MARCEI.LE ET CLARISSE
De Saint-Loup à Fougères, Marcelle ne cessa de sangloter; lorsqu’elle monta dans la diligence de Paris, ses larmes redoublèrent, mais la nuit vint et le sommeil, toutpuissant à son âge, finit par l’emporter.
Émilien put alors réfléchir longuement.
« n faut, se dit-il, que Marcelle ne parle jamais à Clarisse ni desRo^érin, ni même du bourg de Saint-Loup. Je le lui défendrai. Gorentine a fait d’elle une enfant obéissante ; elle suivra mes ordres à la letttre, et d’ailleurs, eu ne parlant à personne de son village, elle oubliera plus aisément et plus vite son enfance de paysanne. »
Émilien voulait, autant que possible effacer les traces du passé. Telles étaient les conséquences funestes de sa
visite au procureur du roi de Fougères de ses préventions contre la fanjille Roverin.
Peu d’heures après son départ précipité de Paris, passant d’une extrême fureur à une confiance extrême, il avait pensé bien différemment : il se fit une fête de son retour au village où sa seule présence dissiperait les rumeurs fâcheuses et où chacun l’accueillerait avec joie comme un enfant du pays. Il regretta même un instant de n’avoir pas emmené Clarisse qui aurait aussi retrouvé une famille à Saint-Loup. Maintenant, le père de Marcelle se proposait de lui donner des instructions qui devaient accroître sa défiance déjà fort grande envers sa belle-mère
Les enfants sont beaucoup plus observateurs qu’on ne le croit en général ; et, comme nous le démontre le spirituel crayon de Gavarni qui n’exagère rien, leur jeune intelligence n’est pas moins terrible que leur naïveté. Marcelle remarqua fort bien toutes les impressions de Jacques Morgan et de Corentine. Son père lui défendait de nommer les Roverin ; sa bonne tante lui avait défendu de parler de Pierre-Paul ; son père redoutait qu’elle dit toute la vérité â cette femme inconnue qui allait lui servir de mère. L’esprit de l’enfant travailla; et, nourrie par Corentine dans la haine de Paris, elle se prit à craindre, pour ne point dire à détester, sa belle-mère la Parisienne.
A Paris, cependant, Clarisse, sans sortir de chez elle, avait tout à coup appris l’objet du voyage de son mari, car le comte de Lersant, à la sollicitation d’Ismène, était allé aux informations. L’agent d’affaires Bruny lui en fournit d’incomplètes, mais qu’il trouva d’autant plus suffisantes qu’Émilien, né à Besançon, n’avait jamais parlé de ses raj)ports avec la Bretagne ; « M. Êmilien Durantais, à l’âge de dix-neuf ou vingt ans, avait épousé une jeune bretonne qu’il eut le malheur de perdre peu après. » Où s’était célébré le mariage, à Paris, en province? De quelle partie de la Bretagne était la première femme de M. Du-
rantais? — Ceci ne fut point dit : « Elle laissa en mourant une petite fille que sa .sœur de lait avait élevée au village. » Dans quel village? M. le comte de Lersant ne le demanda point. « Mais l’enfant nommée Marcelle venait d’être attaquée par un malfaiteur; les gens du canton accusaient son propre père ; il était donc parti pour se justifier et reprendre la petite fille qu’il ramènerait à Paris.»
Le comte déclara qu’à l’avenir sa porte serait fermée à M. Du rantais, qui avait abusé de sa confiance. Il rédigea ipême dans ce sens une lettre dont Israène fut chargée. Ce fut donc de la propre bouche de sa protectrice bien-aiméo que Clarisse fut renseignée sur le compte de Marcelle ; elle poussa tout d’abord un cri de joie ;
* O mon Dieu! dit-elle. Sa fille était née avant notre mariage! Je suis heureuse!... Je t’aimerai, pauvre enfant sans mère ! Je serai pour elle ce que vous fûtes pour moi, ma chère Ismène !
