‹ La mélancolieChapitre 114 sur 153 · Marandon de Montyel, Encéphale · texte numérisé non relu

Marandon de Montyel, Encéphale

festée. Il existe presque toujours des motifs de simulation; c’est le plus souvent pour échapper à la prison que les criminels simulent une folie.

Parmi les aliénations mentales feintes ce sont surtout l’excitation maniaque et la mélancolie qui sonl choisies. Dans les deux cas la simulation est maladroite; il y a une exagération des symptômes ainsi qu’une brusquerie dans leur apparition qui peuvent déjà mettre en garde le médecin. On peut dire que les simulateurs sont plus fous que nature. Ils répondront des choses trop extravagantes pour n’être pas recherchées.

Quand la mélancolie est feinte, il est rare que le simulateur adopte une des trois grandes variétés cliniques, la mélancolie dépressive, la stupeur ou la mélancolie anxieuse et s’y cantonne. Il fera plutôt un mélange de ces formes cliniques, si même d’autres éléments étrangers à la mélancolie ne sont pas surajoutés pour parfaire le tableau. Le pseudolypémaniaque sera tour à tour gai et triste ; il pleurera, manifestera une tristesse profonde, puis se mettra à danser et à rire en prononçant des paroles absurdes ne se rattachant à rien. Les idées délirantes les plus diverses se feront jour sans présenter aucune cohésion, aucun ordre, aucune nécessité. L’extravagance même de ces troubles suffira parfois pour faire poser le diagnostic. Il ne faut pas oublier en définitive que le simulateur ne peut composer son personnage qu’avec les éléments que lui

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fournira sa mémoire. Son éducation médicale s’est faite le plus souvent dans la lecture de quelque roman-feuilleton ou dans la conversation avec quelques personnes ayant observé plus ou moins bien un aliéné de loin. Dans aucun cas il ne pourra y avoir d’harmopie dans la forme clinique simulée, par exemple la continuité et l’intensité de la souffrance morale, la monotonie et le désespoir de l’anxieux, la morne indifférence générale du stupide.

La stupeur est assez souvent feinte; elle paraît en effet facile à simuler. Mais elle ne l’est pas en réalité; et le rôle est très difficile à soutenir. M. Magnan 1 eut à examiner un inculpé d’assassinat, qui feignait la mélancolie. Dès le début, alors qu’il était en prison, il se contredit. « Pendant deux jours il refuse tous les aliments, puis il avale gloutonnement tous les matins un bifteck qu’on lui sert avec du pain. u Dans la journée, il reste silencieux et le soir il dort bien. Il manifeste un lie de la face (mouvements de moue) et de la tête (rotation de haut en bas et de droite à gauche). Interrogé, il déclare que son frère est mort, qu’on a mis une poudre dans sa soupe, etc. Puis il feint le mutisme et ne bouge plus. Si on le prend par le bras, il marche, puis se laisse tomber doucement à terre si on l’abandonne. Dans la journée il paraît parfois dormir, cessant alors ses mouvements de la face et de la

1. Magnan, Simulation de la folie et folie méconnue, Bull, méd 1891, 27 déc. -

tête, quitte à les reprendre si on le réveille. Amené à Sainte-Anne, le pseudo-mélancolique continue les mômes simagrées. Si on veut le faire lever, il tombe en avant et marche à quatre pattes. Mais il mange proprement et "demande à aller aux cabinets. Un jour M. Magnan a l’idée de faire cesser ses spasmes. Il prédit devant le simulateur que des applications électriques, faites un certain nombre de fois, amèneront la guérison des troubles musculaires ; et tout se passe ainsi. Le pseudo-mélancolique ne voulut pas perdre l’occasion de pouvoir cesser ses grimaces qui devaient le fatiguer beaucoup. D’ailleurs il comprenait tout ce qu’on lui disait et se comportait en conséquence 1 .

Ces quelques détails suffisent pour montrer la contradiction constante où tombent les simulateurs, qui ont généralement plus de bonne volonté que de science. L’étude des phénomènes physiques, du pouls, de la respiration, l’examen des urines, peuvent encore apporter dans l’appréciation des faits des éléments importants.

b. Crimes. — Nous avons vu que certains mélancoliques, les anxieux, les hypocondriaques avec raptus, peuvent commettre, sous l’influence de la douleur morale excessive, des hallucinations ou encore des

1. L’inculpé dont il s’agit fut condamné aux travaux forcés. Après le prononcé du jugement, il jeta son masque de stupeur et avoua qu’il avait simulé pour sauver sa tête.

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■ conceptions délirantes, des tentatives d’homicide, des assassinats, etc. S’il s’agit de malades dont le diagnostic a été bien établi, il sera parfois facile de reconnaître que l’acte criminel n’avait aucun motif ordinaire, tel que le désir de satisfaire une passion (intérêt, amour, vengeance, etc.). Le mobile de l’acte sera intimement lié au délire mélancolique ou aux troubles sensoriels qui accompagnent ce dernier.

On verra, par exemple, un mélancolique hypocondriaque en venir, après plusieurs années de soufrances, après des démarches déraisonnables et des actes extravagants ayant uniquement pour but le soin de sa santé, à concevoir des sentiments de haine contre son médecin et essayer de l’assassiner parce qu’il lui a prescrit, douze ans auparavant, des bains de rivière auxquels il attribue tous ses maux 1 .

C’est ainsi encore qu’un mélancolique avec idées religieuses tue ses enfants et sa femme pour les arracher aux misères de la vie terrestre et les faire jouir le plus tôt possible des joies du paradis 2 .

Il serait donc erroné de dire que le mélancolique accomplit toujours un acte criminel à la façon d’un impulsif et d’un inconscient. Cela n’arrive que dans certains cas de lypémanie dépressive accompagnée d’une douleur morale trop vive et d’un sentiment d’impuissance exaspérant le malade. Il essaie alors

1. Marc, De la folie considérée dans ses rapports avec les questions médico-judiciaires , Paris, 1886, t. II, p. 14.

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