‹ La meilleure partChapitre 3 sur 33 · IV · texte numérisé non relu

IV

^ ' VOI.O.NTÉ9 BEA^IKHES. ’

r"^'^jes habitants de la campagne étaient dè retour de leurs" |Hi\aux; dans chaque ferme on soupait ou l’on causait les 'coudes SUT la table , et chez les richards du'cantou, tels, par exemple, que Gervais Roverin, la chopine de cidre circulait gaiement. Les plus pauvres prénaient au moins plaisir à se délasser, ils avment mangé de'bon appétif leur pain noir et leur bouillie d’avoine, ils allaient dormir sans souci du lendemain, car aux champs chaque jour suffit à sa peine et le travail ri’y manque guère aux gens de bonne volonté. ■ ‘ -

La lune , qui se mirait dans les eaux vi\^es du Gocsiion, h travers l’ombre des saules et des peupliers, était près de disparaître derrière les hautes futaies dê Reauval. Une douce brise agitait les feuillées, elle apportait au-£oUrg les senteurs vivifiantes des prairies, Joseph Roverin l’écoutait bruire, et respirait avec moins d’effort. Une tristesse sereine emplissait son coeur; il était sous une’ ihapression de mélancolie dont l’amertume se dégageait peu à peu.

<t Je reposerai donc k côté dé mes parents, dans le cimetière de Saint-Loup, sous le ciel du pays! A’irik fille Clarisse le soin de la tombe de sa mère ; Pierré-Paub viendra visiter la mienné ! Chers orphelinsi Dieu vous gardera et vous protégera!... Il exaucera les prières de celui qu’il - daigne ramener ce soir dans le hameau natal !... » '

Joseph souleva un peu son bandeau pour essayer de revoir le clocher de la paroisse; il ne vit, hélas! que l’obscurité!... '

lUaise Cordon, fort loquace de son naturel, pérorait à perdre haleine; il racontait Tlusloirede Grégoire Gillet,

L'A meilleure 'J?'ART. , .3^ ’

et embelliseail -sdn récit de longues digressions à la gloire de Paris, — où il regretterait toute sa vie, disait-il ^ de n’être pas allé faire sa fortune . - . • . . .

« Car enfin, c’est facile; tout le prouve, puisque Grégoire, UH vauriea, paresseux, menteur, ét pire encore, / s’est fièrement tiré de presse, là-bas, à cé que je me suis ( laissé conter. Un homme honnête, intelligent et laborifeuX/, comme moi, y aurait réussi à plus forte raison; vous étés - ; là pour le faire voir clair comme l’»', b, c. Ce neveu Giftèt n’était pas grand'chose, un fainéant que’ nous avons chassé d’ici à coups de pierres, après son escalade de chez M. de - • . Beauval. Entre nous, il avait voulu voler, mais le pied lui manqua , tellement qu’il faillit se cassèr la tête. « Il allait dénicher des merles. » Bon ! à d’autres! Son frère Jérôme êt M. de Beauval, qui conttnüè à être le bienfaiteur du , pays, ont étouffé l'affaire.' L’oncle Matliurin n’était pas sf bien disposé par exemple ! Malgré ça, je ne conseillerais pas à Grégoire de se remontrer chéz nous! Mais à quoi rêves-tu donc, mon vieux Joseph? tu ne souffles mot!

— Rapprochons-nous de chez Gervais; sout»ns-moi ;

traine-fhoi un peu.... ’

— Au d’ail, il est tard; tu risquerais d’arriver passé le souper..^. Allons, courage!... »

Avant dlêtre à la hauteur de l’église , Joseph tomba épuisé. • " •

« Hé ! qu’as-tu donc? fit le maître d’école. '

— Jeme meurs.... portez-moi, là.... sur les marches....» Pierre-Paul se prit à>.pousser des cris aigus; tous les

chiens du bourg aboyèrent ; Biaise s’éloigna en courant et appelant au secours. Dix portes s’oüvrirent à la fois; celle* du curé, du médecin et 'du notaire furent du nombre. '

« Up malheureux voyageur qui agonise' sur les marches ' du cimetière, » disait-ôn de tous côtés. .* -•

Au loin retentit presque aussitôt la voix de Gervais Roveriii, chez qui Blais^ Avait ialé l’alarme ;

36 ^ LA MEILLEIIRR PART.

