‹ La meilleure partChapitre 4 sur 33 · I-A MBlLUibjŒ PART · texte numérisé non relu

I-A MBlLUibjŒ PART

pour les plaindre d'être privés de leurs parents; la pitié détourne la jalousie; cousins et cousines imitèrent à l’envi les oncles et tantes des petits amoureux, dont le penchant mutuel se développa sans obstacles.

Marcelle n’avait encore que six ou sept ans, Pierre* Paul que dix ou onze, lorsque Gorentine crut devoir combattre les intentions du gros Gervais sur l’avenir de son neveu. Pierre-Pa\ü était déjà confié tout spécialement à maître Biaise Gordon, qui lui faisait décliner Rosa, ia Rose, et Mamelle épelait sur les geuoux de sa bonne tante :

« Gar il est bon, disait la fermière, qu’une paysanne sache lire, écrire et compter. Je ne veux pas que Marcelle soit une dame de Paris, mais Dieu me garde de la laisser plus ignorante que je ne suis moi-même! Tant qu’on n’a appris à Pierre-Paul que la lecture et l’écriture, je n’y ai rien trouvé à redire, mais on le met dans le latin.... p«ur qu’il meure de misère sur ses vieux jours, comme Joseph Roverin son propre père. »

Gorentine attribuait à l’instruction une influence par trop funeste, Gorentine exagérait, mais son erreur était à coup sêr moins déraisonnable que celle du voisin. Ni l’un ni l’autre, d’aillôurs, ne se rendaient compte des différences qui existent entre une éducation complète et cette demi-éducation, véritable fléau des campagnes qu’elle dépeuple pour jeter dans les villes des malheureux ou des mauvais sujets. ^ ’

Gorentine, dira-t-on encore, s’alarmait bien prématurément. Hélas ! elle n’ignorait pas que Marcelle avait pour père un beau monsieur de Paris, bourgeois et fils de bourgeois, portant habit noir et gants jaunes. Émilien n’avait pas recueilli comme elle les dernières confidences de Jeanne Marcelle, sa femme; un jour, peut-être, il voudrait enlever sa fille à la vie heureuse des champs pour la transformer en demoiselle. Gorentine, résolue h eraployeruûe énergique résistance, s’y préparait de longue

main; elle r^àrdait avec Taisoo Pierre-Paul comme son meilleur auxiliaire. Allait-mi en faire un transfuge? Elle voulait que le cœur <leL,sa chère petite nièce fût attaché au pays par tous les liens possibles ; elle favorisa donc trèsvolontiers le penchant enfuitin de Pii^e-Paul. MaâMi 1« ' jeune gars devenait un savant, un monsieur, lui aussi, et si l’oncle Gervais l’envoyait follement à Paris, tout serait perdu. Âu lieu d’étre retenue à Lavignais par ses fraîches amours de paysanne, Marcelle ne demanderait qu’à rejoindre son père; ,

( Sur les quinze ou seize ans,. les jeunes tètes ne con-v naissent que ça, pensait Gorentine en souriant avec mélancolie, c’est la loi de la nature. Nous- avons passé par là nous toutes, ma soeur de lait et moi comme les autres. Pour son fiancé, l’on se sent prête à quitter pays et parents; on part.... mais après I... » ■

lies larmes humectaient les paupières de la Bretonne lorsqu’elle évoquait ainsi le souvenir de Jeanne Marcelle.

« A trois ici, en Saint-Loup, à nous trois, Pierre-Paul, ht petite et moi, ohl nous gagnerons la bataille contre M. Émilien, j’en suis sûre I . .. Seule, moi, je la perdrais ! » Aussi avec quelle pieuse persévérance Gorentine faisait à Marcelle l’éloge de la vie des champs et des beautés du pays î

C’était un tableau charmant que celui de la leçon de lecture suivie toujours de quelque belle leçon d’amour de la campagne.' Gorentine s’asseyait volontiers au revers d’un talus, sous quelque chêne trapu dont le feuillage lui prêtait son ombre. Marcelle, l’abécédaire à la main,, accourait en l’un de ses pimpants costumes de bachelette. Rose, blanche et rieuse,, elle ne redoutait pas la leçon qui lui valait tant d’affectueuses caresses. Sa blonde tête, couron- . née de rubans et de ûeurs, àe détachait bientôt sur la toile blanche de la cornette empesée de Gorentine. La paysanne montrait du doigt legrimoire à déchiffrer, Marcelle tâchait de bien dire et n’y réussissait pas toujours.

