mme Roverin et celui de la vente à la criée, ce manuscrit, tout plein de récits affligeants, se terminait brusquement par une phrase interrompue.

Joseph se proposait, sans aucun doute, de le compléter après son retour à Saint-Loup. S’il le cacheta, s’il l’adressa au notaire, ce ne fut que par un surcroît de prudence.

L’orphelin en était k peine au milieu de sa lecture lorsqu’une voix juvénile se fit entendre sur la place du village:

« Paul! Pierre-Paul ! » criait en courant çà et là Tanguy Morgan, qui sortait du Moire où les Roverin assemblés attendaient le jeune gars.

Absorbé dans sa douleur, Pierre-Paul n’entendit point. ' Le chien Plantiau, qui gémissait aux pieds de son maître, dressa les oreilles, fit un mouvement et fut sur le point de rejoindre Tanguy.

Ses excellents instincts devaient le tromper cette fois. A la vue des larmes de Pierre-Paul, il se remit à lui lécher les mains; il laissa passer le cousin de Marcelle, dont le départ inopiné fournissait au Moire le sujet de la conversation générale.

LA MEILLEURE l’AUT.

ADIEl'X.

Tanguy Morgan avait répandu l’alarme parmi les Roveriu réunis au Moire dans l’attente de Pierre-Paul et du gros paquet cacheté de noir. Denise, Périne et Mariette regrettaient Marcelle qui s’éloignait du pays. La mère Gervais soupira en pensant au chagrin qu’allait avoir son neveu Pierre -Paul.

« Vous verrez, disait la Bernarde en grommelant, que notre jeune maître ira à la Plantelle au lieu de venir ! Ce n’est pas bien....

— Vous vous trompez, bonne mère, répondit l’oncle Gervais, Pierre-Paul sait que je l’attends ici.

— Et puisque Tanguy le cherche, ajouta la mère Gervais, c’est qu’il n’est pas chez les Morgan.

— A savoir! repartit la vieille. Pierre-Paul aura pris le pont de. Lavignais....

— Et quand cela serait, dirent h la fois Brieuc et sa sœur Denise, nous restons en Saint-Loup, nous autres!

— Voulez-vous donc, ajouta Mariette, qu’il laisse partir Marcelle sans lui dire adieu?

— Moi, dit Périne, j’ai bien envie d’aller à la Plantelle.

— Pierre-Paul va rentrer, fit l’oncle Gervais, nous irons tous ensemble.

— Mon père, demanda Julien, voulez- vous que j’aille chercher Pierre-Paul?

— Et moi aussi? dit Brieuc.

— Oui, allez vivement ! »

Les deu.\ frères sortirent tandis que leur père disait avec humeur :

« Ce M. ÉmiJien Duraulais, qui ne fait rien à propos.

lae LA MEILLEURE PART.

avait bien besoin de venir chercher sa fille tout juslemenl tfujourd’hui. ■ •

Pauvre Corentine ! murmura la mère Gervais.

— Pauvre vous-même, répHqua la Bernarde, car notre jeune homme va vouloir nous quitter pour l’amour de sa plioUc! Il s’en ira aussi dans leur sauvage de Paris, d’où on ne revient que pour en mourir, quand on en revient seulement 1 Ali ! mon bon petit Joseph, tu as eu trop de malheur 1

— Ah çà I Bernaitle 1 interrompit l’oncle Gervais, que diantre avez-vous donc depuis quelque temps? Vous voici, à ma foi, de l’avis du maire et de Corentine, qui ne peuvent entendre parler de Paris sans pousser des hélas....

— C’est vrai, oui, c’est la pure vérité! dit la vieille.

— £h bien I vous n’avez plus le sens commun , ma bonne mère !

— A d’autres I maître Gervais, vous nous la baillez belle 1 traitez-nons donc de radoteuse, maintenant. Grand mercil... vous êtes aimable, par exemple!...

— Laissez-moi direl interrompit le fermier. Je comprends l’idée de Mathurin Lebleu, qui a sur le pavé de la grande ville son brigand de neveu Grégoire. J’excuse la voisine Morgan, qui croit que Paris lui a tué sa chère Jeanne -Marcelle. Mais nous, qui n’avons pas des raisons pareilles, nous pouvons parier avçc calme. Mon frère Joseph a toujours été la crème des honnêtes garçons, par la permission du bon Dieu....

— Qui garde son âme 1 dit la mère Gervais en faisant le signe de la croix.