. « Mon frère ! mon. frère Jo.'epli I... O mon Dieu ! vile ni) brancard !... courons !... • , ; -

— C’est M. Joseph, répétait la foulc^ qui ouvrit passage au médecin.

— Quel triste retour, mon doua Seigneur ! »

Bloise Cordon fut bientôt emtouré par tous ceux des habitants ^ui ne pouvaient se rendre ntiies.

< Chez moiL.. chez moi! dit le médecin. ,

— Pardon, monsieur le docteur, interrompit Gervais.

' .Si , par malheur, mon frère doit mourir^ je veux que ce soit dans notre maison , au milieu de ses parents. »

Lo fermier du Moire prit, à ces mots, dans ses bras , le petit Pierre-Paul; Joseph, complétemieut évanoui, fut emporté sur le brancard.

Le notaire , prévenu qn’en achevant do perdre connaissance, il avait prononcé son nom^ crut devoir suivre le cortège.

Cinq minâtes après, le brancard était posé avec précautions au milieu de la grande salle de la ferme, et Gervais s’écriait ^ésolé :

« Aveugle et mourant! mon pauvre frère ! mon bon Joseph!... »

Pierre-Paul pleurait k fendre le cæur. La mère Gervais, sa tante, l’embrassait en disant : . '

« Cher enfant , calme-toi ; nous allons avoir .bien soin de ton père; nous t'aimerons bien. »,

Pierre-Paul seJut en voyant le médecin, qui faisait respirer des sels au moribond. Joseph reprit enfin connaissance. ■ .

« Où suis-je? demanda-t-il. ' ,

— Chez moi, chez ton frère Gervais!...

— Ahl... merci! merci!... C’est ta main que- je serre?... Et mon enfant?...

— Me voici , père !... s’écria Pierre-Paul.

— Mon fils, je te bénis, loi et ta sœur Clarisse.. ..-Ne l’oublie pas!... C’est un bon cœur que Clarisse.... »

la' MEILLEURE PÀRTÎ , ‘37

Jeseph Rov&rin sftiglêtaif ; 'H* fit- sigiie* qh’eii' éloignât Pierre-Paol. -t i- '

« Frère, dit-il uivinslant après, le notaire.... bien vite l et envoie chereher' aussi mes bagages à l'auberge. »

Le curé consultait lé médecin :

« Tous les ressorts de la vie sont usés, il est perdu sans ressources, répondit l’homme de l’art.

— Joseph , demanda Gervais , où est ta fille Clarisse? . .

— A Paris, chez la marquise.... de Ponthervé. .. mais le notaire! le notaire !i.. .

Le notaire s-’avança.

« Monsieur, loi dit le mourant avec efforts, il y a dans ma malle quinze eents francs et un- gros paquet cacheté. Ma fille Clarisse ni’aura besoin de rien; vous ferez valoir l'argent de votre mieux, jusqu’à ce que mon garçon ait ses vingt et un ans' sonnés; mais vous lui donnerez le paquet tout cacheté, dès que vous le jugerez en âge de raison. Toi, Gervais, fais de lui un bon cultivateur, qu’il garde les vaches, qu’il travaille à la terre, qu’il soit paysan, entends* tu bien, c’est ma volonté.

— J’entends, fit Gervais en hochant la tête. ^ Mon frère Joseph, pensait-il, aime mieux sa fille Clarisse que son garçon. Tant pis!. ..je l’aurais cru plus juste que ça. •

Gervais Roverin, gros et frais gaillard, l’un des rares heureux d’ici-bas, avait toujours vécu dans la conviction que son frère le Parisien était mille fois plus heureux que lui; mais Joseph était l’aîné, Joseph avait mérité son bonheur en étudiant comme il faut, il faisait honneur au bourg de Saint-Loup, et surtout à la famille Roverin; Gervais, loin d’être jaloux des prospérités de Joseph, s’en montrait fier; sa marotte était de vanter son frère à tous venants. H fut atterré par la partialité, cruelle selon lui, de ce frère si admiré, qui avait deux poids et deux mesures. Une déception affligeante s’ajoutait aux douleurs beaucoup moins imaginaires du bon Gervais.