LA. MiîHXEÜRE PART.

c Ghère eofaat I tu y metg de la bonne volonté, disait alors Goreutine; c’est trop difficile encore pour ta petite tête ; il est inoîn»- malaisé de lire dans les champs du.bon Dieu. Fermons le livre jusqu’à demain, et regarde avéc moi nos belles prairies vertes toutes biillantes de gouttes de rosée. Va me cueillir un brin de trèfle ; je te montrerai comme c’est joli.

Pierre-Paul ne manquait guère de survenir au milieu de la leçon. 11 se gardait bien de se montrer tont d'abord; blotti derrière le chêne ou penché sur l’épaule de Marcelle, il la laissait épeler sans la distraire, mais, lorsqu’elle hésitait ou se trompait, il se permettait de la souffler en souriant. £t bientôt après Gorentine lui faisait admirer à lui aussi les grands arbres, la rivdère, les oiseaux qui voltigeaient au-dessus de sa tête, la merveilleuse variété des feuillages ou des fleurs, tout jusqu’aux moindres végétaux, jusqu’aux plus chétils insectes. Aujourd’hui, c’était un épi qu’elle égrenait en décrivant sa-contexture< Demain, une brillante mouche à miel avait-elle captivé l’attention des enfants , Gorentine leur faisait l’histoire des abeilles. Elle-même apprenait à voir sous un nouveau jour toutes les splendeurs de la création, afin d’inculquer à ses gentils élèves l’amour des champs et un peu aussi la haine des villes.

<t Point de ruches, point de beaux attelages de bœufs, pas de troupeaux, point de bois touffus, pas de vertes pelouses, rien de ce que noos aimons, rien dans leurs grands amas de pierre de taille, dans leurs vilaines prisons oh l^n manque d’air et de soleil : on n'a de plaisir, on n’a de bonheur qu’au pays; ce n’est qu’au pays qu’on s’aime bien. Ghers enfants, aimez-vous, mais ne quittez jamais la campagne pour la ville, pour Paris surtout, endroit de malheur. “ '• • '

— Pourtant, objecta un jour Pieire-Paül, c’est à Paris que demeure le roi, pas vrai? - '

— Il y va pour ses àflaires, mon garçon, répondit Go-

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LA MEILLEÜ1\E PART.

rentine, lUAis il demeure d’prdinaire à la campagne, dans de beaux bois comme ceux de M. de Beauval. Heste toujours au pays avec nous et ta bonne amie Marceljç,. tu seras plus heureux que le roi.

— Oh! pour ceci, c’est bien clair! » fit Pierre-Paul eochanté des leçons qui finissaient invariablement par le conseil de bien aiiner Marcelle et par de tendres baisers, dignes conclusions de si charmants entretiens.

Gorentine, malgré tout cela, se fût fait scrupule de le (lélourner-de l’étude. Elle voulait qu’il fût obéissant, soumis à sou oncle et attentif aux préceptes du magistar Biaise Gordon. Mais ayant aboixlé la difficulté sans dé<tours, elle crut avoir suffisamment dissuadé le père Gervais Buverin. Celui ci pourtant n’élait qu'ébranlé; il s’en allait pesant le pour et. le contre, avec la secrète envie de donner tort à sa voisine, car le digne homme tenait fort k avoir toujours raison. Il s’æsit un instant devant le cabarel.de la Fourche, les buveurs le dérangèrent.

« Tas d’ivrognes ! s’écria-t-il, en tous pays il y a des mauvais snjets ; k Baiqt-Loup couune k Fougères, au vil*lage conuue à Paris ; et nulle part la paresse ne profile aux fainéants !» . - . .

Lk-dessus, il prit le bord de l’eau pour regagner le Moire.