— Mon .amie, répondit la comtesse de Lersant avec noblesse, ton premier mouvement est juste, il part d’un cœur généreux. Tu as raison de préférei' ton malheur actuel à un malheur plus grand ; ton mari du moins n’a pas été infidèle. Tu fais bien d’être indulgente et de vouloir accueillir maternellement l’enfant qu’on t’amène. Je t’approuve, je te loue, je t’admire. Tu remplis ton devoir d’épouse chrétienne, et, si tu parviens à aimer Marcelle, tu auras fait plus que ton devoir.
— Je priais pour elle, Ismène, quand je la croyais la fille d’une rivale vivante qui me dérobait la tendresse de mon mari ! Et je ne l’aimerais pas à présent ! Tout mon bonheur m’est rendu! Ne le comi)renez-vous pas?
— Si mais, hélas! je ne puis le partager!
— Vous, ma bienfaitrice, vous, ma sœur? » murmura' Clarisse avec un peu d’inquiétude.
Ismène reprit d’un ton triste, dont l’extrême tendresse ne corrigeait pas l’amertume :
« M. le comte de Ler.sanl est justement indigné des pro- 104 ' 13
LA MKILIÆIIRE PART.
qé(l(5s do M. Durantais, et moi, mon enfant, je ne saurais penser autrement que mon mari. »
Clarisse sentit renaître ses douleurs.
« Eh quoi ! dit-elle, vous ne pardonneriez plus à Émilien! Il a des torts envers vous, il mérite votre colère, je l’avoue, Ismène, mais il aura éU? mal conseillé, il réparera sa faute ; vous savez bien qn’il est bon, qu’il est loyal....
— Clarisse 1 aime-le toujours, estime-le toujours! dit Ismène en présentant à regret la lettre du comte de Lersant. Moi, en te remettant ce message pour lui, j’obéis aux ordres de mon mari: je ne puis m’en dispenser.
— Cette lettre va causer une rupture entre nous ! s’écria Clarisse en pleurant.
— Entre nous deux, jamais ! » dit Ismène d’un accent chaleureux.
Elle embrassa Clarisse, elle lui prodigua les noms les plus doux; Clarisse ne cessait de dire :
« Remportez cette lettre fatale ! ne m’obligez pas à votre tour de la remettre à Émilien ! Il est fier, il est ombrageux ; vos bontés l’ humilient déjà. Ismène I je vous en conjure, obtenez de M. le. comte de Lersaût qu’il renonce à punir ainsi mon mari !...
— J’ai vainement essayé, mou enfant, dit Ismène découragée.
— Le malheur ! encore le malheur 1 » murmura Clarisse.
Ismène remporta la lettre , mais le comte de Lersant fut inflexible; il la fit jeter à la poste, et Clarisse, qui la reconnut, perdit toute espérance. A son éclair de bonheur succédait uu nouvel orage. Émilien allait donc trouver chez lui, dès le premier moment , un motif de s’irriter contre ses bienfaiteurs, contre ses seuls amis à elle. Émilien serait plus profondément blessé que jamais. Clarisse n’avait plus sa liberté d’esprit. Plus d’expansion, plus de joie possible; ses appréhensions lui glaçaient le cœur.
Après deux nuits de fièvre, d’insomnie, de torture, lorsqu’enfin Émilien monta dans l’escalier, lorsqu’elle recon-
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nul son pas, lorsqu’il ouvrit la porte avec Marcelle, elle pâlit d’une mortelle pâleur et tomba défaillante sur un fauteuil. Emilien pâlit aussi, car il attribua le trouble de sa femme à l’arrivée de sa fille; il crut que la défaillance reelle ou simulée de Clarisse était un symptôme do haine et d’un ton dur : ’
« Qu’avez-Tous donc, madame, dit-il; que signifie cet accueil?
Je sais tout, murmura Clarisse d’une voix étouffée.
— Je m’en aperçois, madame! répliqua Émilien Durantais.