Joseph usait alors le peu de forces qui lui restaient k

LA AHilLLEUmC PAUT.

confos^er au prêtre du hameau ses erreurs et ses cralutès. Le pasteur, dépositaire de ses derniers vœuj(, se relira profondément ému.

Le malade tombait dans un état d’accablement .excessif. Sa langue se paralysa. Il ne put rien, répondre aux diverses questions de ses parents. G ervais .redemanda en vain le nom de celte marquise qui ferait de ‘Clarisse une belle demoiselle, tandis que Pierre-Paul deviendrait paysan. Le nom lui avait échappé, il voulait l’écrire; Joseph demeura muet.

« Allons ! allons ! il s’obstine, ce n’est pas bien, ça I pensait Gervais; mais enfin, à la garde de Dieu l » .

Gorentine, qui vint, dès le jour suivant, demander des nouvelles de son compagnon de voyage; fut interrogée par Gervais; elle déclara n’avoir jamais su comment s’appelait la marquise. Gervais resta convaincu que les quinze cents francs confiés au notaire p%^ son frère Joseph n’étaient qu’une bagatelle en comparaison des sommes léguées à Clarisse par l’intermédiaire de la marquise inconnue.

« L’explication de tout ceci doit être dans le paquet cacheté , se dit-il encore ; il nous faudra attendre dix ans avant de la connaitre !... C'est bien malheureux ! >

Les soins empressés qu’on donnait au moribond, quelques cordiaux qu’on lui fit prendre , prolongèrent en lui un reste de vie ; mais il ne retrouva plus l’usage de la parole. 11 sonriait tendrement lorsque Pierre-Paul lui prenait la main ; il paraissait heureux des marques d'affection que ses parents du Moire lui prodiguaient. Il ne put seur lement pas murmurer le mot adieu. Sa leate agonie fut douce ; il expira sans convulsions et sans efforts.

Gervais lui fit rendre les derniers devoirs avec toute la pompe possible dans la paroisse; du reste, il garda le secret de son mécontentement envers Jose^rli qui, d’après lui, avait fait trop mauvaise la part du petit Pierre- Paul.

* < Ëh bien! moi, quand ce ne serait que pour le rep.os

LA MLH.LKUUK FAUT. :ia

de ïou àme, je ^parerai sou injustice. Clouiiuent! la sœur serait une dame de Paris et le frère un vacher de Saint* Loup! Fr^re Joseph, Gervais fera mieu3( que toi r... " • '

Qu n’altachia-daus la famille aucune importance à savoir ce qu’était devenue Clarisse; ou ne la connaissait pas; .de l’aveu même de sou père, elle ne manquerait de rien. Oïl se contait que la petite cou si ae était élevée en marquise, et l’ou s’en tenait là. Seulement, le père Gervais grommelait quelquefois avec humeur t . - •

« Marquise ! grand hieu lui fasse !» • ■

•Un au après sou arrivée it Saint-Loup., Pierre<-Paul, traité avec une bonté paternelle par son oncle et sa tante Roverin , n’avait plus de sa sœur ni de son père que le vague et confus sôuveuir de' l’enfance , c— souvenir qui s'amoindrit san» cesse^et pourtant ne s’efface jamais, s’il est ravivé par la moindre des circonstances extérieures. ,

Oj; la tombe de Josepli Roverin, sur laquelle on faisait agenouiller Piepfe-Paul tons les dimanches avant la messe,

— le nom de sa sœur Clarisse répété de temps eu temps devant lui, — et enfin celui de Paris, la grande ville, suffirent pour' que .la trace des jours passés ne disparût pas de sa mémoire.. . . -

Au bout dc' dix années, il voyait encoru, au -milieu debrouilltyds .épais , un bomrae pâle , avec un bandeau vert sur les yeux, couché sqr uu hraucai-d, mourant et prononçant une béMédicliou sur sa tête. Évoquait-U l’image de Clarisse, il entrevoyait jndistinctenient une petite fille, vêtue de noir, qui tendait les mains eu criant et en pleurant : pourquoi/ Il ne se l’expliquait pas, mais cette silhpuette éplorée lui apparaissait toujours dès qu’il essayait de se représenter sa sœur. Quant à Paris, c’était nu amas infini de maisons plus grandes que l’église de Saint-Loup, plus hautes que les quatre Dames-Plorées, autour des- • quelles tourbillunnait une multitude d’hommes, de voitures et de chevaux, pêle-mêle étrange où l’on apercevait plus de têtes ^que d’épis dans uu champ de seigle.

hA MEILLKÜRK PART.