« Dernières volontés! grommelait-il avec humeur! Eh ! que diantrel les ai-je bien eues, les dernières volontés de mon frère Joseph?.., M. le docteur m’a toujours dit que sa langue était morte dans sa bouche plus de trois jours avant lui. Et sûrement, sans cet autre malheur-lk, il aurait rajouté quelque chose k ses ordres de faire un paysan de son gars. — Paysan, d’accord! vacher, je veux bien! Nous lui apprendrons à se connaître k toutes nos affaires, ce n’est pas malaisé ; nous fe,rons de lui un bon cultivateur, un bon éleveur de bestiaux, il n’en • ignorera rien.... Mais les jeunes messieurs du château apprennent de même k s’entendre k tous les travaux de la

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LA MEILl.pURt: PART. '

campague ; ça ne ks eœpéclre pas d’ëttidier dans ks livres. Leur père, M. de Beaiival, se vante des fois d’être meiMeur cultivateur que Morgan et que moi, et l’autre semaine encore ne me disait-il pa.s ; • Gervais, je suis plus paysan que loi!... Paysan, paysan, oh ! j’aî bièn entendu paysan!... • Charmé d’avoir découvert un argument de si belle force, l’oncle de Pierre-Paul pressa le pas.

« La voisine a aussi sur Paris des idées par trop vilaines! la mort de sa sœur de lait lui a mis ça. dans la tête; mais Jeanne-Marcelle était petite, maigrotte, pas forte de la poitrine, elle serait morte ici tout de même, plus vile encore peut-être bien I Quant à Josepli, menteries que sa misère I... Une sacoche de cinq cents écus ne se trouve pas tous les pieds d’un veaul... J’ai toujours idée, moi, qu’il y a dans son paquet cacheté quelque belle affaire.... attendons!... et en attendant, je veux que Pierre-Paul apprenne tout ce que Biaise Gordon sera capable de loi montrer ?» ^

Si le bonhomme Gervais Roverin était un têtu personnage et un fort triste ergoteur, il était à coup sûr un oncle excellent. Bref, il rentra chez lui, bien déterminé à n’en faire qu’à sa guise; mais à chaque instant les propos de Corentine lui revenaient en mémoire et le tourmentaient. La fête de Saint-Loup était proche.

« Pendant la fête, sans avoir l'air de rien, se, dit-il, je jaserai avec M. de Beauval au lieu d’aller tout droit le consulter comme aurait voulu Corentine. Pour savoir le vrai du vrai, il ne faut pas mettre le monde en défiance. » Le Haut-Breton Gervais Roverin comptait biaiser eu diplomate Bas-Nonuand. Que point on ne s’en étonne; les neuf dixièmes des paysans, sur toute la surface de la France, y compris la Bretagne, sont bas-Normauds à ce compte-là.

Un temps magnifique favorisa la fête de la paroisse; de tous les bourgs et hameaux voisins, Bretons, Manceaux, ou Normands, de Fougères, de Bol et de Pontorson, de

Vitré, de Saînt-James et même d’Ernëe, l'cm.aGCOurait en foule. M. de Beauval, sa femme et ses enfants, parurent, bien entendu, à l’assemblée, qui ne dura pas moins de trois jours; car elle se combinait avec la foire aux fourrages, auj; bestiaux et aux chevaux, et avec plusieum autres solennités dont la plus importante, aux yeux du magister Biaise Gordon, était la distribution générale des prix.

Le conseil municipal de 3aint-Loup votait chaque année, pour cet important objet, une somme de dix écus, dont le meilleur emploi était confié à M. de Beauyal, premier adjoint du maire Malhurin Gillet dit le Bleu. ^

Les fonctions de ce dernier remontaient à 1798 (an vu), ■ époque de troubles pendant lesquels il y fut appelé d’autorité par un commissaire du Directoire exécutif. A diverses reprises, en 1804, 1814 et 1815 notamment, il.

, n’eût tenu qu’au seigneur châtelain de remplacer le vieux paysan, — type assez rare de campagnard breton, républi- ' cain-girondin et fédéraliste, mais lype très-vulgaire d’obstination inébranlable, — parfait honnête homme au demeurant, chrétien passable, mais ennemi systématique des ultramontains, des nobles, des chouans, de l’Empire, de la Restauration, de la Montagne et de la République indivisible. Tant d’antipathies, hautement avouées, avaient , fait une infinité d’opposants à Mathurin Gillet, quoiqu’il eût rendu d’immenses services h la commune.