— Et dans ce monde, ajouta le gros paysan, il n’a pas eu la part trop mauvaise, m’est avis ! Il a vécu la canne à la main, avec agrément, tandis que nous travaillions ici, sous la pluie et le soleil, hiver comme été. 11 n’a pas eu de sécheresses, d’inondations, ni de mauvaises récoltes; il n’a perdu ni bétail, ni arbres fruitiers, et, s’il est mort de bonne heure, le brave et honnête homme, ce n’est pas la

misère qui l’a tué !... 11 a bien placé sa fille Clarisse, je ne sais guère comment, c’est vrai, mais je suis sans inquiétudes pour celle-là. Quant à son garçon, nous lui connaissons tous cinq cents bons écus que le notaire fait Valoir, sans compter le restant que nous allons connaître ce tantôt.

— ■ Ta, la, ta, ta! fit la Bernarde, aurons-nous bien fini la semaine qui vient? On change de sentiments avec l’âge, quand la raison mûrit, père Gervaisl... J’en ai changé, moi, en entendant M. le curé et M. de BeauVal être tout justement du gqût à Gorentine....

— M. le curé est curé d’abord, repartit Gervais; et M. de Beauval, voyez-vous, aime mieux être le piamier des premiers dans la paroisse de Saint-Loup qu’un monsieur tout comme un autre dans Paris; quant à moi, j’ai mes quarante-huit ans, Bernarde, et nia raison a eu le temps de mûrir.

La Bernarde hocha la tête en donnant de furieux coups de béquille au chaudron pendu' à la crémaillère et, tout en faisant dans la cheminée le plus affreux vacarme, allé repartit aigrement :

« Mûre, votre raison, comme les poires de l’an prochain! Je vous ai tenu sur mes genoux, et je pourrais presque être votre grand’mère.... Ah! mon Dieu seigneur! les enfants seront toujours des enfants! Je ne suis qu’une pauvre vieille servante, moi; j’ai tort, c’est clair. - Les gamins d’un jour peuvent m’en remontrer. Vous n’avez jamais su jouer à la toupie, Gervais, ce qui m’a fait soupirer plus d’une fois. Je le disais dans les temps à votre grand-père Symphorien : « Cet enfant-là nous donnera

• bien du mal à l’éduquer; il ne sait pas rouler la ficelle

• sur sa toupie. » Votre grand-père en riait, Gervais ! mais je n’en ai jamais ri, non, jamais! »

Périne, Mariette et Denise se mordaient les lèvres pour ne pas éclater de rire, car, une fois que la Bernarde commençait à taper les chaudrons, elle débitait une kyrielle de

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propos qui les diverlissaieot à baise-mains. Quant au pèra Servais, bien que parfaitement maître chez lui, il cessait d’opposer aucune résistance, et allumait sa pipe avec un calme louable, dès que la vieille servante entamait le chapitre des reproches dont le premier était toujours sa maladresse au jeu de la toupie.

c Votre frère Joseph, lui, avait plus de dispositions pour tout, continuait-elle en carillonnant. C’est un malheur qu’il soit allé à Paris ! Et à preuve que, sans Pierre- Paul, votre Moire ne rapporterait pas moitié de ce qu’il donne à cette heure I... Oui, là; il faut apprendre le latin, mais labourer la terre avéc , comme dit M. de 3eauval !... »

Tanguy fit le tour entier du bourg, passa chez le notaire, alla jusqu’à l’auberge de la Fourche et revint par le pbnt de Laviguais. Brieuc et Julien traversèrent ensemble le pont de la Grainée ; le premier courut au château où Pierre-Paul consultait peut-être MM. de Beauval; le second arriva devant la Plantelle en même temps que Tanguy. Émilien et Marcelle, suivis de Jacques Morgan, Corentine et Renée, venaient d’en sortir.

- « Pierre-Paul? * se demandèrent à. la fois Tanguy et Julien.

A la fois ils se répondirent :

« Je le cherche partout!

— Marcelle part, et il ne le sait pas !

— Mon père, ma mère et mes sœurs l’attendent au Moire pour venir ici avec Ini. ,

— Retourne chez toi, Julien ! dit Tanguy à qui sa mère demandait tout bas s’il avait vu Pierre-Paul.

— Mère, Julien, Brieuc, personne ne l’a rencontré.

— Ah 1 s’écria d’inspiration Corentine, il doit être au cimetière! »

Tanguy repartit par le plus court.

Les Roverin, à l’exception de Pierre-Paul, vini-ent du Moire pour embrasser Marcelle avant son départ, mms

lorsqu’ils arrivèrent à la Plantelle, la carriole de Saint- Malo était déjà devant l'auberge de la Fourche. Emilien y faisait monter sa fille et tendait la main à son subrog>‘luleur, qui ne la serra pas san.s l’avoir attiré à l’écart.