' Piene-Paul Ke rappelait bien mieux que tout cela , sou voyage de Paris en Bretagne, et la bonne Corentine, et la petite iVIarcelle qu’elle tenait sur les genoux; mais ici rien .ne troublait sa mémoire; point.de Jacunes, pas d’oublis inévitables; car il n’avait cessé de voir, presque chaque jour, la blonde Marcelle dont les grâces se développèrent sens ses yeux, et la fermière bretonne qüi lui tenait lieu de mère. • ,

S’il y eut jamais en Saint-Loup deux enfants gâtés,^ aimés, choyés et caressés, ce furent Pierre-Paul et Marcelle, le Parisien et la Parisienne, comme oü les appelait souvent. Aussi n’y vit-on jamais enfants plus aimables ni plus gracieux. On fut touché des malheurs qui le» frappaient si jeunes.

Pierre-Paul était orphelin., On avait 'vu mourir son infortuné père d’une manière qui avait impressionné les moins sensibles. Le soir même de son retour au hameau, il était tombé sur les marches du cimetière pour ne plus se relever. Biaise Cordon racontait longuement, à la louange de Joseph, une admirable conversation qu’il amplifiait de bonne foi, selon le travers commun aux bavards. Chaque amplification nouvelle augmentait l’estime qu’on avait de tous temps professée au bourg pour l’aîné des Roverin. Le peu de paroles qu’il eût bien véritablement proférées, au su de chacun, étaient de celles qui plaisent aux gens des campagnes. Il désirait que son gars fût paysan,' et de Parisien redevînt Breton. Qu’on trouvât oü non singulières ces dernières volontés, qu’on les approuvât par esprit national ou qu’on les blâmât en vertu du préjuge; contraire, elles n’en étaient pas moins sympathiques à la masse. Tout est contradiction ici-bas : tels approuvaient hautement les sentiments bretons de Joseph, qui plai^ gnait son gars Pierre-Paul d’âtre condamné à porter jaquette et sabots. ■

Marcelle n’avait plus de mère. Et, d’après la version •communément reçue, celle qui lui avait donné le jour.

LA MKlLLEüRIi FAUT.

Jeipne-Marcelle Paron, la dame à SI. Émilien ÜW'antais^ était morte du mal du pays. Personne, en effet, ne voulut jamais rien coiüprendre à oe que Gorentine disait de la misère en habit noir et eu robe de soie ; tout bas ou la traitait volontiers de radoteuse quand elle tenait de tels propos, car il n’était paysan qui ne se souvînt alors de la valenr foncière de la O rainée sur Goësaon , qui avait été la dot de Jeanne-Marcelle. 'Mais des larmes brillaient dans tons les yeux dès que Gorentine racontait les derniers mo- • ments de sa sœur de lait. An lit de mort , elle avait rede- , ' mandé sa coiffe de Bretonne et son déshabillé du village; elle les avait légués k sa fille comme de saintes reliques',

^le voulait que Marcelle les préférât toujours à ses plus beaux habits de Parisienne. « On ne vit en paix qu’au pays ; on meurt trop malheureuse loin du clocher du village. »

Oh ! ceci était compris de tous ; la fibre populaire vibrait à ces détails; il n’eût pas été Breton dans le cœur, celui qui eût osé faire, Séance tenante, le panégyrique de Paris.

£t pourtant, l’émotion une fois dissipée, la grande ville redevenait un Eldorado , où Marcelle aurait un jour le bonheur d’être une belle dame portant chapeau comme les châtelaines de Beau val.