Dix fois, par ses opinions politiques, il avait sauvé le bourg de Saint-Loup, Lavignais et le château. Dès 1791, , ■ il s’était posé, en assistant seul à la messe du curé constitutionnel, tandis que tous les autres paroissiens allaient, avant le jour, entendre l’office célébré dans la forêt par leur ancien pasteur. La population entière hua Mathurin Gillet; il brava fièrement, les huées et les injures; et, plus lard, loin de s’en venger, il préserva de k mort une foule de chouans ou de réfractaires. Il courut de grands risques pour avoir donné asile à des députés girondins et pour s’être mêlé activement aux tentatives d’insurrection qu’ils

LA -MEir-LKÜRR PART.:

fotoenttreilt en fuyant detant la Montagne. Sous le Directoire, Mathiirin (iillet parvint à dëlmirnei' les vengeances d’une colonne incendiaire qui ravagea presque tout le; reste du district. ' ”

Malgré cela, et h quatre reprises différentes, M. de Beauval eut beaucoup de peine k faire maintenir comme maire un homme dont les opinions étaient opposées k toutes celles de ses administrés. La quatrième fois,* en . pleine Restauration, il nS triompha qu’en menaçant de se démettre pour jamais des fonctions-d’adjoint. Uh neveu de Mathurin, Grégoire Gillet, coupable d’une tentative de vol, venait de soulever l’indignation générale. On l’avait expulsé du canton à coups' de pierres; ce n’était pas assez, l’on ne voulait plus de son oncle pour maire de Saint- Loup. ■ • /

« Eh quoi! disait M. de Beauval, vous rendriez un vieil- • lard honnête responsable des désordres d’un vaurien! ».

'Tous les anciens griefs se réveillèrent : Mathurin avait été nommé maire par un acte exlrâlégal; il ii’avait pas été régulièrement élu; on le supportait, mais on ne l’aimait pas ! Il occupait sa placé malgré les voeuï de tous les habitants. '

« Très-bien ! repartit M. de Beauval , renvoyez-le ou plutôt renvoyez-nous, car -je le suivrai. » ^

Cette conduite habile eut pour résultat de rendre inoffensives les rancunes innombrables d’un vieillard tenace et assez riche pour devenir un brandon de discorde. Le maire et son premier adjoint s’entendaient à merveille ; lès lumières du gentilhomme convenaient au paysan politique, abonné au journal le plus avancé du temps. Grâce à leur entente, les progrès agricoles étaient plus faciles à réaliser en Saint- Loup que dans aucune autre comniune d’Ille-et-Vilàine,

• <t Monsieur l’adjoint, disait le maire après le vote annuel des dix écus, achetez de bons livres pour nos enfants, tout ce qu’il vous plaira, je m’en rapporte k vous; mais. ,.'.' pardonnez-moi.... sauf...', vous m’entendez?...

LA MEIi.LKVRE PART.

SopZ’ tranquille, monsieur le maire, je n’oublierai pas que le père Loriquet m’est interdit; on peut heureusement trouver d’autres bons livres que les siens. »

■ M. de Beauval, sans en rien dire, ajoutait vingt écus ' ans fonds municipaux; et une corbeille d’ouvrages élémentaires était apportée chez le magister Biaise Gordon.

Quant aux couronnes, les mères et les sœurs des futurs lauréats allaient les cueillir dans les bois de Beauval, ce qui était déjà une petite fête.

« Pierre-Paul recevra bien sûr une couronne, dit Mar*celle à Corentine, je veux que ce soit moi qui l’aie faite.

. — J’avais deviné cette fantâisie-là, répondit la fermière-; j’ai apporté ici, tout exprès, de beaux rubans qui ont appartenu à ta pauvre mère.... ' -

— Mais, dit MarceUe, il ne faut pas que Pierre-Paul voie sa belle couronne avant la distribution des prix.

— Sans doute, mon enfant : eh. bien 1 cachons-nous,

car le voilà qui ramène les vaches à l’étable. Il ne tardera guère à courir ici. » . •

' I.A DISTRIBVTION DES PRIX.

