‹ La mélancolieChapitre 11 sur 153 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

A lire l’exposé de ces opinions multiples et différentes, on est pris d’un doute sur la réalité nosologique de cette maladie, que chacun comprend d’une manière différente. Pour que ces opinions soient si nombreuses, ne faut-il pas que le sujet soit singulièrement vague et imprécis? Et alors ne doiton pas admettre que ce que les auteurs appellent mélancolie est un composé hétérogène de troubles physiques et psychiques, qu’aucun lien naturel n’unit, quelque chose de comparable à la fluxion de poitrine ou à la fièvre cérébrale des anciens.

On ne peut, dans la pathologie mentale, être aussi rigoureux dans la catégorisation des troubles

1. Absolument il n’y a pas d’entités morbides, qui sont des créations artificielles et toutes subjectives de notre esprit. Mais il y a des complexus symptomatiques plus ou moins bien délimités.

morbides que, grâce aux progrès de l’analyse micrographique et bactériologique, il est permis de l’être dans la médecine générale. Ici une maladie — la pneumonie par exemple — est nettement caractérisée par des lésions et un microbe spéciaux qui assurent une identification parfaite parmi toutes les maladies pulmonaires. Mais, en psychiatrie, sur quoi peut-on se baser pour délimiter un état morbide? Ce n’est pas sur le microbe, ni sur la transmission expérimentale — comme dans les infections ; ce n’est pas non plus sur la lésion viscérale, encore inconnue. Alors faut-il pour cela s’interdire toute étude des phénomènes, parce qu’ils sont plus complexes qu’ailleurs? Non, certainement; et l’on est obligé de créer des catégories morbides, le plus naturellement ou plutôt le moins artificiellement qu’il est possible de le faire. Cela, sans se dissimuler que ce ne sont probablement que des groupements symptomatiques provisoires appelés un jour à être remplacés par des conceptions plus exactes de la nature des rapports qui unissent les faits. Toutefois, on est en droit de penser que ces concepts nosologiques ne disparaîtront pas complètement et que l’idée générale qui les a enfantés restera. Et si cette idée est réellement clinique, si elle traduit un des principaux aspects des phénomènes, elle vivra. D’autres explications, plus concrètes et plus étendues, ne la supprimeront pas.

Donc cherchons parmi les nombreux caractères

symptomatiques donnés comme pathognomoniques de la mélancolie, ceux capables de se rapporter à tous les faits que les aliénistes ont en vue dans leurs descriptions. Si nous arrivons à en retenir quelques-uns — un seul même 1 — nous aurons justifié la qualité d’espèce morbide accordée à la mélancolie.

Les anciens et Esquirol'avaient cru remarquer que la mélancolie était un délire partiel, ne portant que sur un objet. Bien que cela soit vrai en un sens, puisque les malades roulent continuellement les mêmes idées et paraissent — tout au moins quelques-uns — lucides en dehors de leurs conceptions morbides, ce n’est pas là un caractère commun à tous les cas, ni spécial à eux. Un mélancolique est le plus souvent frappé dans toutes ses facultés intellectuelles, et sa lucidité n’exclut pas la généralisation de la maladie. Cette épithète de partiel peut s’appliquer plus heureusement à d’autres délires, au délire du toucher pour citer un exemple, où l’idée morbide coexiste avec une intelligence nullement ou peu troublée par ailleurs. Il est inutile de faire remar-

i. En fait il n’y a pas de symptôme pathognomonique d’une maladie, qui se caractérise plutôt par un petit nombre de signes. Cependant en théorie on doit admettre qu’il y en a et que leur recherche est le but idéal de la pathologie. D’ailleurs est-ce que la tuberculose ne se caractérise pas rigoureusement par le bacille et ses effets expérimentaux? Certaines maladies, qui sont actuellement difficiles à définir, seront vraisemblablement modifiées un jour dans leur cadre nosologique : tels la paralysie générale, l’hystérie, le tabes même.

quer combien était bizarre la conception de « mélancolie gaie » ; car — le public a eu raison en cela avant Esquirol — ce qui caractérise bien la mélancolie, c’est la tristesse ; nous essayerons de le démontrer tout à l’heure.