Ainsi, mêmes contradictions à Lavignais qu’au bourg de Saint-Loup ; mêmes cercles vicieux sur les deux rives du Coësnon ; mêmes préjugés incompatibles k la Plantelle , chei les Morgan, qu’auMoire, chez GervaisRoverin. Seulement, ici le maître du logis partageait fermement l’opinion favorable k Paris; Ik, an contraire, la maîtresse de la maison, désUlnsionnée par une trop cruelle expérience, avait abjuré Terreur commune. En dépit des dernières vo- • lontés de son frère Joseph , le gros Gervais visait k faire un monsieur de son neveu Pierre-Paul. Fidèle k ses promesses envers son amie morte k Paris , Gorentine s’était bien juré de faire une paysanne de sa chère petite Marcelle, fallût-il pour cela braver les ordres de M. Émilien lui-même.

l.A MKILLKUHK 1*AUT.

ki

Mais, grâce k-Uieu, Tun n’eo était poiul ià. ^

Pierre-l^ul portait veste et sabots , . tout coimne ses jeunes cousins. . .. ,

Marcelle, qui de longtemps n’eut d’autre couchette que son élégant berceau de Paris, fut habillée en briU lantes étofl’es jusqu’à l’àge de dix ans, car Émilien nlayauf rien voulu vendre de ce qui avait appaiHeiui à sa jeune femme, donna tout ^ Gareuûne. Celle-ci ne voulut rien vendre non plus. Par esprit d’.oi-dre, bien qu'un ptiu.à contre-cœur, elle.utilisa donc, pour en vêtir l'enfant, la garde-robe de sa mère. *,• , .

Ou vit à Marcelle des justaucorps de. velours et des jupes de soie; elle portai't les dimanches une jolie 'robe de satin et des collerettes de {roint d’Angletèrre. Sa {né^ eelte de' paysanne était tantôt en étoffe moirée; tantôt en mousseline brodée à jour, le tout , systématiquement taillé à la mode du pays. La bonne Corenfine se garda bien d’imiter la» coupe des vêtements de Mlles de Beauval; mais le barége, le cackemire, le tulle et la dentelle furent prodigués à profusion. . • -

t Avant qu’elle soit d’àge k aimer ces vilains clufl’ons-lk, se disait la fermière, je veux que tout soit usé. »

Les dames de Beauval, étonnées de la mise de. Marcelle, firent quelques observations amicales k sa mèrenourrice; elles lui proposaient l’aide de leur femme de chambre, excellente couturière qui tirerait bien meilleur parti des anciennes toilettes de Mme ûurantais.

« Grand merci 1 mesdames, vous êtes trop bonnes, répondit Corentine. Marcelle est fille de paysanne et sera paysanne, s’il plait au bon Dieu; l’étoffe n’y fait rien, c’est. la coupe ([ui est tout; et j’espère bien, moi, lui tailler l’esprit sur le même patron , que ses habillements.

— Cette excellente Corentine est pleine de sens, dit Mme de Beauval à ses filles liuure et Su/anue.

— Malgré cela, objecta la cadette, Marcelle a. tout' l’air

AlEiLLEUHK PAIn’.

d’une paysanne de fantaisie, jolie à mettre sous vefre en face d’un baiser d’opéra-eoiuique. *

— Ma foi , dit l’aînée, je trouve qu’elle ressemble à la ducbesçe Anne, en costume de cérémonie.

— — Ton observation est très-juste,' mon enfant, car. du temps de la' duchesse Anne les cliangeantes modes françaises n’avaient pas encore détruit l'uniformité des costumes bretons. .Ceux de la cour, de la ville ou de la campagne ne différaient alors que par la qualité des étoffes, et Marcelle est conséquemment habillée en bachelette du siècle de Charles VIII. »

La repartie de Ccu’ootine ne fut pas approuvée partout. Gervais notamment la critiqua très-haut; la fermièrelesut et, saisissant la prejuière occasion : .

« Voisin, lui dit-èllé, vous me voyez bien aise du vous • trouver seul. . , ’ ,

— Merci, ma commère; et pourquoi donc, s’il vous plaît?

— Parce que vous vous mêlez beaucoup de mes affaires et que ça m’a donné idée de me mêler un brin des yôtres,...

— Ah bab! voisine, comme vous dites ça!

— J’ai tort, à votre avis, d’habiller Marcelle à la '

paysanne

• — Y a-t-il là de quoi se fticher? Ma fine!... vous êtes bien susceptible.