Lorsqu’il pleuvait, la vaste grange de Mathurin Gillet, décorée de feuillages et ornée dé drapeaux, servait de salle pour la distribution solennelle des prix'înais, cette fols, le temps était au beau fixej l’aire neuve de la Grainéesur-Goësnon fut choisie comme le lieu le plus convenable à tous égards. La Grainée n'était, ni trop près ni trop loin . du champ de foire. Les mugissements des bestiaux et les chansons des ivrognes, les psalmodies nazillard es des mendiants qui, de Haute én Basse-Bretagne, se rendent par centaines d'assemblées en frairies et de fêtes en parxldtis,

LA MEILIXÜRE PART.

les bruyants marchés et les querelles qui les accompagnent si souvent, ne troubleraient point la cérémonie. Située immédiatement en aval du Moire et de la Plantelle, partie à gaudie, partie à droite de la rivière, la Grainée, qui avait • pour métayer Jérôme Gillet, frère de Grégoire, la Grainée aurait été la meilleure ferme de Saint-Loup, si l’on eôt pu reconstruire le petit pont qui reliait les deux rives entre elles avant les guerres de la chouannerie. Mais Ni* colas Faron, grand-père de la petite Marcelle, et les cnltivateurs qui, après sa mort, prirent à bail la propriété, soUicitèrent sans aucun résultat une autorisation, dont l’éternelle requête demeurait enfouie dans les cartons de la sous-préfectnre, de la préfecture ou du ministère. >

Quant k la permission d’établir un gros bac à charrettes, le conseil municipal la refusa carrément et très-justement, attendu le peu de largeur d.u cours d’eau. Jérôme Gillet essaya d’un batelet ; le courant l’emporta denx fois, il fut broyé sous les roues du moulin, des barques de pêche ou des trains de bois le brisèrent ; son entretien était si dispendieux que force fut d'y renoncer. Il s’ensuivait que, par le plus court chemin, il fallait une grosse demi -heure pour se rendre de la Grainée rive droite, à la Grainée rive gauche, et cela, encore, grâce k des servitudes que les Roverin d’un côté, que les Morgan de l’antre, ne concédèrent jamais gratuitement. La Grainée perdait, k ces inconvénients, le tiers de sa va^ur.

Il est bon de dire, sans plus tarder, qu’Émilien Durantais voulut, k plusieurs reprises, subdiviser, affermer ou vendre par lots le bien de sa hile mineure j mais le subrogé tuteur Jacques Morgan, mari de Gorenüne, s’y opposa constammment. £nün un conseil de famille ayant été con.^ ' - voqué ad hoc, tous les projets d’Ëmilien furent repoussés à l’unanimité.

• "Pour le jour de la fête, néanmoins, afin de faciliter la circulation, yn pont d’une simplicité primitive fut jeté entre les deux rives de la Grainée. Gorentine, Marcolle,

tous les Morgan, la population entière de Lavignais, M. de Beauval, ses hôtes et sa famille, en profitèrent.

Vers midi, les instrumentistes du bourg se mirent en marche. La musette, la clarinette et la bombarde unirent leurs accords ; un pacifique tambour et môme un violon furent de la partie. Les parents des jeunes élèves de Biaise Cordon, toute la dynastie, Roverin en tête, suivaient cet orchestra imposant; la foule des curieux venait après. '

Sur une estrade dressée par lés gens du château, siégeaient déjà tous les dignitaires et notables de la commune.. Le vieux girondin Methurin . Gillet, ceint de son écharpé municipale, avait à sa droite le seigneur châtelain de Beauval, et à sa gauche le curé de Saint-Loup. Moi^an, deuxième adjoint, et le je\me vicaire, occupaient les places suivantes : le notaire, le médecin et leurs fempaes, Mme de Beauval, ses. £ls, ses filles, et^quelques étrangers de distinction, figuraient enfin sur ‘l’estrade réservée. Le garde champêtre et le garde-chasse du château représentaient gravement la force publique.

Les élèves, enfants, adolescents ou adultes, se rangèrent sur des bancs; les parents s’assirent; la musique acheva l'air du départ pour Saint-Malo^ et enfin Biaise Cordon s’avança le front rayonnant en son costunde d’apparat.