Gorentine sanglotait; Marcelle poussait des cris déchirants.

« La paix, je le veux bien, disait Jacques Moi^an, je suis chrétien et sans rancune; mais vous avez eu deux gros torts envers nous antres, monsieur ûurantais ; primo, (l’abord, en» épousant une Parisienne, et puis surtout en oubliant exprès de nous en faire part. Savez-vous bien que les méchantes langues pourront tourner ceci bien pire que tout le reste.

— Il me suffit d’avoir votre estime, Morgan ; je méprisé les calomnies. Quant à mon second mariage, si je vous l’ai laissé ignorer, c’est que je craignais de faire de la peine à Gorentine.

— Mal calculé, monsieur Durantais, puisque d’un coup aujourd’hui vous nous faites double chagrin ! Ah ! la maison va être bien vide, quand la petite n’y sera plus !

— En voiture! » cria le conducteur.

Gorentine rassembla ses forces pour dire encore à Marcelle :

H Courage ! ma fille ! Je ferai tes adieux à Pierre-Paul ! »

Elle fut obligée de s’asseoir sur le banc de l’aubei^e, où la famille Roverin la trouva pleurant entre sa fille Renée et son mari.

La carriole avait disparu dans la direction de Dames- Plorées.

Cependant uû chien aboyait en courant après la voiture; deux jeunes gars le suivaient de près.

« Plantiau, mon père, c’est Plantiau ! » dit Marcelle.

Et se penchant à la portière, elle vit Pierre-Paul faire des signes de désespoir.

« Arrêtez ! arrêtez! cria encore la petite fille.

— Non ! n’arrêtez pas! » dit Emilien.

Moralement harassé , las de reproches et d’adieux, pressé d’arriver h Fougères, agité par mille pensées pénibles, il devinait que le jeune Roverin amoureux de Marcelle, devait être cet intrépide coureur qui accompagnait Tanguy Morgan.

Une descente accéléra la marche de la carriole.

Tanguy, découragé, cessa de courir, Pierre-Paul ne se ralentit pas.

Il serait allé jusqu’à Fougères, si la pensée que son oncle trervais devait l’attendre ne lui fût tout à coup* revenue.

Alors, enflant sa voix, il cria :

« Marcelle ! Mai'celle ! adieu ! »

Et là, succombant à la fatigue, il se laissa tomber sur un talus d’où l’on dominait tout le plat pays. — Or, ce talus était la limite de la Pelite-Plorée. — Les yeux fixés sur la carriole, il ne vit qu’elle tant qu’aucun accident de terrain ne la déroba à ses regards ; mais lorsque la voiture lui fut cachée, ses larmes redoublèrent, et, s’apercevant du lieu où il se trouvait :

« Marcelle! murmura -t-il. C’est ici qu’est né son père qui n’est revenu au pays que pour nous l’enlever ! mais j’irai à paris, moi !...

— A Paris! répéta Pierre-Paul avec égarement, mon malheureux père me défend d’y aller!... »

Le cœur brisé, il ne tarda pas à reprendre le chemin du Moire où les Roverin étaient de nouveau réunis.

c Mon oncle, dit-il à Gervais en y rentrant, j’ai lu les papiers que m’a remis le notaire ; il n’y a dedans aucune fortune. '

— Mais encore? » demanda le fermier.

Pierre-Paul secoua la tôte avec tristesse.

« Quelque secret? murmura l’oncle Roverin.

— Non! mon oncle; et tenez, lisez vous-même, si vous en avez la force . »

- A ces mots, le jeune gai-s lui remit le mémoire testamentaire, sortit et courut so jeter dans les bras de Coren-

LA MEIIXEURIî PART.

tine. Ils pleurèrent ensemble ; la fermière, étonnée, n’eut j)as besoin de le retenir au village .

<i Toute ma vie je serai paysan ! disait-il avec douleur, -i— Oh ! je comprends ; ton pauvre père te l’ordonne ! s’écria Gorentine. ■ >

— J’obéirai.... mais Marcelle ne sera plus paysanne, elle !... Marcelle s’en va à Paris pour y être malheureuse, pour y mourir comme sa mère ! comme la mienne !

— Non! non! elle n’y mourra pas ! repartit Gorentine

avec feu. De loin, je veille sur elle! j’en ai le droit, cette fois-ci, vois-tu. Morgan est son subtogé-tuteur ; il y a'das lois en France. Notre enfant nous écrira,^ elle nous l’a promis.... Et si la seconde femme de son père n’était pas bonne par malheur, c’est moi, Pierre-Paul, c’est moi qui ferais le voyage de Paris !... » ,

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