— N’allez, pas vous fâcher vous-même, si je vous réponds que je remplis les dernières volontés de ma cousine Jeanne Marcelle, tandis que, à parler franc, vous faites justement l’opposé rapport à celles,de votre frère Joseph.

— Ah! jarni!.,. , .

— Vous jurez?

— 'Eh bien ! là, tout doux, que voulez-vous dire ?

— Que les volontés d’un père mourant sont sacrées, et que vous allez contre en faisant étudier Pierre-Paul comme lui clerc; son père voulait qu’il devint paysan....

— Je lui fais' garder mes vaches, pour obéir à Joseph,

4t LA MEILLEURE PART.

— Vous lui faites ap|H%n(lre le lalin.

— Quel mal y a-t-il donc à donner de l’éducallon à son neveu? - ' ’ ' ‘

— ^Gervais, vous êtes Haut-Breton et entêté; moi, je suis plus entêtée qu'une Basse-Bretonne : vous ne 'Changerez rien à ma manière, et je n’espère pas trop changer la vôtre. Pourtant, écoulez-moi , et après vous ferez bien d’aller consulter M. le notaire, M. le médecin, M. de Beauval et M. le curé. '

— Voilà bien des consultes; mais voyons ! fit Gervais qui s’assit au bord de l’eau, bourra et alluma sa pipe.

— Vous manquez aux dernières volontés de votre frère Joseph, — par Imn cœur, je ne dis pas non ; — enfin, vous y manquez parce que vous ne connaissez que dix 'ieues de pays aux alentours de chez nous. Si vous aviez voyagé comme moi , père Gervais, vous seriez d’un autre sentiment.

— A savoir! voisine, à savoir! »

. Corentihe décrivit Paris à sa manière; elle raconta en entier l’histoire de Jeanne Marcelle et d’Émilien, elle devina celle de Joseph Roverin à peu de chose près.

Gervais acheva sa pipe d’un air pensif, en secoua les cendres avec lenteur, se leva et répondit enfin :

« Je me moque du notaire et du médecin comme du maître d’école, roaisj’irai peut-être bien voir M. de Beauval ou M. le curé. Bonsoir, ma commère, au revoir!... »

Gorentine, demeurée seule, se frotta les mains en souriant :

« Voici qui va bien pour ma petite Marcelle. Dieu merci! Pierre -Paul ne sera jamais un monsieur de la ville. *

LEÇONS HU8TIQUK8. ^ .

Les deux enfants, arrivés dans la paroisse de Saint- Loup le même soir, s’aimaient avec nue tendresse à laquelle personne ne trouva rien à redire. N’était-il pas tout simple que le petit Parisien aimât la petite Parisienne, sa paifse ? Ils appartenaient l’un et l’autre à des, parents qui, à tort ou à raison, s’étaient élevés au-dessus (le la classe des cultivateurs. Leurs destinées avaient des rapports frappants; ils semblaient nés l’un pour l’autre..

Une douce pitié fut pour eux l’origine de la sympathie générale ; un avenir également riant leur paraissait réservé.

« Grâce au père Gervais, Pierre-Paul, disait-on, ne manquera pas d’être fameusement éduqué ; il ira au collège ; il deviendra savant et finira par rejoindre à Paris la gentille Marcelle, que M. Émilien Durantais ne laissera pas toujours en nourrice. »

Les prophètes du canton ne se hasardaient pas jusqu’à prédire que M. Pierre-Paul Roverin épouserait Mlle Marcelle ; mais les matrones, moins circonspectes, n’y allaient point par quatre chemins, elles l’affirmaient. En plaisantant, on demandait à Pierre-Paul des nouvelles de sa pelile femme, à Marcelle des nouvelles de son petil mari, et les enfants prirent la plaisanterie au ^rieux, ce dont personne, encore une fois, ne songea seulement à les reprendre.

Le Moire est séparé de la Plantelle parle Goësnon, fort étroit mais très-profond, et assez rapide entre les deux fermes. D’une rive à l’autre, on s’entend bien sans trop élever la vofx ; mais s’agit-il de se rejoindre, il faut faire vingt-cinq bonnes minules.de chemin, c’est-à-dire, en

f,A MRHvï.KimE l’AnT.

parlant delà propriété des Rfiverin, traverser le boui^, gagner l’auberge de la ronrcbe, passer le pnnt de Lavignais, et, sur le bord opposé, longer tout le hameau, dont la dernière maisop est la demeure des Morgan.