Des souliers à boucles de cuivre, qui remplaçaient ses modestes sabots des jours de classe, lui servaient de pié- ' destal. Des bas chinés, roses et gris, dessinaient ensuite ses irréprochables mollets; ses jarretières bleues tranchaient bien sur le fond jaune de sa culotte de velours; il avait mis enfin sdn magnifique gilet écarlate moucheté de blanc et son habit, ou, pôur mieux dire, son pourpoint blanc à larges basques, objet des soinè les plus assidus de sa ménagère.. Il était rasé et poudré de frais ; sa queiie, entortillée dans un galon noir, avait toute la roideur désirable. Quoique ses yeux fussent excellents, il portait des lunettes, insignes de sa dignité magistrale. Enfin, à l’instar'

du rtcleur de l’Ap^démie de Rennes, il avait jugé nécessaire de mettre une cravate blanche.

D’un geste olympien, il obtint le silence; d’un geste gracieux, il salua complaisamment son nombreux auditoire campagnard. On salut moins léger fut adressé aux dames et aux autorités que Biaise Gordon devait charmer par son éloquence :

’ « Mesdames, messieurs et vous, jeunes élèves, dit-il, que les Muses daignent parler par mon organe, soutenir mon haleine et me dicter un discours digne de cette auguste assemblée ! , ' -

— Monsieur le maire, monsieur le curé, messieurs les adjoints, et vous, tendres parents des nourrissons' de la science, énumérerai -je devant vous les avantages inappréciables de l’instruction, qui, semblable à une'rosée bienfaisante, féconde les champs de l’intelligence, ainsi que lâ pluie fertilise les terres arables qui nous entourent ?

- — L’instruction est coraparable.au soleil dont la chaleur vivifiante fait mûrir nos épis et nos pommes. C’est l’astre "de l’humanité, l’étoile polaire, la voie lactée qui se déroule victorieuse des ténèbres de l’ignorance, nuit profonde, obscurité déplorable, brouillard opaque et funeste sous tous les rapports physiques, moraux et intellectuels.

— L’instruction èst une lumière, un flambeau, un phare que j’assimilerai volontiers à un guide Éûr et fidèle qui n’égare jamais,' ou enfin à eette manne céleste dont les Israélites se nourrissaient dans le désert.

— Publies Virgilius Maro,- l’illustre auteur des Géorgiques, disait h Mecœnas.... » , ‘

Biaise Gordon reprit haleine et releva ses lunettes, qui le gênaient beaucoup. A la faveur d’une interruption si heureuse, on déclarera qu’à la précédente distribution des prix, il avait commencé par la manne ce/es/e et fini par la rosée bienfaisante. L’année d’après, il commença par le soleil èt substitua la lutte à la voie lactée.

Bon discours, année commune, durait Vingt-trois minu-

t-Â MfiirjÆURE PART,

les; par exception, il en àufa vingt-six; attendu qn’nne innovâtioft m^inot-able dans les fastes de Saint-Loup devait être signalée à l’auditoire en termes appropriés au sujet.

« Le domaine des sciences auxquelles il nous est donné d'initier nos jeunes nourrissons s’est agrandi, s'écria le magister. Vous applaudirez, chers concitoyens, à>un progrès qui remplit notre cœûr de la joie la plus pure et la plus douce.

— Une classe supérieure a dû êti^ fondée 'en Saint» Loup ; trois prix nouveaux, le prix de bellés-lettres, le prix de géographie et d’histoire, le prix de mathématiques transcendantes, sont désormais attribués à cette classe nouvelle. La 'distribu lion qui va commencer se terminera par le couronnement des élèves que leur mérite et leûr zèle ont rendus dignes, dans notre classe supérieure, de la récompense de léur aptitude et de leur assiduité au travail, récompense conquise, oserai-^Je dire,'- par ce labeur qui vient à bout de tous les obstacles. Labor orhniavincü improbus,‘ti dit le ptoëte..;. Alloue, la musique !»

Biaise Cordon essuya «on front et ses lunettes; les applaudissements éclatèrent en même temps que l’air : « C’est un pétra que je tiens, -que je mène, » et M. de Beauval lança un regard sévère à messieurs ses 61s Eugène et Louis, qui s'avisaient d’éclater de rire au milieu- des bravos universels.

« Mesdemoiselles, du sérieux, je veusprie! * disait en même temps Mine de Beauval à ses filles Laure et Suzanne. »

Heureusement, tout ce qu’il y avait en Saint-Loup de Morgan, de Rove'ri'n ou de Gillet, y compris M. le maire, admiraient sincèrement la faconde du nragistèr dont le triomphe fut complet.