Donc Baillarger fut avec la vérité lorsqu’il combattit cette théorie du délire partiel et qu’il fit de la mélancolie une maladie mentale frappant, au même titre que la manie, tout l’individu, et comprenant tous les faits de dépression. Il eut raison de ranger la stupeur dans la mélancolie 1 , mais il eut tort, à notre avis, de vouloir — pour légitimer ce rattachement — que, dans tous les cas de stupeur, il y eût un délire mélancolique actif, tellement actif que le sujet était comme inhibé. On peut concevoir que la stupeur est une forme de la mélancolie pour d’autres motifs, parce qu’elle est due à l’arrêt psychique qui accompagne ordinairement les grandes douleurs morales. Mais, en admettant que la mélancolie soit une maladie mentale générale de tout l’être, cela n’avance guère la question. Car la généralisation des troubles morbides est un caractère commun à la plupart des maladies mentales. Qu’estce donc qui la caractérise plus spécialement? Ce n’est pas le délire, puisqu’il peut être absent, le sujet n’en demeurant pas moins un lypémaniaque :

-1. Il eut raison pour le plus grand nombre des faits; car il est bien certain — et nous le verrons plus loin — qu’il y a des stupeurs non rattachables à la mélancolie.

on dit alors qu’il s’agit de mélancolie sans délire. D’autre part, des conceptions délirantes de nature triste se rencontrent dans une foule de maladies sans qu’elles dominent la scène et fassent penser à la lypémanie. Mais si le délire mélancolique n’est pas nécessaire au diagnostic, à plus forte raison aussi les conceptions morbides de négation, d’immortalité, les hallucinations, qui toutes peuvent exister ou ne pas exister dans les troubles mentaux que nous essayons de caractériser. Ce n’est pas non plus la dépression entendue au sens de l’attitude et des gestes et même aussi de la pensée, puisque les mélancoliques anxieux sont parfois agités au plus haut point. Alors sur quoi s’appuyer?

Il existe d’autres caractères, ceux-là constants, et qui sont pathognomoniques, surtout dans leur association, de ce qu’on appelle la mélancolie. C’est la douleur morale et le ralentissement des fonctions intellectuelles. Les aliénistes allemands ont le plus contribué à étudier ces deux symptômes obligés de la mélancolie. La douleur morale, plus encore que l’arrêt des facultés intellectuelles, voilà l’attribut du mélancolique. C’est elle qui crée cette tristesse constante même sous l’emportement des raptus et les paroxysmes de l’anxiété. Et l’on peut dire que la mélancolie est surtout une émotion triste pathologique.

Encore faut-il que cette souffrance morale se présente avec des caractères particuliers, et — pour le

dire tout de suite — avec une certaine résignation. Car beaucoup de maladies mentales, toutes, disait Guislain 1 , commencent par une période de mélancolie. A ce moment, rien ne paraît distinguer cliniquement cette dépression vague de celle qui est patho^ gnomonique de la lypémanie dite essentielle. Dans tous les eas (manie, délire des persécutions, etc.), la souffrance morale est très grande et détermine une attitude, des gestes et un sentiment de découragement. On peut supposer qu’il est, à la base somatique de cette souffrance, des altérations de la nutrition, lesquelles engendrent des troubles cœnesthétiques. L’individu ne reçoit plus de tous ses organes, de tous ses tissus, les sensations habituelles qui accompagnent l’état de santé, c’est-à-dire l’état d’équilibre parfait. Ce changement dans les perceptions détermine un ton émotif pénible. On conçoit d’ailleurs que la diminution des fonctions organiques, laquelle est constante dans ces cas, soii une condition physique très propre à engendrer la tristesse. Mais, à ce moment, le malade essaie inconsciemment de réagir contre ces modifications de tout son être. C’est là que se manifestent les tendances particulières à chacun. Certains réagiront en s’excitant; c’est alors un désordre plus ou moins grand de la pensée et des actes (manie). Et en effet il est d’observation courante que la manie débute par

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