Pierre-Paul, enfant docile, ne se montrait opiniâtre que pour aller à la Plantelle. Un jour que l’ouvrage pressait, son oncle Gervais le rudoya; il ne pleura point, prit bravement son parti et ai*riva tout seul chez Corentine. Il n’àvait pas encore cinq ans, et jusqu’alors oh ne l’avait jamais perdu de vue. Les enfants de la campagne parcourent souvent de bien' plus grandes distances sang que l’on s’en inquiète, mais Pierre-Paul était orphelin; le père et la mère Gervais avaient pour lui pins de sollicitude que pour aucfin des leurs. L’alarme se répandit au Moire dès qu’on s’y aperçut de l’absence dp petit garçon; les trav.ailx s’arrêtèrent; tout d’abord onnourut vers la rivière en poussant des cris. On le vit de l’autre câté, cueillant des fleurs pour Marcelle, que Corentine poilait dans ses bras.

« N'ayez plus peur, dit la fermière, je vous le ramènerai !»

Lorsque Marcelle commença â marcher,' Pierre-Paul avait six ans; il veillait sur elle avec tant de sollicitude, que Corentine prenait plaisir à la lui confier; aussitôt la physionomie dn petit bonhommn devenait grave; il sentait toute l’importance de sa mission , il en était fier. De crainte 'que Marcelle ne tombât, il ne cessait de la tenir par la main, et, si on l’appelait', au* lieu de quitter sa petite amie, il répondait 'd’un ton sérieux ;

« Je garde Marcelle. » •• '■ '

Se faisait-on un jeu de le tenter en lui montrant des joujoux ou des friandises, Pierre-Paul détournait la tête avec dédain. Youlaif-Ton le voir se fâcher, on n’avait qu’à faire quelque niche innocente à sa protégée. Il s’en prenait aux animaux et aux objets inanimés avec une' fureur qui' ne 'fut nas toujours sans désagréments. 11 fut 'mor'du

lA MKTLLlîünR PART.

par le chien-, égratigné par les chais et meurtri par les coups (pi’il donnait aux murs ou aux arbres contre lesqtfels se cognait Marcelle. , ■ .

Pour arracher un rosier oü elle s’était piquée, il se mil tout en sang, mais il en vint à bout et jeta le rosier an feu. - •

Une vache affolée ayant effrayé la petite fille, Pièrre- PaUl, sa gaule en main, courut droit sur la vache; il se fit blesser grièvement on dut le mettre au lit. Il ne pleura ni ne cria guère. • - - .

« Le vaillant gars est dur au mal , dit l’oncle GerVais avec orgueil ; c’est un- vrai Bréton , dame ! un Roverin fini! » ■

Pierre-Paul demanda qù’ on lui amenât Marcelle, puisqu’il ne pouvait aller chez les Morgan. Un de ses cousins lui dit que Marcelle- ne viendrait pas; au même instant, Piarre-Paul.se mit à trépigner, piiis sautant hors du lit, tomba sur les genoux en criant et tempêtant. La mère Gervais accourut; mais Pierre-Paul ne se calma qu’envoyant administrer une'eorrection paternelle au tarjuin qui s’était complu à mentir. Marcelle, conduite pat Corentine, ne tarda pas à paraître ; de son côté, elle n’avait cessé do sangloter depuis l’accident de Pierre-Paul. Elle ne s’apaisa (pi’après l’avoir embrassé. '

Les jeux qu’aimait Marcelle étaient les seuls auxquels Pierre-Paul consentît -à jouer, encore fallait-il qu’elle y prit part.

Dans les deux fermes, à la Plan telle chez Morgan ^aii Moire chez Gervâis, les deux enfants étaient les plus jeunes et les plus faibles. Ile n’en furent que mieux aimés, mieux gardés et mieux- traités. Ils se montraient reconnaissants; leur naturel était doux et tendre, leurs petits caprices faciles à satisfaire. ■ - ’

Des frères ou des sœurs auraient pu être jaloux de tant dè préférences ; mais Coientine et son mari, GerVais et sa. femme, ne parlaient jamais de leurs neveu ou nièce que.

Page 1