Un petit discours du curé était de rigueur; il fut trèssimple et plein d'onction :

* Je n’y connais rien, moi, dit Corenline à là mère Gervais, vulgairement appelée la Gervaisè^* mais M. le curé

MEIU.KÜRE PART.

m’a remu^ le cœur par ses bonnes paroles, au lieu que Biaise n a fait, ma fine ! qne noos étourdir avec ses grands inoLs d’une lieue.

— Il vous parle un fier français tout de même» repartit

la Gervaise. Comme il vous prouve que l’instruclion est une manière de soleil en forme d’arrosoir.... ,

— L’instruction, tenez, voisine, ne m’en parlez pasl reprit Gorentine avec une extrême vivacité. J’enrage quand on nous vante cette perdition du pauvre monde ! Si le diable n'en avait pas su si long, ma chère, nous serions tous, tant que nous sommes, dans le paradis terrestre, et jamais on n’aurait bâti Paris....

— On connaît vos idées, Gorentine! Mon mari m’en parle assez depuis une quinzaine que vous lui avez troublé le repos, au pauvre homme...,

— r Le latin <Je Pierre-Paul trauble le mien depuis plus longtemps que ça, ma fine. » ' .

La discussion s’aigrissait; heureusement, la distribution des prix commença : la Gervaise et la Morgan se turent devant la proclamation des lauréats de la troisième classe.

Aubin Gillet, fils de Jérôme et petit-neveu de Mathurin, Jacquet, Louvelot, Raton, Jégou, Névet, Guilloré, Lecrochu, Poulpigrois, tous les bambins de I^avignais et Saint- Loup furent couronnés successivement ; ih ne fallait pas faire de jaloux.

La deuxième classe fut plus rigoureusement traitée. Il n’y fut décerné, pour la lecture, que trois prix, cinq accessits couronnés, et dix mentions honorables ; pour l’écriture) que deux prix et deux accessits; pour l’orthographe, qu’un seul prix, le prix d’honneur, qui fut couronné d’immortelles par la châtelaine de Beauval.

« Et Pierre-Paul? demanda Marcelle â sa tante et nourrice.

— Son tour viendra, mon enfant, sois tranquille! » répondit Gorentine en souriant.

La première classe était composée des adultes, grands

gars dont quelcfues-iins avait déjà tiré -à la cônscripUon. On n’en couronna aucun, mais M. le maire leur distribua quelques Kvpes très-sagement choisis par M. de Beauval et appropriés au métier que faisait ou devait faire. le lauréat, tels, par exemple, que des manuels Du des traités élémentaires d’agriculture, d’apiculture, d’art vétérinaire, de charpentage, ou de charronnage.

Les yeux de Marcelle s’emplissaient de larmes :

« Voici les grands, dit-elle, et Pierre>-Paul n’a rien eu; on ne l’a même pas nommé ; tous les autres ont des couronnes sur la tête ou de beaux livres, et lui pas ! >

Corentine, fort surprise efle-ïnême, ne savait que répondre, lorsque d’une voix triomphante Biaise Gordon, le magister, s’écria :

« Classe supérieure!... Prix de belles-lettres françaises et latines : Joseph-Pierre-Paul Boverin, de Paris !... »

Et la musique entonna l’air : * Derrière chez mon père,

Lavignais et Saint-Loup applaudirent comme un seul homme; mais tout ce qu’il y avait ^e gens des environs restèrent froids. Aux mots de belles-lettres latines, aû nom de Paris, ils s’imaginaient qu’on allait décerner le prix supérieur à quelque beau monsieur de dix-neuf è vingt ans, au fils du 'seigneur, du médecin ou du notaire. Quand ils aperçurent un petit paysan de onze h douze ans, tout rouge de plaisir et d’embarras, en veste de gros drap, en chapeau de paille tressée, l’enthousiasme les gagna soudain ; ils se rattrapèrent par une salve mêlée de hourras dont les échos du Coësnon frémirent plus d’une minute durant. Les Saint-Lupais, ne voulant pas être dépassés, revinrent à la charge. Corentine oublia toute sa haine pour le latin et applaudit non moins fort que la tante Gervais sa voisine.-

« Oh! le gentil petit gars!... Core pus drôle' ! vous en

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